Depuis la démocratisation d’Internet en France il y a dix ans, j’ai pu croiser avec une extraordinaire régularité, sur de multiples forums de cinéma, l’idée selon laquelle « John McTiernan est un réalisateur surestimé ». Une vérité assénée avec autant aplomb qu’un manque total de remise en contexte, puisqu’on ne savait jamais sur quoi et sur QUI se basait cette déclaration.
John McTiernan n’a jamais été nominé aux Oscars, aux Golden Globe, à Cannes, à Berlin, à Venise etc. Sa seule nomination d’envergure fut celle du « plus mauvais réalisateur de l’année » aux Razzie Awards de 1994. Aucun livre ne lui a jamais été consacré. Il n’a jamais fait la couverture d’un magazine. Les seuls reportages sur sa carrière l’ont été dans des séries de docs où l’on trouvait son nom coincé entre ceux de Barry Levinson et de Brett Ratner.
John McTiernan n’a jamais été vraiment traîné dans la boue par les médias (ce qui relèverait d’une marque d’intérêt évidente) mais il a très certainement fait l’objet d’un mépris ahurissant, celui que l’on réserve d'ordinaire aux techniciens anonymes dont le nom s'est perdu en toute fin de générique. A l’époque où McT comptait parmi les 5 réalisateurs les mieux payés au monde, on pouvait très régulièrement lire des articles sur ses films où son nom n’était tout simplement jamais cité (essayez de trouver de tels exemples avec des films de Spielberg, Cameron ou Verhoeven). Alors comment un cinéaste aussi médiatiquement invisible, aussi transparent, aussi inexistant, pouvait-il être « surestimé » ?
La réponse est simple : la France est le seul pays où une minuscules poignée de journalistes (éparpillés entre Starfix, 7 à Paris, Impact et Ciné news) a osé prétendre un jour que McTiernan était un grand cinéaste. Une dizaine de personnes, à tout casser, a osé militer en faveur de ses films. C’en était trop ! Qu’importe alors les 6 780 000 tonnes de papier où l’on parle (mal) de ses films sans jamais parler de lui ; qu’importe les 460 000 heures de programmes télé ou radio ou son nom a du être prononcé sept ou huit fois ; qu’importe les 7 milliards d’êtres humains qui ne savent pas de qui il s’agit… l'avis militant de dix personnes a suffi à faire naître l’idée persistante selon laquelle « John McTiernan est un réalisateur surestimé ».
Comme il est difficile, voire impossible, de lutter contre les fantasmes abondamment entretenus à l’égard du Cinéma, et comme je sais que certains d’entre vous tentent malgré tout d’argumenter à l’aide de faits, alors je vous propose une petite revue de presse française qui suivra la carrière de ce « réalisateur surestimé ». Plutôt que de vous battre contre des moulins à vent, vous n’aurez plus qu’à renvoyer votre interlocuteur sur cette page.
On débute donc aujourd’hui avec le film Predator.

PREMIERE
« Profitant d’un creux dans son emploi du temps, Arnold (décidément sur la mauvaise pente après Le Contrat) part fôlatrer avec une bande de camarades mercenaires dans les profondeurs hostiles d’une jungle d’Amérique centrale. Leur but : traquer les sournois guérilleros qui ont décimé une précédente mission. Faisant fi des reptiles rampants et autres turpitudes habituelles à ce genre d’endroit, la troupe d’Arnold est pourtant bientôt exterminée par une force mystérieuse aux pouvoirs surnaturels (en fait un géant grandguignolesque pas même effrayant). Enfin seul à l’écran, Arnold tombe le haut (un seyant débardeur) pour dévoiler ses rotondités michelangelesques et s’attaquer à la créature. Film poussif et sans humour réalisé par l’auteur du laborieux Nomads, Predator est un navet interminable et sanguinolent qui s’embourbe dans des effets spéciaux confinant à l’amateurisme, et que rien ne sauve du grotesque le plus total. »
(J-P août 1987)
STUDIO
« Cheveux en brosse, muscles saillants et artistiquement huilés, armes sophistiquées au poing, verbe réduit au strict minimum (« Attention. On y va. C’est pas croyable. Tirez. Aaaah. ») Arnold Schwarzenegger endosse cette fois la « personnalité » du major Dutch. Un soldat d’élite chargé avec son commando d’une mission à haut risque: récupérer des otages de la guérilla dans la jungle, forcément hostile, d’Amérique latine. Original, non ? Mission promptement accomplie quand, au moment de se replier, l’escouade découvre des corps horriblement mutilés et dépecés, et a la désagréable sensation d’être suivie… Qui est l’auteur de cette boucherie ? Réponse : Predator, une immense créature (un croisement savant entre The Thing et Darth Vader) qui a le grand avantage d’être invisible, de repérer ses ennemis grâce à la chaleur de leurs corps, et d’être très bien équipés côté balistique… Très vite, l’escouade est décimée et seul le major Dutch, rendu à son tour invisible par un bain de boue accidentel, va affronter la créature meurtrière et la réduire en feu d’artifice…
Deuxième film du réalisateur de Nomads (une SF nucléaire vite oubliée), Predator est un film poussif, besogneux, attendu, sans humour et sans distance, qui ne fait qu’ajouter un maillon en fer blanc à la chaîne dégringolante de Mr Terminator-Commando-Contrat… »
(Michel Rebichon – septembre 1987)
LES CAHIERS DU CINEMA
Le film n’existe pas.*
POSITIF
Hein ? Quoi ? Quel film ?
LE QUOTIDIEN DE PARIS
« (…) Qu’un tel film soit interdit aux moins de treize ans est vraiment la moindre des choses. A quelques excès que se porte la pornographie ambiante, quelques ravages qu’on lui attribue, ils ne sont rien auprès de ceux que peut entraîner le culte de la violence et des armes sous les auspices du muscle, du cuir, de l’acier et du sang. On a pu mesurer ces jours-ci à quelle folie meurtrière la rambomania pouvait mener un esprit faible. Le peuple, en tous cas le public, qui fait un succès à ce genre d’ignominies filmées relève lui-même de la pathologie mentale. »
(Dominique Jamet – 22 août 1987)

L’EXPRESS
« (…) Le réalisateur John McTiernan (Nomads) a pris le contre-pied de Terminator : là où Arnold, robot tueur, décimait l’humanité, le cinéaste lui substitue Arnold, soldat de fortune, sauvant l’humanité. Le dernier combat, dans une savante explosion de latex, d’images artificielles et de couleur pourpre, est un modèle d’action. Il a été réglé par la Société médiévale d’anachronismes créatifs, groupement de fêlés qui enseignent à se battre comme sous Philippe-Auguste (« Nous n’aimons pas Bruce Lee » disent-ils).
Reste Arnold, qui est présent dans chaque plan. Il déplace les montagnes, écrase les « contras », sourit avec les pectoraux. Treize fois champion du monde de culturisme, sept fois élu Mr Olympe, diplômé en économie de l’Université du Wisconsin, auteur de quatre livres, infatigable apôtre de la réhabilitation pénitentiaire, commentateur sportif à la télévision, producteur, agent immobilier, conférencier, et parfois comédien, ce fils de gendarme est un héros parfait. Vitaminé, protéiné, propre, un tantinet cynique, Schwarzenegger est en tête de liste chez les acteurs muets : infiniment meilleur que Stallone, beaucoup plus amusant que Chuck Norris, moins inhumain que Dolph Lundgren. Dans Predator, il a même un peu de texte : « Feu à volonté ! » dit-il. En super Dolby stéréo, naturellement. »
(François Forestier – 14 août 1987)
LE POINT
« Basée à Hollywood, mais avec des représentants de toutes les contrées où poussent des écrans de cinéma, une équipe de braves gens (scénaristes, producteurs, attachés de presse) consacre son énergie à une noble entreprise : convaincre le bon peuple spectateur que, non, Schwarzenegger n’est pas un monolithe de musculature abrutie. Le pauvre chou souffre d’un problème d’image. Voici donc le septième acte (depuis l’apparition de Conan) et, autant le dire, c’est le plus réussi depuis Terminator. L’histoire –Arnold et ses petits copains baroudeurs culturistes jouant à la guéguerre dans la jungle nicaraguayenne- n’a évidemment aucun intérêt. Mais, comme souvent, c’est le méchant qui sauve l’affaire, le Predator du titre, figuré par un joli effet spécial de transparence. Et la caméra de McTiernan, qui a du nerf à défaut d’avoir de l’esprit. Tout s’achève par un combat de titans où le monstre et le héros finissent par se ressembler dans le retour à la barbarie primitive. La routine, quoi. »
(J-M F. – 24 août 1987)
TELERAMA
(petit personnage qui fait la gueule)
« Amateur de belle barbaque, vous êtes servis. En tête du commando, Arnold Schwarzenegger et Carl Weathers. Chaque fois qu’ils se serrent la main, ces deux-là entament une partie de bras de fer.
Dans le commando, rien que du premier choix : un Indien à l’écoute de la nature (vous n’avez jamais vu des paupières aussi musclées) et un Noir très copain avec un Texan sudiste (la chaude camaraderie des vestiaires se rit du racisme quotidien). Ledit Texan transporte, en plus de son paquetage, sa provision de tabac à chiquer et l’intellectuel du groupe n’a pas trop de tous ses muscles pour trimballer sa collection de bandes dessinées…
Tout ce beau monde est largué en pleine jungle afin de libérer deux otages prisonniers des guérilleros. Les otages sont exécutés, et le camp guérillero complètement détruit ! Alors commence la seconde partie du film : la belle barbaque devient alors bidoche sanglante. Dans sa retraite, le commando est traqué par une créature invisible et terrifiante, une sorte de Nemrod galactique grand amateur de trophées humains.
Les effets
spéciaux sur la créature sont très
réussis. Contrairement à Stallone, Schwarzenegger a
déjà prouvé qu’il pouvait insuffler
à ses personnages une bonne dose d’humour. Mais ici,
les scénaristes ne lui en donnent guère
l’occasion. Outre le fait qu’ils passent sans crier
gare du film de guerre au film fantastique, ils accumulent les
clichés d’une insondable
naïveté.
La créature, par exemple, est douée de pouvoirs surnaturels, en particulier une vision genre scanner, infrarouge, ultraviolette, qui lui permet de repérer à distance le moindre organisme vivant dans la jungle la plus épaisse. Et savez-vous comment Schwarzenegger échappe à son regard ? En se barbouillant la figure de boue.
Pourtant, il y avait sur le plateau un scénariste, un vrai : Shane Black, l’auteur de L’Arme fatale. Manque de chance, il fait l’acteur. »
(Marion Vidal – 19 août 1987)
Jeu concours
Premiere : le film de McTiernan est-il « une
comédie de mœurs faussement audacieuse »,
« crédible et attachant », «
pas barbant du tout » ou « un navet
interminable » ?
Dans la plupart des cas, la critique du film Predator est reléguée en toute fin de cahier critique, et ce malgré son succès évident en salle (l’évènement cinématographique qui squatte les couvertures de magazines est à l'époque Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat). Ainsi, la plus large couverture médiatique réservée à Predator se fera exclusivement dans des articles consacrés à Arnold Schwarzenegger, articles où le titre du film est juste cité. Les intitulés de ces articles-carrière en disent d'ailleurs assez long sur l’admiration portée à la vedette : « Schwarzenegger, y’en a dans la tête » (Le Quotidien de Paris), « Schwarzou for president » (Le Journal du dimanche), « Si Schwarzenegger perd ses muscles, l’Amérique vacille » (France Soir) et ils portent évidemment sur l’essentiel des questions cinéphiliques, c’est-à-dire le culturisme, l’argent et la politique. De son côté, le quotidien Le Monde décide d’éviter cet angle exclusif du vedettariat, et de consacrer deux pleines colonnes aux monstres de l’été, dans un article intitulé « Beaux monstres à louer », article qui traite conjointement de Predator et de la comédie Une Chance pas croyable. La rédactrice, convaincue d’avoir bien apprécié Predator, y démontre qu’elle a parfaitement saisi de quoi parlait le film sans jamais y plaquer des obsessions personnelles (comme, par exemple, son pouvoir de séduction féminin ou la forme de ses oreilles). Extraits choisis :
« (…) Il ne vient pas
à l’esprit des soldats d’élite que ces
meurtres sauvages ne sont pas le fait des guérilleros, alors
ils tuent, brûlent, saccagent. Ensuite, ils cherchent
à rejoindre leur hélicoptère, emmenant avec
eux une prisonnière. Elle est jeune et jolie, mais les
américains semblent avoir complètement
évacué toute idée de relation homme/femme. Ils
s’amusent avec des grossièretés de potache, pas
davantage. Predator, de John Mac Tiernan,
est un film tout public. Dans l’état actuel de la
lutte contre le SIDA, il s’agit de montrer le bon exemple.
(…) le suspens est bien entretenu, on a peur. La
créature invisible est terrifiante. Puis on
l’entrevoit et, forcément, on a moins peur,
d’autant plus que, par une étrange
métamorphose, elle ressemble à n’importe quel
robot.
A partir de là, on entre dans un délire entre BD et péplum : le treizième exploit d’Hercule, le combat singulier entre Schwarzenegger et la créature, qui essaie bien de communiquer mais ne se fait pas comprendre. Elle enlève son armure, des jets de vapeur jaillissent de ses oreilles. « Tu as une sale gueule », constate Schwarzenegger. Une gueule étrange, mais finalement pas si vilaine, presque attendrissante, et en plus cette créature sait rire…
Action, suspens et rigolade, tout ça est filmé et interprété comme s’il s’agissait d’une histoire sérieuse. Un vrai bon moment à passer avec Schwarzenegger et son monstre. Et aussi, si on y tient, avec un autre monstre plus redoutable, Bette Davis, plus hérissée, rousse et « coluchienne » que jamais dans Une Chance pas croyable d’Arthur Hiller. (…) »
(Colette Godard – Le Monde – Jeudi 20 août 1987)
Evidemment, l'emplacement et le ton des articles n’hésite pas à marquer la hiérarchie entre les goûts du critique et ce qu'on appelle « le peuple » (rappelons-le, le film est un gros succès populaire). Du coup, on constate avec une certaine fascination en quoi cette démarche élitiste entraîne une paralysie du bon sens. En effet, bien qu’on nous assure que ce film est crétin et que son scénario est mauvais, on s’aperçoit vite que la lecture la plus premier degré, la plus basique, la plus évidente de ce film, n’a même pas été assurée par le chroniqueur. Ainsi on découvre que, contrairement à ce que le « peuple » s'imaginait, le Predator n’est pas un extra-terrestre de la taille d'un basketteur doté d’une armure hautement technologique. Non ! Il est une « immense créature », un « géant » doté d’étranges pouvoirs. Sa vision thermique est un « pouvoir surnaturel » et en plus il a de la vapeur qui sort des oreilles ! Parfois, le chroniqueur tente aussi de montrer patte blanche et de prouver sa parfaite maîtrise du genre fantastique, en comparant par exemple la forme du Predator à celle de la créature de The Thing (oui, celle du film de Carpenter, qui précisément n’avait pas de forme !) et quelques lignes plus loin, il qualifie Nomads de SF nucléaire, prouvant qu’il n’a jamais vu le film. Mais le plus beau demeure la prophétie du magazine Studio, qui voit en Predator la fin de carrière de Schwarzenegger, sachant que c’est précisément ce film-ci qui, cette année-là, le placera sur la A-list et fera de lui l’acteur le mieux payé au monde durant près de dix ans. L’analyse des carrières de comédiens, c’est une des spécialités revendiquées de Studio.
Pour la prochaine, on ira se farcir Piège de Cristal. Et là vous risquez bien d’halluciner.
Rafik Djoumi


à l’époque, il faut le savoir, les
films américains sont tous distribués en France par
des distributeurs locaux (CIC, Gaumont etc.), et une partie des
recettes de ces films en salle vont directement dans les caisses de
l’Etat financer l’industrie culturelle française
(quoi ? l’argent gagné par
Jurassic Park permet de financer le prochain
Claude Berri ? Mais non voyons ; c’est
forcément faux puisque les médias français ne
donnent pas cette information !). Les studios
américains supportent donc difficilement d’être
considérés comme les rapaces du coin, alors que leur
production finance très largement le cinéma
français, et tant qu’à jouer les
méchants, autant qu’ils récupèrent un
peu leur mise. Jean Jacques Annaud explique donc à Jacques
Toubon le processus (je cite de mémoire) :
« Ils vont ouvrir des succursales en France afin de
pouvoir faire les doublages de ces films français. Ils vont
en sortir trois ou quatre aux Etats-Unis, sur un énorme
circuit disproportionné, prouvant qu’ils respectent
leurs engagements. Forcément, ces sorties vont être
des catastrophes financières ; et ils vous soumettront
les chiffres pour vous montrer que, malgré leur bonne
intention, ces films français ne marchent pas chez eux. En
attendant, et grâce à vous, ils auront pu ouvrir leur
succursale en France. » Ainsi, pendant que les
médias français jouent au village
d’Astérix et collent le mot
« résistance » dans tous les coins,
les grandes majors américaines s’installent
tranquillement sur Paris (Disney, Warner, Columbia TriStar
etc.)
Depuis 1989, Disney co-finançait deux
studios d’animation en Europe, le premier à Londres et
le second à Montreuil.
au résultat et au rendu encourageant, elle prend
vite part à l’élaboration des projets majeurs
(Le Bossu de Notre Dame,
Hercule, une énorme partie de
Tarzan). A travers cette structure,
Disney va profiter de l’énorme potentiel
d’animateurs français et européens qu’une
industrie complètement à l’Ouest sous-emploie
depuis des années.
Rien de tel en effet que des zanimaux pour séduire
les tout-petits ; et
indiens, une gamelle incommensurable ; et enfin
Le Château des singes (1999) de
Jean-François Laguionie, co-prod franco-anglo-allemande au
design abominable, qui met également en scène des
singes et que Télérama recommande vivement. Les trois
films participent d’une vague plus large
« d’aventure familiale exotique » qui
va contaminer les écrans français pour un bout de
temps (Himalayah, Le Dernier
trappeur, La Balade des
éléphants,
Samsara, La Vallée des
fleurs, Deux frères)
et culminer en 2002 avec l’échec cinglant du long
métrage animé Corto Maltese et la cour
secrète des arcanes, co-prod
franco-italo-japonaise en partie dessinée par les habituels
sous-traitants coréens, d’une raideur et d’une
laideur à faire frémir le défunt Jean
Image.


Au tournant du siècle, le dessin animé
traditionnel américain cumule les échecs plus ou
moins justifiés (si l’on excepte le sacrifice stupide
du Géant de fer, on ne pleurera
pas sur Excalibur l’épée
magique ou Le Prince
d’Egypte) alors que les productions 3D de Pixar
et de PDI confirment leur domination du box-office.
Déjà, on entend parler d’un abandon progressif
de la 2D. En France, l’idée même de tenter
l’aventure du long métrage en 3D apparaît comme
une absurdité aux yeux de financiers qui n’ont pour la
plupart jamais entendu parler des projets avortés de Moebius
ou de Didier Pourcel. Alors que la crise s’annonce au niveau
international pour l’industrie de la 2D, le studio Disney de
Montreuil concentre ses efforts sur le sketch de Gaëtan et
Paul Brizzi pour Fantasia 2000. Concluant
le métrage sur une adaptation de L’Oiseau de
feu de Stravinsky, le sketch des frenchies
s’avère sans aucun doute le plus beau du
métrage. Les artistes du studio génèrent un
impeccable mariage entre 2D et 3D, ainsi qu'un mélange
subtil entre l’héritage disneyen, la précision
naturaliste de Ghibli et une certaine « french
touch » .

Marjane Satrapi,
Persépolis, une œuvre qui
pouvait se targuer d’essayer une approche particulière
de l’animation, mêlant la chronique, la politique, un
certain esprit « comic-strip » et
répondant véritablement à la mention
« tout public » qu’on interprète
souvent de travers. L’an dernier, le film de Christian
Volckman Renaissance, un pari
technologique et esthétique assumé, a connu un
début de carrière encourageant avant de perdre son
souffle, la faute à un script qui, semble-t-il, n’a
pas convaincu ces premiers spectateurs. Mais au-delà des
faiblesses respectives et des destins commerciaux de ces deux
œuvres, tout le monde semble s’être mis
d’accord sur la noblesse de leur note
d’intention : créer des œuvres
d’animation à part, qui ne cherchent pas à
piétiner des plates-bandes sqauttées par les studios
américains, ou à tomber dans l’infantilisme
télévisuel de certains aînés
surmédiatisés et portés en exemple (je ne vais pas déverser mon fiel tout à fait
personnel envers Jean Image et Michel Ocelot, ce n’est pas le
sujet de cette news)
Au générique de
Renaissance, par exemple, on trouve
l’étonnant Jake Eberts, ancien associé de David
Putnam qui, à l’époque de la Goldcrest Films,
était perçu comme l’un des sauveurs du
cinéma anglais grâce à des succès
publics et critiques tels que Gandhi,
Les Chariots de feu ou La
Déchirure, et qui fut également un des
noms clés derrière des projets risqués tels
que Le Nom de la rose, Les
Aventures du Baron de Munchausen, Danse
avec les loups et j’en passe.
Il se peut fort bien que Jake Eberts ou Kathleen Kennedy
aient eux-mêmes souhaité rester dans l’ombre,
conscients des réflexes cocardiers des français (et
des européens en général) qui risqueraient de
se détourner d’une œuvre française
s’ils découvraient qu’elle est en partie
soutenue par de vilains producteurs du vilain nollywood (Depuis les succès de The Full
Monty ou d’Il
Postino, Hollywood a pris l’habitude
d’effacer son nom de productions vendues sous le label
« Europe », et si Warner ne cache pas son
logo au générique d’ouverture de La
Vérité si je mens 2 ou Les
Bronzés 3, ce sont les spectateurs qui se
chargent de l’effacer par réflexe
d’autopersuasion).
Ecrit par Jean Giraud, alias Moebius, et Jackye Fryszman,
co-réalisé par Moebius et Keith Ingham (directeur
d’anim’ sur plusieurs
Asterix), et développée au
studio Medialab, Starwatcher était
une œuvre de SF particulièrement ambitieuse, à
vocation internationale, qui avait été
budgétée à rien moins que 115 millions de
francs (22 millions de dollars). Le projet prévoyait un
mélange d’animation 3D, de numérisation de
visages et un système de prévisualisation en
réalité virtuelle. Ridley Scott parrainait
l’entreprise en tant que prod exécutif, mais le
véritable chef de projet était le producteur Alain
Guilot. Une bande démo du projet (vidéo
proposée en début d'article) fut
présentée avec succès à Imagina, mais
suite au décès accidentel du producteur, aucune autre
boîte ne se porta acquéreuse de
Starwatcher, qui eut à finir sa
course en tant que « simple » bande
dessinée.
A peu près au même moment, du
côté d’Aix en Provence, le studio
d’animation Gribouille travaille avec effervescence sur un
projet encore plus barré, l’adaptation de
20 000 lieues sous les mers.
Intégralement en images de synthèse, il est
prévu que le film soit interprété par de
véritables comédiens dont la performance est
capturée, scannée, puis intégrée
à l’environnement 3D. Didier Pourcel réalise et
Richard Bohringer tient la tête d’affiche dans le
rôle du capitaine Nemo. L’entreprise est
insensée : « Nous allons construire
soixante dix décors, annonce Didier Pourcel. Trente
personnes vont travailler sur le film pendant un an et demi, le
tout pour un budget de 45 millions de francs. » Les
moyens alloués sont en fait dérisoires pour une telle
entreprise, malgré les dix stations de travail
équipées de Softimage, ou l’alliance avec le
studio Relief qui gère les environnements. Le producteur
Hugues Desmichelle réussit à sécuriser un deal
avec UGC, mais il se voit vite obligé de quitter la France
et tenter de trouver le reste du financement à
l’étranger. Peine perdue. Malgré la
présentation de quelques tests accueillis avec stupeur
à Imagina, 20 000 lieues sous les
mers ne décolle pas.
Frédéric Temps, ancien rédacteur en
chef de l’émission d’Arte Termit Terrace, ne se
remet pas des gamelles de cette époque :
« Il y a un mal bizarre, franco-français, qui
fait que ce pays propose une foison de développeurs mais
n’arrive pas à sortir de ses mécanismes de
sous-traitance. Et je ne comprends pas la frilosité des
investisseurs, aucun d’entre eux n’étant capable
de lancer un « Banco coco ! Ton projet
m’intéresse ! ». On se souvient, par
exemple, que Moebius avait son projet de
Starwatcher il y a dix ans. Il y avait là
un concept, un nom mondialement connu. C’était une
espèce de tour de Babel, Canal Plus a même voulu se
pencher dessus, et tout le monde s’y est cassé les
dents. C’aurait pu être pourtant, bien avant
l’heure, une espèce de Final Fantasy.
Chaque année, on voit sortir des mecs talentueux des
écoles 3D, et tu les retrouves directement sur les effets
spéciaux, les pubs, ou partir à
l’étranger. Pourquoi est-ce qu’on ne chope pas
directement ces mecs pour leur faire développer un
script ? Parce qu’il n’y a personne
derrière pour financer ? »
De toute évidence, un projet tel que
20 000 lieues sous les mers aurait
nécessité l’alliance de grosses pointures de la
production française pour espérer être
mené à terme. Inutile de jouer les
ingénues et faire comme si les limites du marché
français ne pesaient pas dans la balance; il est
évident qu’un tel film présentait un risque
indéniable d’échec. Mais, et c’est
là que la mentalité du système de prod
français apparaît dans toute sa pleutrerie, le
succès d’un 20 000 lieues sous les
mers (parce que ce succès était tout de
même envisageable) aurait aussi pu entièrement
redistribuer les cartes, et très clairement imposer la
France comme LE pays de l’animation en 3D, avec toutes les
implications financières et culturelles que cela suppose
aujourd'hui, où 15 à 20% des plus gros succès
internationaux chaque année sont des films animés de
synthèse.
