Résumé de l’épisode précédent :
Si l’on en croit les commentaires récurrents sur les forums de Cinéma, John McTiernan est un « réalisateur surestimé ». Afin d’éclaircir cette affirmation, j’ai décidé de me replonger dans les articles consacrés au personnage et à sa carrière.
Nous avons déjà vu que Predator avait été un film atrocement surestimé à sa sortie.
Aujourd’hui, ce sera au tour de Die Hard.
Toutefois, avant
de sortir le martinet et distribuer les fessées, je souhaite
étaler complaisamment mon mea culpa. En cette année
1988, j’étais au pic de ma période tu vois
j’veux dire, me farcissant à
peu près tout ce qui sortait en salle pour le
passer dans une moulinette intello-boutonneuse typique de
l’ado qui croit avoir tout compris au monde. Toujours amateur
de cinéma populaire néanmoins (surtout Spielberg qui
était déjà mon Dieu, et George Miller son
prophète) je suivais son actualité et me
forçait à faire rentrer les films populaires qui me
plaisaient dans un moule universitaire normatif auxquelles ils
n’appartenaient pas forcément. Toujours est-il
qu’en cette fin septembre, je n’attendais pas
particulièrement la sortie de Piège de
Cristal ! La sortie qui occupait toute mon
attention était celle du film de Martin Scorsese
La Dernière tentation du Christ
(« non passke tu vois, j’veux dire
quoi ») que j’vais prévu de voir
vendredi soir.
Or, ce vendredi justement, une très gentille fille, qui s’appelait Flavia, se proposa de m’offrir un ticket de cinéma (anecdote marrante : Flavia avait une grande admiration pour son frère musicien, qui était un « D .J. » tel qu’on les conçoit aujourd’hui. Ce frère avait quitté Paris pour rejoindre à Marseille un groupe de jeunes rappeurs. Et Flavia devait à l’occasion répondre aux moqueries de ses camarades, qui demandaient pourquoi son frère, puisqu’il était censé être si bon musicien, se retrouvait à zoner avec des rappeurs, ha ha ha ! Evidemment, vous l’avez compris, le groupe marseillais en question s’appelait I Am).
Bref, Flavia vint me voir car j’avais la réputation d’être le cinéphile du lycée, et la validité de son ticket de cinéma expirant en fin de journée, elle ne pourrait pas en profiter pour cause de cours tardifs. J’acceptais avec joie son présent car mon après-midi était libre. Le ticket de Flavia n’était valide que dans un petit nombre de salles UGC. L’une d’entre elles était l’UGC Normandie, déjà la meilleure salle à Paris. Je m’y rendais donc, sans même savoir quel film y était projeté. C’était Piège de Cristal. « OK. Pourquoi pas. Un film d’action qui fait boum en Dolby sur grand écran. J’achète. ». Et me voici dans la gigantesque salle de l’UGC Normandie, dans laquelle s’entassent … cinq personnes. Le film débute. Au bout de cinq minutes, je suis étrangement hypnotisé par la mise en images et la photo de Jan De Bont. A la séquence d’arrivée de la bande de Hans Gruber, je flotte à 50 cm au-dessus de mon siège, dans un état nirvanesque qui ne fléchira pas avant la fin du film. Le soir même, je vais comme prévu voir La Dernière tentation du Christ et passe deux heures… à me refaire Piège de Cristal dans ma tête.
Cette projection de Piège de Cristal a énormément contribué à me faire redescendre sur Terre, à me débarrasser de ma défroque de poseur qui séduit en soirée à coups de tirades hégéliennes qui font le lien entre Tarkovski et Indiana Jones, et à retisser le lien authentique qui m’avait dans un premier temps amené au Cinéma populaire (sans ce besoin d’acceptation sociale qui consiste à cacher son ressenti profond derrière les artifices rhétoriques qui font bon genre). Rien que pour ça, merci McTiernan, merci l’UGC Normandie, et merci Flavia !
Allez hop. On enchaîne.
Donc, comme vous l’avez peut-être compris, le fait qu’un amateur de Cinéma populaire comme mézigue ne soit pas pressé d’aller voir Die Hard, et le fait qu’une séance dans la plus grande salle parisienne réunisse cinq personne, tout cela donne un vague aperçu du fait que la sortie française de Piège de Cristal fut un NON EVENEMENT total.
Pour donner une idée, et si j’en crois mes
souvenirs, l’impact de cette sortie était à
mi-chemin entre celle qu’a eu The
Mist récemment, et celle des Fils
de l’Homme en 2006. Ce
non-évènement est encore un mystère à
mes yeux, étant donné que Die
Hard avait été, durant
l’été, un des gros succès commerciaux
aux Etats-Unis.
Je n’ai pas retrouvé les chiffres précis, mais j’ai le souvenir que Piège de Cristal avait fait environ 160 000 entrées sur la région parisienne. Et si j’en crois les quelques tableaux de box-office que j’ai ressorti de mes archives, le film de John McTiernan a fait chez nous moins d’entrées que Police Academy 5 et Benji la malice.
En somme, quelqu’un, quelque part, a très mal fait son travail dans la promotion de ce film en France. Même un magazine comme Starfix, qui fut parmi les très rares à reconnaître la virtuosité du film, se retrouve alors avec pour couverture Crocodile Dundee. Perdu dans le magazine, Die Hard doit, lui, se contenter d’une critique de quatre colonnes (la plus longue en France). L’hebdomadaire 7 à Paris, qui défendait déjà ardemment Predator, reconnaît en Die Hard un « tour de force » mais doit se contenter d’une colonne et quart pour l’expliquer. Le geek Philippe Ross, dans La Revue du Cinéma, se contente d’un texte d’une colonne sans photo. Quant à Impact, magazine entièrement dédié au cinéma d’action (et qui sur ce numéro traite Rambo 3 sur 16 pages), il consacre en tout et pour tout une page à Die Hard. Une page…
Comment l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années a-t-il pu à ce point manquer sa cible en France ? Pourquoi ceux qui l’ont découvert en projection de presse (y compris les amateurs du genre) ont-ils été à ce point aveugles à ses qualités et peu pressés d'en faire la promotion à sa mesure ? Le phénomène est d’autant plus mystérieux que, l’année suivante, Die Hard sortira en location vidéo et sera un énorme succès, bénéficiant d’un bouche à oreilles dithyrambique. Sa première projection télé regroupera un public gigantesque. Et la sortie de 58 minutes pour vivre en France sera un carton estival, avec des multiplexes qui affichent complet.
Je n’ai pas vraiment de réponse à ce mystère. Et pendant que le lecteur se plonge dans les chapitres suivants, je me permettrais de lui rappeler l’affirmation suivante : « Die Hard est l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années. »
STUDIO
(critique complète)
« Bruce Willis, récemment promu dans la catégorie poids welter des nouvelles stars américaines, se voit sacré dans ce film de McTiernan où tous les attributs du mâle américain cogneur-mais-brave lui sont décernés. Enfermé dans une tour de verre à Los Angeles en compagnie d’un commando de tueurs et d’une poignée d’otages,il va jouer, non sans peine, le grain de sable dans la mécanique criminelle. Unité de temps, de lieu, d’action, et unité de clichés sont doctement respectés dans ce thriller à gros budget. Willis, tout en pectoraux, joue les chasseurs solitaires et le rapport pellicule/bris de verre frise le record du monde. Les enfants vont adorer ça et Rambo l’a mauvaise. »
(D.P. – Studio Magazine)
PREMIERE
(critique complète)
Piège de
Cristal n’est pas un film de tout repos.
C’est même carrément secouant. Le héros,
c’est John McClane, flic intègre new-yorkais (race en
voie de disparition) seul à pouvoir sauver les otages
d’une bande de terroristes internationaux (donc sadiques)
dans une tour de verre et d’acier un soir de
réveillon. Pieds nus et en maillot de corps, McClane (Bruce
Willis, corps spectaculairement travaillé pour
l’occasion, en émule citadin de Rambo) a plus
d’un tour dans son sac, et la lutte sera sans merci,
d’un côté comme de l’autre.
Il était temps que John McTiernan, après deux navets boursouflés (Nomads et Predator), passe au rythme supérieur. Si Piège de Cristal n’est pas un film à l’originalité débordante (merci La Tour infernale et autres prises d’otages spectaculaires déjà vues), il n’en reste pas moins d’une redoutable efficacité. Cascades impressionantes, violence des situations, ingéniosité des effets spéciaux, tout est fait pour laisser le spectateur pantelant. Avec succès. Dans un rôle nouveau pour lui, Bruce Willis réussit l’exploit d’être de bout en bout crédible, portant sur ses épaules (largement exhibées) le poids de cette superproduction qui témoigne de la bonne santé d’un certain cinéma de genre hollywoodien. Du grand spectacle à ne pas prendre pour autant au sérieux. »
(J-P C – Premiere)
LE FIGARO MAGAZINE
Passé son résumé (qui spoile le film et écorche le nom du héros), la critique du Figaro Magazine tient en 23 mots !
« Merci pour le réveillon ! Déjà qu’il met les pieds pour la première fois en Californie pour passer Noël avec sa famille, John Mc Lane, le simple flic de New York, tombe sur une embuscade salée. Au cours de la fête de fin d’année, une poignée de malfrats investissent le building de la société où travaille son épouse pour faire main basse sur le coffre. Seul contre tous et avec humour, Bruce Willis fait florès, à l’aise dans cet excellent suspense comme Red Adair devant une tour infernale. »
(Pierre Grenard – Le Figaro Magazine)
LES CAHIERS DU CINEMA
Ce film n’existe pas
POSITIF
Ce film n’existe pas
« Die Hard est l’un
des plus grands films d’action de ces cinquante
dernières années. »
L’EVENEMENT DU JEUDI
Passé son résumé, la critique de L’Evènement du Jeudi tient en 68 mots :
« Un commando de douze terroristes supérieurement armés retient en otage le personnel d’une multinationale, la nuit de Noël, dans une tour en construction (le piège de cristal !) à Los Angeles. La tour est coupée du reste du monde. Un homme seul, un policier, viendra à bout de la bande. Disposant de moyens et d’un stock considérable d’explosifs apparemment inépuisable, le réalisateur John McTiernan commence par nous en mettre plein la vue. Les décors sont aussi beaux que dans un film de Ridley Scott, l’image et le son sont très sophistiqués. Tout se gâte très vite, l’entreprise est gagnée par la démesure au point d’y perdre toute crédibilité et de devenir carrément grotesque. Beaucoup de bruit pour rien. »
(D.R. - L’Evènement du Jeudi)
TELERAMA
(petit bonhomme qui fait le gueule) – Evidemment, refiler un tel film à Pierre Murat, qui déteste tout le cinéma d’action, et l'américain en particulier, ne risquait pas de mener aux sommets de l’exercice critique. Mais après tout qu’importe, cet avis ne va être lu que par quelques millions de personnes (qui chercheront en vain Bruce Willis dans le film de Norman Jewison Eclair de lune).
« Vous croyez avoir tout vu comme film d’aventure ? Zéro ! Piège de Cristal, c’est La Tour infernale au carré, question « Hou, fais-moi peur ». Et Les Aventuriers de l’arche perdue, question bruit. On en sort laminé.
Ca fait « boum ». Ca ne fait même que ça d’ailleurs, durant deux heures. Comme John McTiernan (l’immortel réalisateur de Predator) n’est pas un imbécile, il tente de jouer sur l’humour. Vous savez, celui qui, au 2ème, 3ème, 54ème, 727ème degré, amuse les intellectuels fatigués. Donc c’est rythmé (très) mais c’est bête (vraiment). Les bandits, déguisés en terroristes, sont évidemment des Européens (des Allemands, en l’occurrence) et les autorités légales, des incapables. Seul, l’Homo americanus, solide et invincible, restaure l’ordre… pour mieux passer Noël en famille ! On en veut beaucoup à Bruce Willis. Des Schwarzenegger, Stallone, Norris et autres Steven Seagal, on en a à la pelle. Mais on n’a qu’un seul successeur possible à Cary Grant et c’est lui.
Par pitié, que Bruce Willis retrouve au plus vite Cybill Sheperd dans la seule série américaine valable (Eclair de lune), ou, mieux encore, Kim Basinger dans Boires et déboires de Blake Edwards. Please, Bruce, please. »
(Pierre Murat – Télérama)
LE POINT
Un exercice très couru (et totalement stupide) consiste pour certains paresseux à laisser traîner l’oreille à la sortie des projections de presse (*) afin de recaser, sans la moindre cohérence, des idées qu’ils n’ont compris qu’en surface. La fin de cet article du Point s’approprie sans la moindre gêne un argument qui appartient manifestement à François Cognard et à Christophe Gans (des gars qui parlent fort), et dont on a vraiment du mal à croire que l’auteur proclamé en soit effectivement l’auteur.
« Rambo dans la tour infernale : selon la mécanique en vigueur à Hollywood, qui a remplacé le film de genre par le cocktail (des recettes plus efficaces), voilà l’occasion d’un joyeux jeu de massacre dans l’univers-glacé-et-vertical-de-nos-mégalopoles-modernes. McTiernan ne lésine pas sur l’explosif et le verre brisé, et il a suffisamment de savoir-faire pour que le combat de son lonesome flic avec une bande terroriste dans un gratte-ciel crépite comme une mitraillette. Le meilleur du film restant l’affrontement à distance des adversaires, grâce aux éléments constitutifs du building (ascenseurs, gaine d’aération, câblage électrique…) qui transforme la tour en un immense échiquier à trois dimensions. Dommage que d’inutiles relents sentimentalo-populistes viennent empuantir et freiner ce thriller de chez le bon faiseur. »
(Jean-Michel Frodon – Le Point)

« Die Hard est l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années. »
« à ne pas prendre au sérieux » - « grotesque » - « vraiment bête » - « sentimentalo-populiste »
FRANCE SOIR
Coincé dans un quart de page, le vieux briscard Robert Chazal essaie, dans France Soir, de souligner que le film est tout de même bien mis en scène (sans citer pour autant le nom de son metteur en scène). Passé le résumé, sa critique tient en 52 mots.
« C’est du suspens et du spectacle, cent pour cent, et ce Piège de Cristal est fort efficace. Une seule relative faiblesse : Bruce Willis paraît parfois un peu mou pour son rôle de merveilleux risque tout. Mais le punch de la mise en scène fait oublier le manque de punch de l’interprète. »
(Robert Chazal – France Soir)
Dans un magazine que je n’ai hélas pas pu identifier, un certain M.Ca (non, ce n’est pas McClane) débute son papier par une affirmation qui ne supporte pas la contradiction :
« Le seul intérêt de ce troisième long métrage de John McTiernan –dont nous ne connaissons en France que Predator, son premier film Nomads avec Pierce Brosnan et Lesley Ann Down étant encore inédit- réside dans l’interprétation de Bruce Willis (…) »
(D’accord, m’ssieu. Alors quand mes copains et moi on a vu Nomads en salle, ça veut dire qu’on n’était pas en France ?) Bref, M.Ca enchaîne avec une démonstration rigoureuse, qui consiste en un comparatif de mise en scène (enfin quelqu’un parle de la mise en scène de ce film ! chouette !) :
« (…) Cela mis à part, on ne peut que constater le manque d’originalité du scénario de Jeb Stuart et Steven De Souza, et la faiblesse de la mise en scène de John McTiernan qui se limite –en mineur- au style « high tech » d’un John Badham ou d’un Peter Hyams. »
John Badham, je resitue pour les plus jeunes, venait de sortir à cette époque deux films, Short Circuit, l’histoire d’un gentil petit robot, et Etroite surveillance, une comédie en appartement avec Richard Dreyfus et Emilio Estevez. Peter Hyams, lui, venait de réaliser coup sur coup la comédie Deux flics à Chicago et le thriller Presidio. Donc il ne vous reste plus qu’à mater ces quatre films, qui apparemment déchirent sa gueule à ce très surestimé Piège de Cristal.

Jeu : la critique du film d'un réalisateur très surestimé s'est glissée sur cette page du magazine Studio. Sauras-tu la retrouver ?
Pour soutenir la sortie internationale de leur film, Bruce Willis et John McTiernan feront le déplacement à Paris. Comme on s’en doute, ça ne pressera pas au portillon. Les quelques journalistes à faire le déplacement et à s’entretenir avec eux en tireront (comme souvent dans le cas de films populaires) des articles qui parlent de fringues, de musique, d’amourettes, de pognon et très rarement du film.
L'EXPRESS
L’Express consacre ainsi une pleine page au comédien Bruce Willis, dans un article de Sophie Grassin qui débute par la phrase suivante : « Osons le dire tout net : Bruce Willis est une bombe sexuelle. » Cette plongée dans les méandres analytiques est là pour nous rappeler l’un des angles fondamentaux par lequel un critique français est susceptible d’appréhender le cinéma populaire. Et Sophie Grassin n’est certainement pas la seule, hier comme aujourd’hui, à focaliser toute son attention sur sa libido pour ensuite balayer d’un revers de main dédaigneux ce Cinéma des masses et sa flagrante vulgarité. Ainsi son article va longuement s’attarder sur les pectoraux du comédien et ses qualités de séducteur. Et un simple paragraphe servira à traiter du film, sans mépris aucun…:
« Noël. John McClane, flic new-yorkais, débarque dans un Los Angeles rose et doré : Piège de Cristal est un polar esthétique. Il vient se réconcilier avec sa femme Holly, cadre dans une multinationale installée en haut d’une tour de 40 étages : Piège de Cristal est un polar romantique. D’affreux cambrioleurs prennent le building en otage. C’est le carnage. Les agents du FBI se comportent comme des crétins. Les journalistes, comme des pourris. Les monte-en-l’air, comme des nazis. Mais tout ce joli monde sera bien puni : Piège de Cristal est un polar éthique. »
(Sophie Grassin – L’Express)
L’ironie mordante de Sophie Grassin est-elle en mesure d’appréhender la phrase suivante : « Die Hard est l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années. » ?

LIBERATION
Libération décide à son tour d’offrir un encadré au comédien Bruce Willis, et en confie la rédaction à Marie Colmant, beaucoup plus calme et discrète que sa collègue de L’Express. Tellement discrète, d’ailleurs, qu’on n’est pas tout à fait sûr qu’elle ait osé assister à la projection du film Piège de Cristal. Son résumé fait très nettement penser à un thriller de Jonathan Kaplan et pas vraiment à celui de McT :
« Sous prétexte de changer, il (Willis) se lance alors dans ce Piège de Cristal. Bruce se gonfle les muscles jusqu’à en éclater et adopte le rictus du vengeur solitaire. Comme Belmondo, il tient à exécuter lui-même toutes les cascades, et se compose le personnage du bon père de famille agressé dans son intimité domestique. Pas commode le gars, surtout quand on touche à sa femelle, même s’ils sont divorcés. Une métamorphose très relative. »
(Marie Colmant - Libération)
LE FIGARO
Evenement !!! Le Figaro, lui, consacre un petit encadré au réalisateur (vous savez, le mec surestimé), sous le titre « Le Clin d’œil de McTiernan ».
De tout son entretien avec le cinéaste, l'article
retient UNE déclaration, celle où il parle de
l’humour du film (parce que humour = à ne
pas prendre au sérieux. voir plus haut).
Au passage, le rédacteur, dont la signature gainsbouresque est seulement constituée des initiales B.B., nous dévoile les influences de Die Hard, puis nous rappelle la carrière passée de John McTiernan. Il prend notamment soin de re-situer pour nous le genre précis auquel appartenait le film Predator, un film sorti très très longtemps auparavant, c’est-à-dire l’année précédente :
« Le Piège de Cristal de John McTiernan relève à la fois de La Tour infernale et de Rambo. Après Nomads, un thriller fantastique, et Predator, un polar musclé où il démontre son sens aigu du rythme et de la mise en scène inventive et précise, John McTiernan désirait nous offrir un film clin d’œil. »
(B.B. – Le Figaro)
Effectivement, tout porte à croire que rarement, dans l’Histoire du Cinéma, un cinéaste a été à ce point surestimé.
On poursuivra notre périple avec A la poursuite d’Octobre rouge
Rafik Djoumi

(*) Un peu comme quand Dupuy et Djoumi évoquent en rigolant le film Robocop 2 à la sortie de la projection de presse de Iron Man, par exemple

















Les effets
spéciaux sur la créature sont très
réussis. Contrairement à Stallone, Schwarzenegger a
déjà prouvé qu’il pouvait insuffler
à ses personnages une bonne dose d’humour. Mais ici,
les scénaristes ne lui en donnent guère
l’occasion. Outre le fait qu’ils passent sans crier
gare du film de guerre au film fantastique, ils accumulent les
clichés d’une insondable
naïveté.
Jeu concours
Premiere : le film de McTiernan est-il « une
comédie de mœurs faussement audacieuse »,
« crédible et attachant », «
pas barbant du tout » ou « un navet
interminable » ?
« (…) Il ne vient pas
à l’esprit des soldats d’élite que ces
meurtres sauvages ne sont pas le fait des guérilleros, alors
ils tuent, brûlent, saccagent. Ensuite, ils cherchent
à rejoindre leur hélicoptère, emmenant avec
eux une prisonnière. Elle est jeune et jolie, mais les
américains semblent avoir complètement
évacué toute idée de relation homme/femme. Ils
s’amusent avec des grossièretés de potache, pas
davantage. Predator, de John Mac Tiernan,
est un film tout public. Dans l’état actuel de la
lutte contre le SIDA, il s’agit de montrer le bon exemple.
(…) le suspens est bien entretenu, on a peur. La
créature invisible est terrifiante. Puis on
l’entrevoit et, forcément, on a moins peur,
d’autant plus que, par une étrange
métamorphose, elle ressemble à n’importe quel
robot.

à l’époque, il faut le savoir, les
films américains sont tous distribués en France par
des distributeurs locaux (CIC, Gaumont etc.), et une partie des
recettes de ces films en salle vont directement dans les caisses de
l’Etat financer l’industrie culturelle française
(quoi ? l’argent gagné par
Jurassic Park permet de financer le prochain
Claude Berri ? Mais non voyons ; c’est
forcément faux puisque les médias français ne
donnent pas cette information !). Les studios
américains supportent donc difficilement d’être
considérés comme les rapaces du coin, alors que leur
production finance très largement le cinéma
français, et tant qu’à jouer les
méchants, autant qu’ils récupèrent un
peu leur mise. Jean Jacques Annaud explique donc à Jacques
Toubon le processus (je cite de mémoire) :
« Ils vont ouvrir des succursales en France afin de
pouvoir faire les doublages de ces films français. Ils vont
en sortir trois ou quatre aux Etats-Unis, sur un énorme
circuit disproportionné, prouvant qu’ils respectent
leurs engagements. Forcément, ces sorties vont être
des catastrophes financières ; et ils vous soumettront
les chiffres pour vous montrer que, malgré leur bonne
intention, ces films français ne marchent pas chez eux. En
attendant, et grâce à vous, ils auront pu ouvrir leur
succursale en France. » Ainsi, pendant que les
médias français jouent au village
d’Astérix et collent le mot
« résistance » dans tous les coins,
les grandes majors américaines s’installent
tranquillement sur Paris (Disney, Warner, Columbia TriStar
etc.)
Depuis 1989, Disney co-finançait deux
studios d’animation en Europe, le premier à Londres et
le second à Montreuil.
au résultat et au rendu encourageant, elle prend
vite part à l’élaboration des projets majeurs
(Le Bossu de Notre Dame,
Hercule, une énorme partie de
Tarzan). A travers cette structure,
Disney va profiter de l’énorme potentiel
d’animateurs français et européens qu’une
industrie complètement à l’Ouest sous-emploie
depuis des années.
Rien de tel en effet que des zanimaux pour séduire
les tout-petits ; et
indiens, une gamelle incommensurable ; et enfin
Le Château des singes (1999) de
Jean-François Laguionie, co-prod franco-anglo-allemande au
design abominable, qui met également en scène des
singes et que Télérama recommande vivement. Les trois
films participent d’une vague plus large
« d’aventure familiale exotique » qui
va contaminer les écrans français pour un bout de
temps (Himalayah, Le Dernier
trappeur, La Balade des
éléphants,
Samsara, La Vallée des
fleurs, Deux frères)
et culminer en 2002 avec l’échec cinglant du long
métrage animé Corto Maltese et la cour
secrète des arcanes, co-prod
franco-italo-japonaise en partie dessinée par les habituels
sous-traitants coréens, d’une raideur et d’une
laideur à faire frémir le défunt Jean
Image.


Au tournant du siècle, le dessin animé
traditionnel américain cumule les échecs plus ou
moins justifiés (si l’on excepte le sacrifice stupide
du Géant de fer, on ne pleurera
pas sur Excalibur l’épée
magique ou Le Prince
d’Egypte) alors que les productions 3D de Pixar
et de PDI confirment leur domination du box-office.
Déjà, on entend parler d’un abandon progressif
de la 2D. En France, l’idée même de tenter
l’aventure du long métrage en 3D apparaît comme
une absurdité aux yeux de financiers qui n’ont pour la
plupart jamais entendu parler des projets avortés de Moebius
ou de Didier Pourcel. Alors que la crise s’annonce au niveau
international pour l’industrie de la 2D, le studio Disney de
Montreuil concentre ses efforts sur le sketch de Gaëtan et
Paul Brizzi pour Fantasia 2000. Concluant
le métrage sur une adaptation de L’Oiseau de
feu de Stravinsky, le sketch des frenchies
s’avère sans aucun doute le plus beau du
métrage. Les artistes du studio génèrent un
impeccable mariage entre 2D et 3D, ainsi qu'un mélange
subtil entre l’héritage disneyen, la précision
naturaliste de Ghibli et une certaine « french
touch » .

Marjane Satrapi,
Persépolis, une œuvre qui
pouvait se targuer d’essayer une approche particulière
de l’animation, mêlant la chronique, la politique, un
certain esprit « comic-strip » et
répondant véritablement à la mention
« tout public » qu’on interprète
souvent de travers. L’an dernier, le film de Christian
Volckman Renaissance, un pari
technologique et esthétique assumé, a connu un
début de carrière encourageant avant de perdre son
souffle, la faute à un script qui, semble-t-il, n’a
pas convaincu ces premiers spectateurs. Mais au-delà des
faiblesses respectives et des destins commerciaux de ces deux
œuvres, tout le monde semble s’être mis
d’accord sur la noblesse de leur note
d’intention : créer des œuvres
d’animation à part, qui ne cherchent pas à
piétiner des plates-bandes sqauttées par les studios
américains, ou à tomber dans l’infantilisme
télévisuel de certains aînés
surmédiatisés et portés en exemple (je ne vais pas déverser mon fiel tout à fait
personnel envers Jean Image et Michel Ocelot, ce n’est pas le
sujet de cette news)
Au générique de
Renaissance, par exemple, on trouve
l’étonnant Jake Eberts, ancien associé de David
Putnam qui, à l’époque de la Goldcrest Films,
était perçu comme l’un des sauveurs du
cinéma anglais grâce à des succès
publics et critiques tels que Gandhi,
Les Chariots de feu ou La
Déchirure, et qui fut également un des
noms clés derrière des projets risqués tels
que Le Nom de la rose, Les
Aventures du Baron de Munchausen, Danse
avec les loups et j’en passe.
Il se peut fort bien que Jake Eberts ou Kathleen Kennedy
aient eux-mêmes souhaité rester dans l’ombre,
conscients des réflexes cocardiers des français (et
des européens en général) qui risqueraient de
se détourner d’une œuvre française
s’ils découvraient qu’elle est en partie
soutenue par de vilains producteurs du vilain nollywood (Depuis les succès de The Full
Monty ou d’Il
Postino, Hollywood a pris l’habitude
d’effacer son nom de productions vendues sous le label
« Europe », et si Warner ne cache pas son
logo au générique d’ouverture de La
Vérité si je mens 2 ou Les
Bronzés 3, ce sont les spectateurs qui se
chargent de l’effacer par réflexe
d’autopersuasion).
Ecrit par Jean Giraud, alias Moebius, et Jackye Fryszman,
co-réalisé par Moebius et Keith Ingham (directeur
d’anim’ sur plusieurs
Asterix), et développée au
studio Medialab, Starwatcher était
une œuvre de SF particulièrement ambitieuse, à
vocation internationale, qui avait été
budgétée à rien moins que 115 millions de
francs (22 millions de dollars). Le projet prévoyait un
mélange d’animation 3D, de numérisation de
visages et un système de prévisualisation en
réalité virtuelle. Ridley Scott parrainait
l’entreprise en tant que prod exécutif, mais le
véritable chef de projet était le producteur Alain
Guilot. Une bande démo du projet (vidéo
proposée en début d'article) fut
présentée avec succès à Imagina, mais
suite au décès accidentel du producteur, aucune autre
boîte ne se porta acquéreuse de
Starwatcher, qui eut à finir sa
course en tant que « simple » bande
dessinée.
A peu près au même moment, du
côté d’Aix en Provence, le studio
d’animation Gribouille travaille avec effervescence sur un
projet encore plus barré, l’adaptation de
20 000 lieues sous les mers.
Intégralement en images de synthèse, il est
prévu que le film soit interprété par de
véritables comédiens dont la performance est
capturée, scannée, puis intégrée
à l’environnement 3D. Didier Pourcel réalise et
Richard Bohringer tient la tête d’affiche dans le
rôle du capitaine Nemo. L’entreprise est
insensée : « Nous allons construire
soixante dix décors, annonce Didier Pourcel. Trente
personnes vont travailler sur le film pendant un an et demi, le
tout pour un budget de 45 millions de francs. » Les
moyens alloués sont en fait dérisoires pour une telle
entreprise, malgré les dix stations de travail
équipées de Softimage, ou l’alliance avec le
studio Relief qui gère les environnements. Le producteur
Hugues Desmichelle réussit à sécuriser un deal
avec UGC, mais il se voit vite obligé de quitter la France
et tenter de trouver le reste du financement à
l’étranger. Peine perdue. Malgré la
présentation de quelques tests accueillis avec stupeur
à Imagina, 20 000 lieues sous les
mers ne décolle pas.
Frédéric Temps, ancien rédacteur en
chef de l’émission d’Arte Termit Terrace, ne se
remet pas des gamelles de cette époque :
« Il y a un mal bizarre, franco-français, qui
fait que ce pays propose une foison de développeurs mais
n’arrive pas à sortir de ses mécanismes de
sous-traitance. Et je ne comprends pas la frilosité des
investisseurs, aucun d’entre eux n’étant capable
de lancer un « Banco coco ! Ton projet
m’intéresse ! ». On se souvient, par
exemple, que Moebius avait son projet de
Starwatcher il y a dix ans. Il y avait là
un concept, un nom mondialement connu. C’était une
espèce de tour de Babel, Canal Plus a même voulu se
pencher dessus, et tout le monde s’y est cassé les
dents. C’aurait pu être pourtant, bien avant
l’heure, une espèce de Final Fantasy.
Chaque année, on voit sortir des mecs talentueux des
écoles 3D, et tu les retrouves directement sur les effets
spéciaux, les pubs, ou partir à
l’étranger. Pourquoi est-ce qu’on ne chope pas
directement ces mecs pour leur faire développer un
script ? Parce qu’il n’y a personne
derrière pour financer ? »
De toute évidence, un projet tel que
20 000 lieues sous les mers aurait
nécessité l’alliance de grosses pointures de la
production française pour espérer être
mené à terme. Inutile de jouer les
ingénues et faire comme si les limites du marché
français ne pesaient pas dans la balance; il est
évident qu’un tel film présentait un risque
indéniable d’échec. Mais, et c’est
là que la mentalité du système de prod
français apparaît dans toute sa pleutrerie, le
succès d’un 20 000 lieues sous les
mers (parce que ce succès était tout de
même envisageable) aurait aussi pu entièrement
redistribuer les cartes, et très clairement imposer la
France comme LE pays de l’animation en 3D, avec toutes les
implications financières et culturelles que cela suppose
aujourd'hui, où 15 à 20% des plus gros succès
internationaux chaque année sont des films animés de
synthèse.