Interviews

Rencontre avec Maurice Jarre  (Interviews) posté le dimanche 05 avril 2009 14:59

 


En entendant à la radio la triste annonce de la mort de Maurice Jarre, je m’étais fait la réflexion qu’arrivait le temps où j’apprendrais de plus en plus régulièrement la mort de personnalités que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Arrêté par ce constat macabre, et corrigeant d’une oreille distraite les approximations du chroniqueur radiophonique (ha bon ? Maurice Jarre a "enchaîné pour David Lean les musiques de Dr Jivago et de La Route des Indes"? A vingt ans d’écart, il est mou l’enchaînement. Et bien sûr, ils n’ont jamais fait La Fille de Ryan ensembles.) je me souvenais alors que l’interview que j’avais faite de Maurice Jarre, lors de cette rencontre, n’avait jamais été publiée.
Il était peut-être temps de ressortir cet entretien des archives. Alors je suis descendu à la cave, bien décidé à retrouver dans une pile de cassettes mal rangées et mal étiquetées la voix de celui qui faisait l’actualité du jour. Je retrouvais là, avec étonnement, d’autres entretiens enfouis dans les limbes de mon esprit (Alexander Salkind, John Williams…wow...) mais honte à moi, je n’ai pas réussi à retrouver dans ce fatras la trace de Maurice Jarre. Il ne me reste donc que le souvenir de ses propos pour débuter cette chronique. Je vais tâcher d’y être fidèle mais gardons à l’esprit que les propos de l'artiste, rapportés ci-dessous, ne sont que des citations de mémoire.



C’était en 1997 ; Maurice Jarre publiait chez Milan la bande originale du film de Bernard Henri-Levy Le Jour et la Nuit. Je le rencontrais, dans je ne sais quel hôtel à étoiles, pour le compte d’un magazine qui s’appelait Cinemag, et dans lequel on me laissait alors une page pour épancher ma bofophilie rampante (Wojciech Kilar, ainsi que le nouveau venu Bruno Coulais, avaient été à l’honneur des rubriques précédentes). Cinemag s’apprêtait à mourir au bout de seulement quatre numéros, mais ça, bien sûr, je l’ignorais.

Maurice Jarre semblait en forme ; il était souriant, et ses yeux, d’un bleu grisé vif, me donnaient l’impression d’être électriques. Chacune de ses réponses à mes questions se voulait précise, aimable et parsemée de discrètes touches d’humour. Et pourtant, c’est de la tristesse que j’allais ressentir durant tout cet entretien, sans savoir si elle émanait vraiment de mon interlocuteur ou si c’est moi qui la générait par procuration.


Jarre commença par me raconter comment, par un cur
ieux hasard, il reçut à Los Angeles un appel de BHL, alors même qu’il venait de finir de lire une de ses chroniques dans un magazine. J’essayais d’emblée de cacher ma surprise, car je n’avais jamais songé au fait qu’un compositeur français travaillant à Hollywood garderait d’une certaine façon le contact, en se faisant par exemple livrer des magazines français. Il y avait immédiatement, dans cette déclaration anecdotique, quelque chose qui me renvoyait à une situation d’exil.
Jarre enchaîna alors sur son admiration pour le philosophe français, ce sur quoi j’évitais de rebondir. Les règles de la bienséance imposaient que je garde pour moi mes réflexions sur BHL, qui était déjà à mes yeux l’un des simulacres les plus flagrants que d’autres philosophes des années 60 avaient prophétisé pour nos sociétés surmédiatisées.

J’étais à vrai dire plus intéressé par le travail de Jarre et je l’obligeais discrètement à revenir sur sa composition. Aussi, il m’expliqua que ce projet de film, qui se déroulait au Mexique, lui avait surtout donné l’occasion de se frotter aux sonorités du pays, et que ceci était nouveau pour lui. Très étonné par cette déclaration, je lui rappelais sa partition pour le très chouette western de Richard Brooks, Les Professionnels, dans lequel la musique mexicaine jouait déjà un grand rôle. Jarre s’arrêta subitement; visiblement décontenancé. Après un court silence, il s’exclama sur un ton malicieux : "Ha mais dîtes donc, je vois que vous avez fait vos devoirs !" puis tourna son regard vers l’attachée de presse qui lui renvoya un sourire approbateur du genre "oui, oui, j’ai été en chercher un qui connaît la musique des Professionnels." Evidemment, je comprenais bien que Jarre cherchait là à me remercier de m’intéresser un tant soit peu à sa carrière, et de n’être pas venu le voir en touriste. Mais je ne pouvais m’empêcher à nouveau de ressentir de la tristesse, en songeant aux kilomètres d’entretiens qu’il avait pu donner durant sa vie à des gens pressés, journalistes ou autres, pour qui son nom ne représentait qu’une mélodie du Dr Jivago, qui ne voyaient en lui qu’une anecdote plutôt qu’une carrière. Je venais de citer Les Professionnels, un blockbuster hollywoodien, un film que l’on diffusait régulièrement sur TF1 le dimanche soir, un film que les mômes se racontaient dans la cour de récré. Je n’étais quand même pas allé chercher un obscur court-métrage turc auquel il aurait participé durant son adolescence. Et qu’il me témoigne ainsi de la reconnaissance pour m’être souvenu d’une telle évidence me mit plutôt mal à l’aise.

Me sentant presque obligé de "mériter" cette reconnaissance, je fis un bref retour vers une partie peut-être moins évidente de sa carrière et revenait sur ses années de théâtre auprès de Jean Vilar, sachant qu’un disque compilant ses compositions pour le TNP (théâtre national populaire) était discrètement paru quelques temps auparavant. Jarre évoqua brièvement cette époque et son travail et puis, je ne sais trop comment, il opéra un gigantesque bond d’une seule phrase pour en arriver au 45tours de La Chanson de Lara du Dr Jivago, et de m'expliquer comment celui-ci s’était placé au sommet des hit-parades blablabla… dépassant Les Beatles blablabla… Incroyable ! J’étais là, à tenter de lui démontrer que, pour certains, sa carrière ne se résumait pas à Jivago, et lui me récitait maintenant les "basic facts" de Jivago, qu’on peut lire dans n’importe quel livret de n’importe lequel de ses disques !

Pour sortir de ce drôle de virage, j’embrayais a
ussitôt sur la question des orchestres, constatant que Jarre avait pris l’habitude à l’époque d’enregistrer (pour un éditeur français) des compilations de son œuvre avec le très anglais Royal Philarmonic. Sur ce il devint maussade. Il m’expliqua que beaucoup de compositeurs pour films, et pas seulement lui, évitaient de travailler avec des orchestres français car ces derniers avaient la réputation de ne pas du tout respecter la musique de film, ce que je n’eus aucun mal à croire. Il me raconta l’anecdote d’un enregistrement en France : "On a répété toute la mâtinée avec l’orchestre. Vers midi, les choses étaient à peu près comme il faut. Tout le monde part à la pause déjeuner. Et au retour du repas, alors que l’on s’apprêtait à enregistrer, je constate que les musiciens ne sont pas ceux du matin ! Pour une vague question syndicale ou je ne sais trop quoi, ceux du matin et de l’après-midi n’étaient pas les mêmes." Quelques jours plus tard, avec le même orchestre : "Il y avait un passage dont je n’étais vraiment pas satisfait. Alors je reviens dessus, en leur donnant les indications les plus précises ; mais on a beau le refaire, ça n’allait toujours pas et je commence à perdre patience. C’est là que le premier violon, que je connaissais justement de l’époque du TNP, m’arrête et me dit devant tout le monde, d’un air désabusé : « Ca va Maurice, hein ; c’est que de la musique de film »".

L’anecdote était éloquente, et nous ramenait de n
ouveau à cette question de la reconnaissance. N’étant pas le plus fin des psychologues, je m’empressais d’enchaîner avec un sujet qui me tenait à cœur à l’époque (car l’information était inexistante) concernant les scores rejetés. En effet, durant ces années 90, le rejet de musique composée et enregistrée pour un film semblait en passe de devenir un nouvelle mode chez les producteurs américains. Les rumeurs faisaient état de plusieurs compositeurs, et pas les moins prestigieux, qui se faisaient dégager des projets pour être remplacés en dernière minute. Leurs compositions, fruit d’une collaboration avec le réalisateur, se voyaient remplacées par des scores accouchés à la va-vite et à quelques jours de la sortie. Ainsi, Maurice Jarre s’était vu refuser ses travaux pour les films Cocktail, Jennifer 8, Lame de Fond et La Rivière Sauvage (voir le clip présenté en haut de page, qui replace la musique de Jarre sur le générique d’ouverture).

Lorsqu’on tient ce genre de musique en haute estime, il y a un sentiment d’hérésie à voir des partitions complètes finir à la poubelle, et je lui demandais donc ce qui pouvait justifier une telle décision, sachant que le remplaçant n’avait généralement ni le temps ni les moyens de livrer une partition soi-disant mieux adaptée au film. Jarre m’expliqua la teneur politique du problème : "La musique est l’une des dernières étapes de la fabrication du film. Lorsqu’il y a une projection test et que le public ne répond pas comme le souhaitait le studio, les producteurs exécutifs se sentent dans l’obligation de changer quelque chose. Ils ne peuvent pas changer le scénario ou ce qui a été tourné. Ils peuvent difficilement obtenir plus ou mieux avec un nouveau montage. Alors il reste la musique. Bien sûr ils savent bien que la musique n’est pas le problème, et qu’une nouvelle partition a peu de chance de faire changer l’avis du public. Mais ce qui leur importe est de pouvoir prouver à la hiérarchie qu’ils ont fait quelque chose, même si ça ne sert à rien. Ainsi ils se couvrent." Je lui demandais pourquoi il ne faisait pas, au moins, paraître ces compositions en disque. Il me répondit qu'étant donné que le titre de l’œuvre était le titre du film, il ne pouvait contourner cet épineux problème de droits. Je lui appris alors que la partition rejetée d’Elmer Bernstein pour Dernier Recours (Last Man Standing) avait été éditée en disque, sous la mention "music inspired by the movie" et la chose le laissa songeur.

En attendant, l’entretien touchait à sa fin. J’avais l’information que je recherchais, mais d’une certaine façon je venais de planter là le dernier clou. Jarre se leva, me remercia avec un grand sourire et une franche poignée de main. Il semblait aussi décontracté qu’au début de notre entretien. C’est moi qui avais du mal à contenir mon air abattu. En quelques minutes, je venais de voir un artiste, dont les accords m’avaient souvent transporté, qui me témoignait indirectement de sa situation d’exil, qui était surpris de découvrir que l’on puisse connaître sa carrière et s’y intéresser ; un artiste qui s’entendait dire par les musiciens qu’il ne faisait "que de la musique de film" et qui, bien qu’il ait un jour "battu les Beatles" se voyait quand même refuser plusieurs de ses partitions sans avoir la liberté de les faire écouter.
On me dira que ce ne sont là que les petits drames quotidiens d’une profession où l’individu est toujours à la merci du désir des autres, et que ce qui compte est l’empreinte que cet individu laissera derrière lui. L’empreinte, bien réelle, de Maurice Jarre sur le monde pourrait être
ainsi mesurée par les milliers de chroniques, presse radio et télé, qui lui ont été dédiées le jour de sa mort… quand bien même ces chroniques seraient truffées d’approximations.

Rafik Djoumi

 

"Adieu Maurice" sur le blog de Sophie Loubiere

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David Sarrio - Take Two  (Interviews) posté le lundi 26 janvier 2009 22:04



Dure semaine ! Une succession de cataclysmes dans mon PC m'a obligé à en changer pratiquement toutes les pièces. Puis, une fois la bécane en route, c'est mon organisme qui a lâché, en récupérant le dernier virus foudroyant à la mode dans la capitale. Voici donc, chers lecteurs, les raisons mécha et bio qui ont retardé cette mise à jour. En vous remerciant de votre patience, voici la suite de l'entretien avec David Sarrio, mené en juin 2007 par Tequila. Tout n'est pas forcément à jour concernant les projets futurs de David, mais l'interressé pourra toujours corriger le cas échéant dans les talkbacks.
Bonne lecture.


Lire la première partie


 
Passons maintenant à Punisher 2. Voilà un personnage assez atypique dans l’univers des super-héros. Il se rapproche plus de l’univers de Feedback....

Complètement, ça rejoint ma double envie : donner vie à un super-héros tout en m'approchant de thématiques qui m’interpellent comme la violence, la vengeance, les personnages en perdition, les anti-héros, le tout allié au côté polar. Il y a aussi une opportunité qui s’est présentée : j’ai un agent aux Etats-Unis; je l’ai appelé en lui disant que la suite de Punisher se préparait et que ce projet me correspondait. Nous avons envoyé mon travail au studio qui préparait le film. Je me suis retrouvé sur une liste de réalisateurs potentiels -sans me faire d’illusion tout de même- et j’ai pu lire le scénario. Faire ce teaser, pour moi, c’était une opportunité de rester dans la catégorie dans laquelle on te place, les adaptations de héros de comics, tout en offrant quelque chose de différent. Je voulais donc me faire doublement plaisir : mettre toutes les chances de mon côté pour pouvoir faire le film et en même temps concrétiser une vraie envie de fanboy, faire vivre un personnage qui n’est pas évident. Je me suis longtemps posé la question de lui mettre ou pas le dessin du crâne sur le T-shirt. Au final j’ai biaisé, on le cache avec la veste. Je pense que c’est ce qu’il fallait faire parce que ça peut être très kitsch alors qu’en même temps ça fait parti des attributs du personnage. J’ai eu une longue conversation téléphonique avec un exécutif de Lionsgate et son staff où j'ai pu leur dire ce qui, selon moi, n’allait pas du tout dans leur approche. J’avais alors complètement zappé que le scénario qu'ils m'avaient fait lire était écrit par les mecs de The Shield et Prison Break ! J'ai du leur paraître un peu trop sûr de moi mais, en même temps, il fallait y aller et être franc. Donc j'ai pensé qu'il n'y avait rien de mieux qu’une note d’intention visuelle. Je sais que les gens de Lionsgate ont vu le court-métrage et qu'ils ont beaucoup aimé mais, comme ils me l’ont dit, n'ayant pas fait de long-métrage, je ne pouvais être retenu. Cependant ça a été un vrai plaisir. En faisant ce court, j’ai retrouvé l’émotion que j’avais eu à faire Daredevil, dans une optique différente parce que je peux être très noir et nihiliste.

La vision que tu as du personnage a-t-elle joué en ta défaveur ?

Non, je pense que c’est juste mon background, le manque d’expérience, qui leur a fait peur. Mon angle
d’attaque, on n’en a même pas discuté. Ils avaient adoré celui de Projet Gamma par exemple. Le fait d’alterner réel, virtuel et intérieur du personnage en 10 minutes et avec trois fois rien, ça leur avait plu. Ils n’avaient donc rien à perdre à m’envoyer le scénario de Punisher 2 même si je pense qu’ils savaient déjà qu’ils n’allaient pas me prendre, justement parce que je n’ai pas fait de long. J’ai mis mon trailer de Punisher 2 sur le net et ça cartonne. Je reçois beaucoup de mails de gens qui me disent que c’est ce Punisher-là qu’ils veulent voir. Il y a même eu des pétitions pour que ça soit moi qui fasse le film ! Il y a aussi des journalistes qui en ont fait une analyse et je suis content parce qu’ils l’ont bien perçu. Sur le tournage je répétais qu’on ne faisais pas un film d’action mais un film d’horreur. Je ne voulais pas iconiser le héros.

Le dernier plan quand même....

 

 

... OK, ça a été une longue discussion avec le chef opérateur Mathias Boucart car lui voulait le faire en contre-plongée. Je lui ai dit que ce n’est pas un héros mais un anti-héros; du coup on se retrouve au niveau de ses yeux. Le cadre n’est pas non plus très proche parce que je voulais qu’il soit perdu au milieu de ces corps. Ca me rappelle un plan que j’adore dans Hitcher, quand le personnage tue mais que la caméra est loin de lui. C’est une manière de dire qu’on n’adhère pas à cette violence, de même que je n’adhère pas à celle du Punisher, même si je peux avoir de l’empathie pour lui. Il a un côté Frazetta dans ce plan, dans sa façon de baisser la tête et de supporter son destin. J’ai essayé de jouer à la fois sur le ludique, l'efficace et l'émotionnel tout en évoquant certaines idées par le placement de la caméra. J’espère que ça se perçoit. Ainsi, quand le Punisher traîne le mec par terre, ça dure assez longtemps, mais j’y tenais beaucoup. On manquait de temps pour le faire mais c’était peut-être le plan le plus important pour moi alors j’ai insisté pour le tourner. J’ai zappé des choses mais pas ça. L’idée du personnage qui traîne son gibier, je trouve ça plutôt inquiétant. Dans ce plan, le héros devient à nos yeux un freak hardcore. Mon chef opérateur m’a proposé de le faire en travelling arrière, du coup intellectuellement on s’éloigne de son action.

Il y a aussi des mouvements de caméra sophistiqués...

En fait, je n’aime pas trop les mouvements gratuits. L’objectif était un peu de donner de la production value alors qu’on n’avait pas d’argent. Nous n’avions pas de grue; le plan où la caméra monte avec tous les bad guys qui courent, c’est un bidouillage des machinistes sur une structure verticale. Il me fallait aussi une trentaine de figurants pour jouer les méchants, et là-dessus je remercie les air-softeurs qui sont venus. Ce sont des passionnés d’armes et de techniques de commando qui font des randonnées et savent comment bouger et manier des armes. Ils sont venus avec leur propre matériel. Je me croyais presque en train de faire Die Hard ! (rires). Certains
plans sont un peu de l’esbrouffe mais il faut savoir que ça plaît aussi aux américains. Mon chef opérateur l’a bien compris et certains machinistes adoraient faire ce genre de plan, cependant j’ai aussi veillé à ce que ça ai du sens par rapport à ce que je voulais dire. Car à l'inverse, au début du teaser, les plans sont très découpés. C'est une manière de parler de la psyché du Punisher, celle d'un homme fragmenté et détruit, qui n’est vivant que lorsqu’il tue. Ce qui nous amène au seul plan où il est au milieu de l’image, en entier et qu’il charge son arme. Car son objectif, c’est tuer et basta. C’est son drame. Il me fallait aussi quelques plans d’action avec des coups de feu, sinon ça ne marchait pas. Je savais comment j’allais les inclure dans le montage, je donne l’illusion de l’action, pas l’action en elle-même. On était en retard sur le planning mais il me fallait ces plans. Sur un tournage, tu dois toujours élaguer ici et là dans ton découpage, mais sur certains plans, le monde peut s’écrouler, il te les faut, tu ne les lâches pas.


C’est Fabrice Deville, qui était déjà dans Feedback (et dans lequel son personnage s’appelait déjà Franck !), qui joue le Punisher. Comment l’as-tu rencontré ?

C’est le producteur de Nomad Film, Thomas Kornfeld, qui me l’a présenté et on s’est bien entendu. Fabrice est un bosseur qui peut avoir une vraie intensité dans son jeu si on veut bien aller au-delà de sa façade de beau gosse. Il n’a pas hésité à se raser le crâne pour Feedback. Jouer le Punisher, c’était comme une bouffée d’air frais pour lui, c’est aussi ça qu’il veut faire. Il a trouvé de bonnes gestuelles pour le personnage. Et puis quand tu fais le Punisher en France et qu’il te faut un acteur pour l’interpréter, tout le monde te souhaite bonne chance (rires). Comment parvenir à être crédible alors qu’on n’a pas tellement ce panel de comédiens ici ? Fabrice a maigri, on lui a mis quelques fausses cicatrices mais ça ne servait à rien que je fasse le vrai Punisher au risque de m’aliéner encore plus les exécutifs de Lionsgate puisqu’il a une gueule défoncée ! Après j’ai beaucoup travaillé avec lui le regard du personnage, il fallait qu’il soit concentré sans avoir l’air d’un taré. Au final je n’ai eu que de bons retours à ce niveau.

Quelles sont tes indications concernant la lumière ?

Je parle beaucoup avec mes chefs opérateurs. Et j'aime bien voir l’étincelle dans leurs yeux parce que tu leur offres un projet esthétique qu’on ne leur offre pas d’habitude. Je suis très imprégné par le clair obscur, Caravage, l’expressionnisme, le noir profond, ça m’intéresse. Sur Daredevil, ça m’a permis de cacher des décors que je n’aimais pas et en même temps, ça concentre l’action, ça donne une vraie atmosphère qui est aussi héritée de la BD. J’étais venu avec des couvertures de Hellboy à propos du rouge qui ressort dans l’image parce que je voulais qu’il en soit de même pour les apparitions de Daredevil. Là-dessus, Sophie Cadet a amené beaucoup d’autres couleurs dans le fond du cadre et elle a eu raison sinon ça aurait été trop froid et du coup trop franchouillard justement. Sur Punisher 2, c’est Mathias Boucart qui s’est occupé de la photo. Je voulais beaucoup de pénombre et des flous. Il n’y a pas assez de flous au cinéma ! Mes chef opérateurs savent rapidement ce que je ne veux pas parce qu’on a un bagage de films communs. Si je leur cite quelques directeurs photos célèbres et qu’ils me disent qu’ils adorent le travail de l’un d’entre eux par exemple, alors on a une référence visuelle en plus. Après, je les encourage à apporter leur patte personnelle. Je fais aussi se rencontrer le chef op et le chef déco parce que parfois la photo fonctionne pour tel plan mais pas le décor ou inversement. Je ne sais pas pourquoi beaucoup de gens ont peur d'avoir du noir dans le cadre. J’ai une grande appréhension des murs blancs, j’ai appris ça avec Sophie. Il y en a dans Feedback, du coup on a joué sur les contrastes pour en dégager les personnages. Il y en a aussi dans Projet Gamma mais on n’a pas pu repeindre les murs. Je voulais quelque chose de sombre et que la lumière vienne des écrans d’ordinateurs mais on n’a pas pu pour différentes raisons.

 


 

Je voudrais parler un peu de ta fausse pub Axa : il y a une vraie continuité super héroïque qui est un prolongement naturel de tes courts-métrages.

C’est une fausse pub qu’on a faite avec Nomad Film. On a eu une vraie liberté par rapport aux pubs classiques parce que je m’adresse aux pubs pour internet. Quand l’humour marche, le paiement est immédiat de la part du public et lors de la projection publique qu’on a fait de cette pub, les gens ont bien ri, malgré la chute finale un peu violente. J’ai voulu faire ma genèse de super-héros, mon Peter Parker mélangé à Flash. Patrick Vo attend un rendez-vous et on lui pose un lapin, un éclair le frappe et ça devient du potache. J’ai vu beaucoup de films de teenagers dans ma jeunesse comme Porky’s, les films de John Hughes, et je voulais mélanger tout ça à mon univers. Elle sera bientôt en ligne.

Faire du cinéma d’horreur en France n’est déjà pas chose aisée ...ne parlons pas des super-héros !  Du coup, où aimerais tu te situer dans le paysage cinématographique ?

Pas dans le slasher en tous cas. J’aime bien le sang mais je me sens plus proche du genre fantastique. Il y a bien une tentative de renouveau chez certains producteurs qui ont envie de s'essayer au genre, mais ils doivent faire attention, gérer ça avec des petits budgets, réfléchir aux interdictions, faire attention à ne pas saturer le marché. En ce qui concerne le genre super-héros, les moyens et les techniciens pour le faire existent, sauf qu'on préfère les consacrer à Belphégor. Et contrairement à ce que disent certains financiers, je pense que les gens ont vraiment envie de voir des films populaires de genre qui s’inscrivent dans une imagerie française. Mais est-ce que se sont les bonnes personnes qui sont aux commandes ?...Après un premier film raté je veux bien qu’on laisse encore un doute, mais quand après le troisième c’est toujours les mêmes défauts et que le même metteur en scène est toujours aux commandes, ce n’est pas normal, et je suis loin d’être le seul à le dire. Sinon je pense que c’est dans la quantité que la qualité ressortira. S’il est bien produit, un film fantastique ou d’horreur ne perd normalement pas d’argent, du fait des ventes à l’international et des multiples débouchés vidéo. On a aussi un vrai background de super-héros en France; moi et mon équipe avons fait beaucoup de recherches pour un projet dans cette veine. Il faut juste se le réapproprier et prendre aussi en compte ce qu’ont apporté les américains. Enfin il faudrait que le mot « populaire » cesse de faire peur aux élites françaises et qu'on apprenne à se débarasser d'un certain héritage qui sclérose l’imaginaire français.

 

Comment sortir de la gamelle totale d'Arsène Lupin (suite à l'inepte Belphégor) et obtenir quand même 20 millions d'euros pour tourner un sous-Blackbook avec Sophie Marceau ? Réponse : faire ce qu'on a toujours fait en France; séduire la Cour et seulement elle. (image tirée du Ridicule de Patrice Leconte, le meilleur film jamais fait sur les coulisses du financement du Cinéma français)

 

Quels sont tes projets ?

J'ai écrit plusieurs scripts avec les scénaristes Denis Corel et Antoine de Fronberville. Ce sont des férus de littérature et aussi des intellos à la base qui connaissent bien la culture populaire, l’aiment profondément, l’analysent et l’intellectualisent. Il y a entre autres un film de vampire qui s’appelle Totem, qui propose une approche originale sur la généalogie des vampires, les emblèmes totémiques liés à leur univers. La structure est classique et carrée, à l’américaine, comme un bon film du samedi soir, le tout mélangé à un aspect policier et comic-book. Il y a un projet de super-héros européen qui s’appelle Sentinel, un projet très ambitieux, plus proche d’un blockbuster. On a beaucoup réfléchi au personnage et à la légitimité de le faire car on a inclus dans le scénario des liens par rapport au regard global qu’on a des super-héros en France, en revenant vers les romans de Ponson Duterrail ou de Rocambole. On a également fini l’écriture de Black Death, qu’on destine aux américains. C’est un film d’horreur médiévale qui se déroule pendant la Grande Peste qui est arrivée à Marseille en 1347. Ca serait un mélange entre un pur film fantastique et Le Nom de la rose. Les scénaristes sont des férus d’Histoire et on a un concept original, avec une touche chevaleresque et religieuse à laquelle se mêlera une imagerie proche du boogeyman.

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes réalisateurs en herbe qui veulent faire du genre ?

J’ai mis du temps à me nommer « réalisateur », vraiment. J’ai commencé à assumer parce que c’est écrit sur mes fiches de paye, mais donner des conseils me paraît bizarre. Ce que je peux dire c’est qu’il faut être tenace, que ça va coûter de l’argent - même si beaucoup ont de la chance, ça n’a pas été mon cas à ce niveau-là - du temps et de la patience. Il faut savoir se créer des opportunités, chose pour laquelle je n’ai pas toujours été très doué. Il faut faire les choses qu’on a envie de faire et en même temps être à l’écoute des autres et trouver des gens qualifiés pour le faire, des professionnels. Il faut savoir les écouter et aussi ne pas hésiter à dire les choses que vous ne voulez pas. Chacun a ses difficultés. Dans mon cas j’ai vu que je ne maîtrisai pas l’écriture, je n’aime pas ça. J’ai donc rencontré des scénaristes. Il faut aussi trouver de bons comédiens. C’est bête et il ne faut pas mal le prendre mais pour réussir un court, il ne faut pas prendre des comédiens amateurs. Tenir un flingue c’est bien beau mais ce qui est important, c’est la personne qui le tient. Je pense aussi qu’il ne faut pas se dire qu'on va tout de suite faire Rencontres du troisième type alors qu’on a juste de quoi filmer trois types qui se rencontrent. C’est paradoxal par rapport à ce que j’ai fait avec Daredevil parce que à l’époque, un court de super-héros en France, on s’était bien foutu de moi, mais j’avais ciblé mes problèmes. Je savais que j’allais être pénalisé par mes costumes mais je l’ai fait, donc je ne vais donner de leçons à personne pour faire un court de super-héros. Mais il faut se remettre dans le contexte : j’étais l’un des premier à le faire, maintenant on accepte de moins en moins les erreurs. Depuis tu as eu
Batman Dead End qui est peut-être le meilleur court de super-héros jamais fait. Enfin, il faut un angle d’attaque très précis, c’est important. Il faut digérer et pas copier, et ce n’est pas une chose facile.

Propos recueillis par Tequila, en juin 2007, à l’hôtel Raphaël

 


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David Sarrio - Take One  (Interviews) posté le jeudi 08 janvier 2009 19:48


Dans notre série du "Bon ben il se passe quoi, là, avec cette histoire de cinéma de genre français ?", voici une longue interview en deux parties du réalisateur David Sarrio, recueillie au mois de juin 2007 par Tequila, à l'époque où Sarrio avait fait paraître son teaser pour Punisher 2.
Je pense que beaucoup d'entre vous connaissent déjà David Sarrio, ont déjà entendu parler de son Daredevil et ont déjà lu quelque part une de ses interviews. Et c'est peut-être là que le bât blesse. Car voici un réalisateur versé dans l'action, assez connu depuis 7 ans dans le cercle des amateurs de ce genre, qui a à son actif trois courts-métrages, un promo-reel de long métrage, quelques
pubs, des making-of. Ses oeuvres ont déjà été vues par plusieurs centaines de milliers de personnes; plusieurs sites et magazines français lui ont consacré des articles, le plus souvent élogieux; il a obtenu des prix aux Etats Unis; son nom est parfois apparu lors de réunions chez Marvel ou Lionsgate; il a co-écrit plusieurs scripts, développé des projets et... et... il n'a toujours pas fait de long métrage en France ! Comme il le dit lui-même, "je pensais bêtement que mon travail parlerait pour moi". A force de s'entendre dire qu'il aurait du naître aux Etats-Unis, que là-bas on serait déjà venu le chercher, Sarrio finit par devenir un peu l'emblême de ce qui cloche dans le système de production français (je lui ai d'ailleurs conseillé de revoir le Ridicule de Patrice Leconte, qui est une belle démonstration de ce qui est à l'oeuvre, aujourd'hui, dans ce système). Mais je pense qu'il se passerait bien d'être un tel emblême, et qu'il préfèrerait que certains décideurs lui accordent la confiance que les spectateurs lui ont déjà accordé.




Avant de parler de ton travail, j’aimerai revenir sur ton parcours, tes études et ce qui t’as poussé à devenir réalisateur.

Enfant, au départ, je voulais être cosmonaute parce que l’espace m’intriguait. Et j'ai commencé par adorer les films de SF. Un jour au collège, un pote à qui je n’arrêtais pas de parler de cinéma m’a dit « mais pourquoi tu ne réaliserais pas de films ? ». Et là dans ma tête j’ai eu un déclic. Je n’avais jamais eu cette velléité avant cela. Le cinéma était pour moi un milieu tellement éloigné. L’idée m’a néanmoins trotté dans la tête. Par la suite j’ai eu des études chaotiques; glandeur à l’école, je ne suivais pas les cours régulièrementet. Et lorsqu’on m’a dit qu’il fallait bac+2 pour rentrer à l’IDHEC (aujourd’hui la FEMIS), ça me semblait impossible ! Alors j’ai fais plein de petits boulots, repassé le Bac en candidat libre et je suis allé jusqu’en début de Licence d’histoire. A un moment donné, je me voyais professeur, en pensant que mes trois mois de vacances annuels me permettraient de faire des courts métrages (rires). Je ne suis jamais parvenu à obtenir des stages sur des plateaux ou ce genre de chose. En y repensant, je n’étais pas très doué pour me vendre, plutôt timide, pas assez insistant. J’attendais une bonne rencontre que je n’ai pas eue. J'ai eu une fois l'occasion de croiser le réalisateur Jean-Charles Tacchella (Cousin, cousine, Escalier C). OK, les films qu’il faisait n’étaient pas mon genre mais au moins il faisait du cinéma. Je lui ai donc raconté mon envie d'en faire. Il m’a éjecté sans sourciller, sans aucune empathie, alors que je vivais dans un coin paumé de banlieue et que tout son milieu me semblait
vraiment inaccessible. Je pense aujourd'hui que cette rencontre m’a freiné inconsciemment. Bref, après plusieurs boulots à la con, un bon pote à moi, qui était au cours Florent, m’a fait rencontrer Gilles Lelouch et Tristan Arouet. Ils commençaient à faire des clips et ils avaient un peu la côte. On a parlé ciné et ils m’ont dit de me lancer, d'y aller à la démerde, de me faire prêter du matériel et de trouver des comédiens, même s’il faut y aller de ma poche. J’ai alors décidé d’arrêter mes études et de me lancer. Je savais que ça allait être galère mais je ne me voyais rien faire d’autre. J’ai mis de l’argent de côté et mon père m’en a aussi prêté. C'est comme ça que j’ai fait Daredevil pour un peu moins de 5000 euros. C'était pour moi un défi technique et artistique en même temps qu'un tribut au spectateur que je suis.

 

 

Quels sont les films qui t’ont marqué ?

Je cite souvent les 3 B : Brazil, Blade Runner et Blue Velvet. Il y a aussi le plaisir de revoir pour le 15ème fois Les Dents de la mer, les Superman bien évidemment, découvrir Rencontres du troisième type, redécouvrir Les Aventuriers de l’Arche perdue. Spielberg, Michael Mann, Friedkin, Carpenter, Walter Hill, Joe Dante, Tobe Hooper et même les films de Ridley Scott au risque d’être déçu... Auparavant, j’attendais aussi chaque Wes Craven avec impatience, Freddy m’avait mis une tarte ! Pareil pour les films de Peter Weir. A côté de ça j'ai aussi grandi avec Chuck Norris, Van Damme et compagnie. J’étais fan de baston. Pour te dire, j’adorais le combat final de Portés Disparus 2 ! (rire). En fait je regardais de tout, je bouffais du film. Chaque mois de janvier, j’étais fébrile à cause du festival d’Avoriaz et je voyais dans les mags des photos de films qui me faisaient fantasmer, des trucs qui allaient sortir soit 6 mois après voire jamais. Par contre tout ce qui était cinéma bis, rital et série Z, je m’arrêtais aux affiches que je voyais en vidéo-club mais ça n’allait pas plus loin; ce n’était pas trop mon truc. Même si les affiches étaient très belles ! J’étais aussi un grand fan d’Héroïc Fantasy, Conan et Legend ont été des claques ! Plus tard, j'ai découvert dans les ciné-club les films de Tourneur, Fritz Lang, Kurosawa, les westerns.

Qu’est-ce qui t’intéresses dans la mythologie des super-héros ?

Au départ c’est vraiment une chose viscérale. Je dévorais les comics. J'allais
voir toute adaptation en salle, dont évidemment le premier Superman de Donner. Quand Superman 3 est sorti, j'ai récupéré absolument tout les magazines qui en parlaient ! C'était une autre façon de cultiver cette passion. J’avais déjà de vrais affinités avec les mecs en spandex mais là, après lecture, j’avais aussi l’impression d’être potes avec ceux qui parvenaient à intellectualiser les films de ce genre. Ca m’a permis de trouver une forme de légitimité, de ne plus simplement dire que c’était génial parce que des personnages s’envoyaient valser à travers les murs. En fait, ça explicitait ce que j’aimais. Mais mon rapport aux  super-héros reste viscéral. J'admire leur dépassement physique et éthique, mais aussi leur fragilité et leurs excès, à l'occasion leur côté sombre, comme chez Wolverine, Fragile ou Batman.

Suite aux deux courts métrages de super-héros, Daredevil et Projet Gamma, tu t’attaques au démo-reel de Feedback, un projet de long métrage de polar hard-boiled...

Je pense avoir une palette assez large, aussi bien en terme d’envie que - je ne veux pas paraître présomptueux - en terme de perception d’univers. J’ai été nourri aux polars des 70’s, des films de Penn, Pakula, Friedkin, Schlesinger; c'est un genre qui me parle et je pense pouvoir y être à l’aise. C'est Tiphany Production qui m’a contacté, une boîte qui faisait quelques films d'exploitation dans les années 80, comme L’Exécutrice. Après la distribution vidéo de films bis, ils ont eu envie de se lancer dans la production. Ils ont mené leur petite enquête et ont vu que je savais me débrouiller avec un budget de trois fois rien. Mon idée était de payer cette fois mon tribut aux Van Damme et Norris, mais aussi à New York 2 heures du matin d’Abel Ferrara. Tous ces films d'exploitation, avec scène de baston obligatoire, gunfight, mais aussi des personnages forts, le flic dur à cuire, l’univers un peu glauque, etc. Tiphany Production m’a demandé si je voulais développer ce projet; j’ai donc commencé à travailler avec un pote scénariste. En cours d’écriture, ils nous ont dit que ça serait bien de filmer quelques images pour aller à Cannes afin d'y vendre le projet, comme ça se fait souvent. Tu penses, j’ai tout de suite saisi l’opportunité (rire). On a donc mis en place le tournage. J’ai inventé des scènes qui reprenaient l’essentiel des enjeux narratifs et des relations entre les personnages du traitement original. Faire une fausse bande annonce ne me parlait pas, je voulais vraiment avoir des scènes complètes, d’où l’idée d’opter pour une démo-reel. J’ai réussi à négocier une caméra HD et à avoir une équipe réduite mais qualifiée, avec un chef opérateur, assistant opérateur et d’autres professionnels.


On a tourné en quelques jours, monté rapidement, et les retours ont été bons. Mais paradoxalement, ça ne nous a pas aidé à finaliser le projet : des gens voulaient acheter le film en pensant qu’il était déjà fini ! Je n'étais pas présent à Cannes, mais je crois qu'il leur a été proposé de d'abord mettre leurs billes dans le projet, et que le film serait prêt dans un an, le temps de réécrire le scénario et de le tourner. Ceux qui étaient intéressés par ce qu'ils ont vu n’avaient pas assez confiance, parce que la boîte de production était assez  peu connue. Il y a
peut-être aussi le fait que ça soit français, qu’on n'ait pas été assez roublard pour vendre le projet, je ne sais pas... Des boîtes américaines du même genre, comme Nu Image, ont un fond minimal qui leur permet de tourner, même rapidement. Nous, non. On avait besoin d’une co-production qu’on a attendu pendant des mois, sans résultat concret. Tiphany Prod sont des gens très cool; le projet  m’appartient et j’ai vraiment envie d’en faire un film. J’aimerais en faire un polar fort avec des scènes d’action dures et frontales. Avec mon scénariste, on le réécrit de A à Z parce qu’actuellement les polars marchent et sont demandés en France. Il y a pleins de choses dont je ne suis pas content dans cette demo-reel : je sais que j’utiliserai moins la steadycam la prochaine fois parce que c’est trop contraignant et qu’il y a des cadres que j’ai mal géré par exemple. Par contre j’étais content des comédiens : Fabrice Deville était novice mais il s’est beaucoup investi, notamment dans sa scène de combat. Au début je n’y croyais pas et, du coup, je lui ai fait un vrai étranglement pour qu’il sache ce qu’on ressent quand on se fait étrangler. Il faut que ça soit en même temps chorégraphique et en même temps "réel", que tu aie l’impression que les mecs se mettent des coups et souffrent. Je pense que les comédiens qui font ce genre de films doivent mouiller leur chemise. J’ai eu les comédiens qui me fallait. Tu n’apprends pas à Jo Prestia à mettre une droite. Quand il en met une, tu y crois, point barre. Fabrice a dû travailler beaucoup pour être à la hauteur. Ils avaient des bleus. J’ai fait le making-of du Scorpion et Clovis Cornillac m’a bluffé sur le tournage. Il y en a peu en France qui aurait fait ce qu’il a fait, il s’est totalement investi.

Est-ce qu'on manque de comédiens adaptés à ce genre en France ?

J’avais rencontré le producteur de la série Léa Parker. Je lui ai dit que je ne ferais pas faire à la comédienne des choses qu’elle ne sait pas exécuter lors d’une baston. Quand elle fait un retourné, à l'écran ça ne passe pas; ça ne sert à rien. Résultat : il ne m’a jamais rappelé ! Il faut s’adapter au comédien et au style du film; il ne faut pas bricoler. Quand deux personnages se parlent dans un film de Cassavetes, tu as l’impression de quelque chose de réaliste et filmé en douce, alors que c’est hyper travaillé. D’un point de vue émotionnel, c’est ça qui est perturbant, le fait que les personnages incarnent vraiment de la chair. Mon optique pour une scène de combat est la même : créer de la "fausse vérité". Mais pour pouvoir faire tout ça, il faut le regard du réalisateur. Il y a beaucoup de gens, dans le système français, qui n’ont pas de notion de ce qu’est un corps en mouvement, un corps qui prend des coups et qui en donne. A ce moment-là, comment savoir placer un comédien dans le cadre ? Souvent, la production s’en fout carrément . J’ai vu à l'oeuvre des gens qui traitaient complètement par-dessus la jambe ce qui avait trait aux corps en action, alors que c'est quand même la substance du cinéma ! Si on y croit pas en voyant un mec courir ou prendre une arme, c'est fini; ça casse le mouvement. Sur une scène de baston, n'en parlons même pas ! Ce n’est pas évident d’avoir une synergie entre le régleur de cascade et le réalisateur, lorsque ce dernier veut apporter une certaine émotion en plus d’une belle chorégraphie. Si tu rajoutes à ça un acteur qui ne veut même pas faire une roulade, par exemple, ça devient compliqué. C’est donc un ensemble, une collaboration, qui donne la bonne scène de combat.


 

Et comment l'obtient-on, cette "fausse vérité" ?

Quand Fabrice est étranglé dans Feedback, il l’est vraiment. Sauf qu’on a travaillé la scène de manière à ce qu’il ait une petite relâche sur une veine de son cou pour pouvoir respirer et ne pas être en panique. Du coup il le joue vraiment; il est rouge mais au moins il le vit, il sait ce que c’est. Pareil lors du low-kick que Jo Prestia lui donne vers la fin du combat; il a vraiment touché sa cuisse et du coup la réaction est immédiate et réelle. Pareil pour le coup de genoux frontal que Jo se prend etc. Un coup donné, même si c’est à force minimale, aura toujours plus d’impact qu’un coup simulé. Tu as peut-être un peu mal mais tu l’acceptes et quand tu vois le résultat à l’écran, tu es content au final. Je pense toujours au spécialiste, au mec qui connaît : si tu le touches lui, tu touches l’ensemble des spectateurs. Beaucoup sont conditionnés en acceptant le fait de savoir que ce qu'ils regardent, c’est pour de faux. Moi je veux qu’ils se disent que ce qu’ils voient à l’air vrai. Quand Jack Bauer, dans 24h chrono, étrangle un mec avec ses jambes en se tenant sur une barre de fer, je n’y crois pas. Ca demande un tel effort physique qu’il suffit que le mec qui se fait étrangler tire un grand coup pour le faire tomber. Un étranglement, ça ne tue pas la personne en 20 secondes, ça dure beaucoup plus longtemps. Ca me gêne parce que, en tant que réalisateur, j’ai envie d’être le plus proche possible d’une certaine vérité tout en offrant au spectateur l’émotion qu’il faut pour qu’il soit dedans et qu’il y croit, même de manière inconsciente. Il y a aussi dans Feedback le respect des techniques utilisées, qui passent notamment  par le montage. Mon monteur avait un peu trop coupé à certains endroits et je lui disais de revenir en arrière pour faire des plans plus longs, que le spectateur ait le temps de voir comment les personnages sont amenés à faire ce qu’ils font. Des gens ont inventé ces techniques, je me dois donc de les montrer dans leur ensemble. L’énergie d’une scène comme ça vient avant tout de ce qui se passe dans ton cadre et de ce que tu fais avec tes comédiens. Sur Youtube, quand tu regardes une scène de baston de rue, c’est à mille lieux du cinéma. Tout cela se situe dans un cinéma d’action réaliste bien sûr, pas dans le cinéma d’action de super-héros, qui est un domaine bien différent. C’est pour ça que, pour Feedback en film, j’aimerai vraiment être dans une option réaliste, quitte à mettre certaines personnes mal à l’aise. J’adore le style de Jackie Chan mais ce n’est pas du tout dans cette veine que je veux me situer. Il y a beaucoup de leurres dans les arts martiaux mais pas dans l’ultimate fighting. Lorsqu'une masse de deux mètres te balance contre un mur, tu auras beau faire de jolis gestes, tu es KO direct. J’ai pratiqué un peu; j’avais même crée un fanzine, Fight Magazine. Pour moi, l’avenir des scènes d’action est là. Les réflexes naturels, les chutes, les réactions aux coups, tout est là. J’ai fait la chorégraphie de Feedback avec Pierre Henry Nedelec, qui est un pote qui pratique depuis l’âge de 15 ans. Il est aussi très cinéphile et possède un regard très pointu sur les scènes de baston. On voulait que les gens y croient. Je pense avoir un vrai regard sur des scènes de combats grâce à ma pratique des arts martiaux, au fait d’avoir bouffé beaucoup de films et au fait d’avoir des envies particulières pour qu’on y croie. On a aussi mis en place une vraie scénographie, qui est liée aux personnages et aux endroits où ils se trouvent : Jo boxe et calcule, Fabrice est un pur bourrin, il y a donc opposition de style, ce qui crée une caractérisation des personnages. L’un est de la rue, c’est un bandit. L’autre a un passé art martial plus réglé. Le combat finit sur le ring; c’est l’élément où le personnage de Jo Prestia gagne car c’est là qu’il a l’habitude d’être, c’est codifié. Quand, dans un film, un personnage sort une technique de nulle part, je n’y crois pas. Dans le premier épisode de Bones, tu as un gros malabar qui se fait mettre direct K.O. par une jeune anthropologue. Je ne veux pas faire mon macho, mais une petite étudiante de 60 kilos ne peut pas mettre au tapis un type de la rue qui en pèse 100 ! Ou alors tu fais du bis second degré. Tu peux jouer avec la suspension d’incrédulité tout en arrivant à une certaine véracité. Il y a une manière d’amener ça, pour que tu ne l’acceptes pas en tant que convention mais en tant que cohérence diégétique du personnage ou du film. C’est une chose vers laquelle je vais essayer d’aller.

Feedback a eu un prix au festival du film d’action de Long Beach en été 2006, Quels souvenirs as-tu de ce voyage ?

C’est le seul festival où on l’a présenté. Il a été sélectionné dans la catégorie "Meilleur court-métrage" et dans la catégorie "Meilleur scène d’action", pour lequel il a gagné le prix (Best Action Sequence Short). J’ai été très bien accueilli et j’étais doublement fier : d’abord c’est quand même le pays du film d’action, Hong-Kong mis à part, et aussi parce que la concurrence était au niveau. Le Frelon vert, sur lequel j’ai participé, a aussi eu un prix cette année. Je trouve que ses scènes de kung-fu sont vraiment bien et surtout bien ancrées dans l’univers et que les chorégraphies sont de haut niveau.

Il y a un soin très particulier accordé aux génériques de Daredevil, de Projet Gamma et des intermèdes écrits de Feedback...

Un générique de début, surtout dans un court, fait pour moi partie intégrante du film. Je suis fan des génériques de Saul Bass ou de Kyle Cooper. En quelques minutes, mettre en place l’atmosphère d'un film et ses thématiques, c’est fort.

C’est d’autant plus utile dans un court parce que tu as peu de temps; il faut donc capter l’attention du spectateur immédiatement. Pour celui de Daredevil, je voulais baliser le terrain d’un univers déjà connu, signaler aux gens ce qu'ils allaient voir. Pour celui de Projet Gamma, je suis allé un peu plus loin en faisant un générique narratif. L’ambition de Projet Gamma, et c’est par là que ça a péché, était de faire un one shot de Hulk sans vraiment présenter ce dernier. Il fallait que je me débarrasse de ça dans le générique, que je raconter la genèse de Bruce Banner. A côté de ça, j’aime aussi l’aspect graphique des génériques : les intermèdes dans Feedback, c’est pour mettre dans l’ambiance polar du film. Je dois ça au génie de François Ferracci. Je lui ai écrit un scénario rien que pour les génériques, en détaillant ce que j’avais en tête mais en le laissant libre d'y ajouter ce qu'il voulait. Le générique de Daredevil est trop long, j’ai péché par excès de remerciements, j’étais novice mais j’y tenais. Un beau générique, c'est cohérent sur un film de super-héros.

à suivre
Propos recueillis par Tequila en juin 2007


sites officiels :

http://dsarrio.free.fr/
http://www.nomad-films.com/sitecontent/index.html
extraits de Feedback

 


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Jodorowsky, le talent qui énerve  (Interviews) posté le lundi 08 décembre 2008 13:59

 

J’aime l’œuvre de Jodorowsky.

Mon début d’adolescence a été bercée par la saga de L’Incal et par celle d’Alef Thau. La Montagne sacrée, son film que je préfère, évolue dans des sphères qui m’interpellent et me fascinent au plus haut point. El Topo a largement contribué à charpenter la culture des "midnight movies" qui fut une de mes portes d’entrée dans la cinéphilie. Pour toutes ces raisons, j’admire l’homme et son œuvre.


Mais Jodorowsky est aussi un gars qui m’énerve. Parce qu’il rejette en bloc l’industrialisation du cinéma (là où l’histoire me pousse à constater que c’est dans l’industrialisation que sont nés ce que je considère comme les heures les plus importantes du Cinéma). Parce qu’il voit de la "concession" là où je vois des cinéastes qui font avancer les choses. Jodorowsky m’énerve parce que ses ennemis artistiques ont pour nom Alfred Hitchcock et Steven Spielberg ; et que ce qu’il leur reproche est précisément ce qui en fait à mes yeux des cinéastes primordiaux. Jodorowsky m’énerve lorsqu’il reproche à d’autres ce qu’il fait lui-même (dans cette vidéo, je me permets
d'ailleurs une petite contradiction à à 2mn47). Jodorowsky m’énerve parce que je retrouve chez lui une vision du monde et une vision de l’esprit que je partage, tout en parvenant parfois à des conclusions opposées aux siennes.

Et Jodorowsky a du talent (ça c’est toujours énervant).

 

 

Profitant de la sortie en DVD chez Wild Side du film Santa Sangre, le magazine Trois Couleurs m’a demandé d’interviewer le cinéaste/poète/scénariste/psychomagicien. Ce dernier nous a reçu chez lui pour un entretien d’une demi-heure, dont certains extraits sont visibles dans la vidéo ci-dessus. Ce qui touche au film Santa Sangre fera l’objet d’un article dans le prochain numéro de Trois Couleurs (du Djoumi à lire dans les salles MK2 ? La fin du monde est proche). Mais la rencontre a été aussi l’occasion de questionner l’artiste sur quelques points qui font vibrer ma fibre geekologique, et qui n'apparaissent ni dans la vidéo ni dans l'article en question :
- Tout d’abord en savoir un peu plus sur les problèmes concernant Le Voleur d’arc-en-ciel, son film "de commande" avec Omar Sharif, Peter O’Toole et Christopher Lee, dont les droits et la diffusion jouent au yo-yo depuis 15 ans.
- Puis savoir ce qui le relie à la génération actuelle de cinéastes mexicains, dont les univers croisent à l’occasion le sien.
- Savoir aussi ce qu’il retire de sa tentative d’avoir voulu faire bouger les choses dans la France des années 70.
- Et enfin, surtout, savoir quel rôle-clé a pu jouer Dan O’Bannon (son scénariste de Dune) dans la transmission d’un certain esprit de SF français vers les hautes sphères hollywoodiennes.

Le Voleur d’arc-en-ciel
"C’est une expérience que j’ai fait pour voir comment c’était le film industriel. L’écrivain à la base du film c'était une femme complètement influencée par mon œuvre. Son mari c’était le producteur de Superman, Alexander Salkind. Il m’a demandé de n’utiliser aucune violence. J’avais trois détectives derrière moi qui l’appelaient chaque fois que je faisais une incartade. Ils ont commencé à faire le montage sans moi. C’était une catastrophe. J’ai refais le montage et j’étais satisfait. La femme est repassée après, en gardant les choses très littéraires et en coupant l’action. Son mari aimait l’action et coupait toutes les choses qu’il appelait "intellectuelles". C’était bancal. Mais bon c’était un bon moment. J’ai perverti Omar Sharif. Je suis allé le voir en Angleterre, il m’a demandé ce que je voulais. Je lui ai dit de se couper les cheveux courts, et après de se raser la moustache, et puis après de retirer son bridge. Il m’a dit que je voulais tout sauf qu’il soit Omar Sharif. Et il est revenu sans le bridge et sans la moustache et il a fait un rôle magnifique."


Mexique
"Maintenant je suis l’orgueil du cinéma mexicain. Il y a les jeunes qui m’écrivent, comme mon ami qui a fait Le Labyrinthe de Pan. Toute cette génération, ils sont bons ; ils ont beaucoup de talent. Ils se sont lancés à la conquête des Etats-Unis, en faisant quelques concessions à l’industrie bien sûr. Ils savent faire ce qui est attendu ; moi je ne le savais pas. Mais ils savent faire cela."


Convertir la France à la S.F.
"La France a toujours été méfiante de la fiction, du fantastique. Le pays est fait comme ça. Ca doit avoir son mérite aussi. Il y a quelque part une sincérité dans cette façon d’être. Rien à voir avec le chauvinisme des Etats-Unis ou du Japon.
A l’époque ou je suis arrivé, j’étais assez fou pour m’aventurer. Je ne cherchais pas les producteurs normaux. J’ai travaillé soit avec des fous soit avec des escrocs qui croyaient faire une grande affaire avec moi et qui ne comprenaient rien."

 

 

Dune et Dan O’Bannon
"Dan O’Bannon avait fait un seul film : Dark Star. Je suis allé aux Etats-Unis. Comme Michel Seydoux me donnait toute la puissance économique pour faire le Dune que je voulais, je suis allé chercher l’homme qui avait fait les effets spéciaux de 2001 l’odyssée de l’espace, Douglas Trumbull. Je me suis retrouvé devant un de ces américains qui avait un égo énorme. Je ne voulais pas me mettre à ses pieds. J’ai vu le film Dark Star avec les effets de O’Bannon. Et j’ai fait venir O’Bannon à Paris. Je n’ai pas eu tort parce qu’il était formidable. Il croyait beaucoup à Dune ; il a beaucoup travaillé. Et quand le film ne s’est pas fait, il a eu un choc. Il a fait une crise psychologique et il a été interné une année ou deux. Et quand il est sorti de ça il a écrit Alien. Et quand ils ont fait Alien, ils ont pris l’équipe que j’avais formée pour Dune. Quand on préparait Dune, il n’y avait pas encore La Guerre des étoiles. Notre projet a beaucoup influencé tous ces films. L’Incal aussi a beaucoup influencé. Au milieu de l’aventure et de l’enquête policière, j’ai remis le Sacré dans la bande dessinée. Si j’ai un peu influencé le cinéma commercial américain, alors c’est beau. Comme ça il y aura quelque chose de beau là-dedans. Quand tu fais quelque chose hors du monde, et que ça a de l’intérêt, après le monde te récupère. On ne peut pas rester indéfiniment hors du monde."


Et ceci me permet de glisser au passage un lien vers un article que j’ai consacré à ce projet ahurissant que fut le Dune de Jodorowsky.

Bonne lecture


Rafik Djoumi

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