French Flops of 2007  posté le vendredi 22 février 2008 21:59

Blog de rafik : Compagnon Geek, French Flops of 2007

 

Bon ça y est, on s’est bien foutu de la tronche des américains.

Puisqu’il s’agit de prouver qu’on a rien à leur envier, alors félicitons-nous maintenant de nos grosses gamelles et de notre embarras national. En France, en cas d’échec, on prend toujours soin de préciser qu’« un film c’est un prototype » ceci afin de rappeler aux moqueurs qu’on n’est pas là non plus pour vendre des boîtes de petits pois avec garantie de résultat. Aux Etats-Unis (où les films sont aussi des prototypes), en cas d’échec, on se tire dans les pattes, on se dénonce dans les médias, on décapite éventuellement les patrons et on couvre les réalisateurs de goudron et de plume pour les offrir au bûcher médiatique. A la rigueur ils ont une excuse puisque, là-bas, l’argent foutu en l’air ne leur reviendra pas et qu’il faut bien trouver des coupables. En France, on a cette chance incomparable qui fait que ceux qui ont lancé la production des films qu’on n’est pas allés voir sont aussi ceux qui choisiront les projets de l’année prochaine.

Aussi, comme j’ai confiance en l’avenir et que j’aime bien être serviable sous mes airs malicieux, j’ai converti les budgets français de l’euro au dollar, puis avec ma petite calculette j’ai passé quelques heures à réajuster ces dollars en fonction de l’inflation annuelle (calcul bien galère d’ailleurs). Tout ça pour débusquer dans le passé quelques films n'américains aux budgets strictement équivalents à nos flops français, et éventuellement montrer ce qu’il est possible de faire avec ces sommes. Juste histoire de…

 

Bien que ça ne me fasse pas plaisir, on commence cette liste, forcément, avec celui dont tout le monde cause :

 

Sa Majesté Minor de Jean Jacques Annaud

Budget : 30 430 000 euros

138 270 entrées

497 copies

Bon, on ne va pas continuer à jouer les pleureuses. Il faut se faire une raison : l’empreinte du christianisme a définitivement balayé la culture 'hérétique' de l’antiquité, et les méditerranéens que nous sommes ont enterré bien au fond du jardin tout système de pensée et toute cosmogonie soigneusement léguée par leurs aïeux. Que le film d’Annaud puisse indifférer ou gêner le public, c’est une chose. Le projet du réalisateur, comme beaucoup de ses projets, se savait dès le départ risqué et pas forcément en phase avec les attentes de ses contemporains.

Mais les arguments qui ont servi à le dégommer à boulets rouges, ici et là, flanquent tout de même un peu la honte. Avec Le Labyrinthe de Pan (globalement bien accueilli à défaut d’être apprécié, au sens premier) les médias français avaient déjà donné toute la mesure de leur inculture dès qu’on osait dépasser le stade du catéchisme et remonter le temps. Le film d’Annaud, lui, s’est bouffé dans la face et l’inculture et la violence qui en découle à l’occasion.

Pour le coup, les chroniqueurs de notre pays se sont complètement emmêlé dans leur dictionnaire des synonymes, confondant allègrement grossièreté et vulgarité, paganisme et paillardise, Pasiphaé et zoophilie, truisme et truie, focalisant toute leur attention sur la présence à leurs yeux incongrue de phallus (quoi ? Vous voulez dire comme celui de Christian Slater dans Le Nom de la rose ?). Du coup, on ressent une certaine honte à lire les critiques américaines du film, qui pour le coup, malgré leur fréquente incompétence, ont poussé leurs études jusqu’à l’Université et savent manier le mot ‘hermétique’ avec un peu plus d’aisance.

(film au budget équivalent : La Guerre des étoiles)

 

 


 

 

Mais si l’on en croit Le Film Français, l’œuvre d’Annaud n’est pas la plus grosse gamelle de l’année en terme de budget/copies/spectateurs. Ce privilège reviendrait à :

 

La Vie intérieure de Martin Frost de Paul Auster

Budget : on murmure 3 500 000 euros, mais c’est pas sûr

Entrées : … chut !...

Comme tout le monde le sait, les écrivains sont tous des Jean Cocteau en puissance. Finalement, les livres, les films, tout ça c’est kif kif. Tu sais manier Word 6.0, tu sais manier une caméra et un banc de montage quoi.

Achtement à la mode il y a dix ans, Paul Auster s’est donc vu confier un budget avec lequel Kounen aurait pu tourner deux fois son Dobermann. Et comme certains de nos confrères sont conciliants avec les premiers films (sauf lorsqu’il s’agit de Dobermann), la véritable déception provoquée en projection de presse par le film austère d’Auster a été mise sur le compte de… son manque de moyens. Ben voyons.

La promo de La Vie intérieure de Martin Frost (à distinguer de Jack Frost, le bonhomme de neige qui te zigouille la vie de l’intérieur) a fait preuve d’honnêteté. Tout a été fait pour prévenir le spectateur de ce qui l’attendait, avec une affiche toute en séduction et en glamour : David Thewlis et Irène Jacob en pyjama ; une planche de bois faisant office de porte ; un fond blanc avec plein de mots indéchiffrables gribouillés dessus. Bref ça sent le Michael Bay.

Résultat des courses : 16 entrées le jour de sa sortie... oui… 16… pour tout le pays. Moins qu’à une seule séance de presse. Pour l’heure, cette co-production franco-américano-portugo-espagnole (ils s’y sont mis à plusieurs) a rapporté 121 000 euros sur le monde, de quoi s’acheter une maison de 4 pièces à Saint-Fargeau avec des vraies portes.

(film au budget équivalent : à priori, le Cronos de Guillermo Del Toro)

 

 

Le Deuxième Souffle d’Alain Corneau

Budget : 23 600 000 euros

493 255 entrées

586 copies

Le film manifestement en couleur d’Alain Corneau est devenu cette année le grand lauréat des Brutus d’or, une manifestation créée par des gars persuadés que les Razzie Awards témoignent d’un humour et d’un QI supérieur à 24.

Pas vu le film en couleur du père Corneau, mais j’ai cru comprendre, en lisant les avis ici et là, qu’il déclenchait des vagues de rire.

Est-ce dû à de l’indigence scénaristique digne d’un Philippe Garrel ? Des faux raccords à la Benoît Jacquot ? A l’équipe technique visible dans les reflets de vitre pendant 5 minutes comme dans les films de Manuel Poirier ? Non, non, c’est drôle parce que dans les scènes d’action, s’tu veux, il s’amuse à refaire John Woo. Ha bon… d’accord…

(film au budget équivalent : Le Parrain)

 

 

Souvenez-vous quand vous avez testé Photoshop la première fois

 

 

La Disparue de Deauville de Sophie Marceau

Budget : 4 500 000 euros

174 034 entrées

209 copies

Une succession d’intuitions géniales. Déjà, confier un thriller bien budgété à la réalisatrice de Parlez-moi d'amour, ça en impose. Et puis on connaît la rigueur et le sens du détail de la star, ses discours cannois en ont fait foi.

Ensuite, bazarder le truc sur un parc de salle équivalent à celui du dernier James Gray, ça témoigne d’une confiance certaine dans la saine concurrence entre thrillers.

Mais alors faire reposer cette entreprise itshecoquienne sur les épaules de Christophe Lambert, aujourd’hui en 2007!, c’est au-delà du fascinant. On touche à la poésie quelque part. A croire que les producteurs n’ont pas allumé un poste de télé ou même un PC depuis 1985.

Qui se chargera de leur expliquer qu’en terme de comiques populaires et charismatiques auprès du public français, Lambert a depuis longtemps atomisé Patrick Topaloff ou Jean Claude Van Damme et qu’il se hisse aujourd’hui au niveau d’un Jean Lefebvre ?

Pas encore vu le film sinon, mais ça ne saurait tarder, la bande annonce fleure bon le Mozinor

(film au budget équivalent : je suis pas spécialiste du florin hollandais, mais je crois tout de même qu'on explose ici Le Quatrième Homme de Paul Verhoeven)

 

 

Une Vieille maîtresse de Catherine Breillat

Budget : 7 000 000 d'euros

99 903 entrées

164 copies

Allons bon. Que se passe-t-il ? On ne soutient plus le symbole de l’intelligence et de la maturité française ? L’ambassadrice de notre culture provocatrice et anticonformiste ?

Non… ne me dîtes pas que la simple mention "film en costumes" a suffi à détourner de cette œuvre élégante tous les ardents défenseurs de Breillat, ceux qui savaient reconnaître les fantômes de Carné, Bunuel et Renoir à la vision d’une teub turgescente, Albert Camus dans le viol organisé d’une comédienne, ceux qui étaient en mesure de tirer le trait d’union entre "caca popo " et "Je pense donc je suis", qui ont toujours su que Derrida, Foucault ou Deleuze hé ben y faisaient rien qu’à emmener les filles au WC pour jouer au docteur ? Désertion. Ha les lâches !

Malgré des avis critiques qui continuent de féliciter la grande dame, de peur qu’elle ne leur casse la gueule à la récré, le public des villes a boudé, mécontent de ne pas retrouver là sa ration de Pialat Dorcel. Bon, j’arrête ici mes vilenies, sinon Mme Breillat risque de m’annoncer triomphante que, pour me punir, elle ne me fera jamais jouer dans ses films. Je rappelle juste que, au-delà des apparences, malgré l’éclairage foireux, la prise de son éthylique, les comédiennes venues des plateaux de télé qui semblent en être à leur première lecture, malgré l’inexistence de la perspective, le montage obtenu en appuyant à même le plateau sur le bouton Pause puis Rec, malgré l’étrange impression d'être tombé sur les programmes nocturnes de feu LaCinq dans un accès d'insomnie, il y a là, normalement à l’écran, quelque part, 7 millions d’euros subventionnés qui se baladent; de quoi acheter 636 942 poupées Barbie Princesse (c’est cool, on peut déchirer leur robe et leur dessiner une moule au feutre rouge) ou mieux encore, de quoi se payer 140 000 séances chez le psy.

(films au budget équivalent : Chambre avec vue de James Ivory… ou Saw 3 si vous préférez)

 

 

Chrysalis de Julien Leclercq

Budget : 8 700 000 euros

131 850 entrées

320 copies

On a parfois l’impression étrange que certains films sont produits juste pour nous faire fermer notre clapet ; comme le gamin qui pleure depuis des jours pour qu’on lui offre une Game Boy Advance et dont le père excédé finit par lui envoyer au visage une Jim Boy Advance fabriquée en Chine et vendue 8 euros dans un couloir de métro.

Après des années passées à réclamer, via presse, via Internet, de la SF bien de chez nous qui défouraille, Papa Gaumont ouvre son portefeuille, sort le cash et demande à un réalisateur de court qui a eu la bonne idée de frapper à toutes les portes : « Hé toi là. On me casse les oreilles avec ces histoires de ‘genre’. J’ai vu ton truc de cinq minutes. Tu me fais le même, mais en plus long. ».

Pas question de se faire la main sur de la petite prod’, de maîtriser pas à pas le format long. Non, on prend le gamin par le col et on le bazarde direct sur le machin à 320 copies qui va inonder le territoire. Personne pour encadrer ? Pour faire remarquer que le script est aussi engageant qu’un PM des 90’s ? que le pitch a été recopié à la va-vite dans un catalogue de Videofutur ? Non, personne.

Résultat, des gun-fights dans des couloirs avec impacts rajoutés en post-prod, du champ-contre-champ mâtiné de champ-contre-champ (avec parfois une articulation scénique et chorégraphique à base de champ-contre-champ) et des comédiens qui se démerdent comme ils peuvent sur fond blanc… ou gris… ou métallique. On n’a pas envie pourtant de taper sur Leclercq, malgré ses déclarations péremptoires et désordonnées en promo. On regrette juste qu’il n’ait pas mieux consulté ses DVD de Minority Report et de Gattaca, afin d’y découvrir que les deux personnages principaux de tout film de SF étaient le décor et le postulat scientifique. Que de fait, avec du design foireux et du postulat scientifique foireux, il allait droit dans le foireux (en champ-conter-champ).

Certes, on nous demandera de l’indulgence et de comparer ce qui est comparable, puisque Chrysalis n’a paraît-il pas les moyens d’envergure d’un film de SF hollywoodien. C’est vrai quoi. 8 700 000 euros, c’est seulement 13 000 000 de dollars. 13 millions de dollars d’aujourd’hui correspondent à 6 petits millions de 1981. Alors, franchement, je vous le demande, qu’est-ce qu’un américain pouvait faire comme film de SF en 1981 avec un pauvre budget de seulement 6 millions de dollars ? Hein ? Hein ? Bon.

(film au budget équivalent : New York 1997)

 

 

fond noir, fond blanc, fond ikea

 

 

La Chambre des morts de Alfred Lot

Budget : 6 110 000 euros

115 267 entrées

323 copies

Comme analyse pertinente et précise des tenants et aboutissants de cet échec, je propose la phrase suivante : « Je sais pas ce que c’est ».

(film au budget équivalent : French Connection)

 

 

Les Animaux amoureux de Laurent Charbonnier

Budget : 7 500 000 euros

85 782 entrées

400 copies.

Un documentaire avec des animaux qui se font des bisous sur de la jolie musique, ça vous dit ? 500 jours de tournage dans 16 pays différents, du matériel de pointe pour capturer l’instant magique, du mixage haute fidélité, le grand Philip Glass aux platines. Tout ça, ça douille Madame. Mais comme on est le pays de Microcosmos et du Peuple Migrateur, qui s’extasie sur les papouilles écolo mais se contrefout royalement des docs animaliers insensés d’Hugo Van Lawick, ça devrait le faire…

Mais non mec. Le public déjà bien croulant de Microcosmos a pris plus de dix ans dans les dents (ou ce qu’il en reste). Aujourd’hui c’est à peine s’il peut lever sa cuillère de soupe de tapioca jusqu’à la bouche. Alors mettre des kangourous en évidence sur l’affiche, je sais pas, ça fait exotique, ça fait dangereux, ça fait djeun de banlieue quoi. Moi si j’étais responsable marketing, j’aurais plutôt misé sur deux petits chatons qui jouent avec une pelote de laine, et on l’aurait eu notre gloire documentaire de l’année.

(film au budget équivalent : à ce prix là, ça nous fait non pas 1 mais carrément 2 docs de Michael Moore, soit Bowling for Columbine + Farenheit 911)

 

 

Big City de Djamel Bensalah

Budget : 14 460 000 euros

313 687 entrées

391 copies

Quelqu’un, quelque part en ville, a un soir pris une cuite et s’est enchaîné en DVD Bugsy Malone puis Terreur à Tiny Town en s’écriant « Mortel, un western avec des nains ! ». Il devait le lendemain rendre un rapport de lecture de projets à la Gaumont et il était raide. Par chance il a su convaincre son monde, en décrivant confusément les images entrevues la veille,  de capitaliser sur les moins de six ans en leur offrant un spectacle sain qui prêche de grandes valeurs, un truc qui pourrait faire dire au journal Métro : « un film presque entièrement tourné avec des enfants (tous épatants), pour les enfants, par un grand enfant dont la mise en scène joyeuse fera aussi plaisir au public adulte. » Et là j’imagine que la machine s’emballe, qu’à deux jours de la sortie on se demande finalement pourquoi ce projet a été lancé, et que la gueule de bois dure jusqu’à l’année suivante.

(film au budget équivalent : je crois que Bugsy Malone coûtait bien moins cher)

 

 

Les Deux Mondes de Daniel Cohen

Budget : 18 000 000 euros

418 781 entrées

474 copies

Il y a 50 ans, en France, ce genre de farce fantastique et grand public se montait avec Gérard Philippe dans le rôle principal et un René Clair aguerri et vieillissant derrière la caméra. Aujourd’hui on le fait avec Benoît Poelvoorde en tête d’affiche et un jeune réa dont le premier long n’est pas sorti. Pourquoi pas. Changement de génération ? Bon vieux réflexe français qui consiste à balancer des gars peu expérimentés sur du blockbuster (Eric Barbier, Arthur Joffé, anyone) sans savoir les encadrer ? Le projet à la base avait un pitch, certes déjà vu mais c’est pas grave, on aime bien aussi parfois.

Mais faut voir comment ce truc a été vendu. Y sont où les money shots ? Il est où le plan qui dit « atta, t’es impressionné là, mais t’as rien vu encore » ? Il est où le passage qui induit qu’on va être surpris bien qu’on nous prenne par la main ?

Non mais remattez la bande annonce quoi ! On produit un film à 18 bastos et on débute la bande annonce par un mec et une nana qui s’engueulent en champ-contre-champ sur fond blanc… sur fond blanc !!! J’y reconnais rien en marketing, mais par pitié qu’on m’explique !

(film au budget équivalent : E.T.)

 

 


 

 

J’arrête là. Tant pis pour L’Ile au trésor, L’Auberge rouge, Jacquou le croquant, Le Dernier gang ou le machin avec Lucky Luke. En fait, la calculatrice, ça me fait mal au crâne.

J’avais prévu de m’attarder également sur certains résultats cataclysmiques que les français ont réservé à des films yankees, certains sortis comme s’ils étaient des lépreux (Hot Rod : 50 spectateurs !) ou balancés sur 400 écrans comme si on était toujours en 1990 (Les Tortues Ninja, 300 spectateur par copie), voire des trucs dont je me demande encore qui en espérait quoi au juste (le nouveau Rintintin, 227 copies, 74 000 spectateurs – si vous attendiez le nouveau Conan sachez que ce sont les mêmes pékins de Nu Image qui gèrent)

 

Je me contenterais de conclure avec une petite devinette : quel est, à votre avis,  le réalisateur français qui bénéficia du contrat le plus juteux l’an dernier ?

Le gagnant remportera bien évidemment un bus de la ligne 31.

 

Rafik Djoumi


Le Blog d’Annaud sur Sa Majesté Minor ; c’est pas parce que c'est le voisin, mais y’a plein de trucs super intéressants à y lire.

 

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Gamelles in USA 2007  posté le mardi 12 février 2008 19:23

Blog de rafik : Compagnon Geek, Gamelles in USA 2007

 

Dans la continuité de notre article d’hier (ha oui, au fait, je vous l’avais pas dit : mes journées durent 192 heures) et après avoir traité l’inestimable Evan tout puissant, passons aux challengers de l’infortune qui ont mordu la poussière sur le territoire américain en 2007.


Dans la catégorie “Bon d’accord on perd un fric fou, mais à part ça il est pas mal mon film, non ?, on trouvera des titres que beaucoup d’entre vous considèreront comme des échecs injustifiés. Je pense en particulier au Zodiac de David Fincher. Aux oreilles de la Warner, la mention « serial-killer + Fincher » résonnait à n’en pas douter de l’écho de la machine à sous que fut Seven en son temps. Mais ni la précision filmique, ni la tentative de parler de façon adulte du phénomène d’obsession ne suffisent à compenser l’attente prosaïque que le public entretient vis-à-vis du genre, à savoir : trouver le meurtrier. En rapportant moitié moins que son budget (hors frais promo) Zodiac enfonce un clou supplémentaire dans la carrière de l’ex-wonder-boy, aux côtés des gamelles que furent The Game et Fight Club. Fincher pourra toujours essayer de se refaire une santé en allant servir d’exécutant aux survivals féministes de Jodie Foster et… ha non attendez !… on m’annonce que de ce côté-ci aussi ça cloche. Aux dernières nouvelles, Mme Touche-pas-à-ma-fille ne tient pas la forme non plus. Après que son Flightplan se soit méchamment crashé le nez, A Vif (titre français peu opportun de The Brave One) confirme que la paranoïa urbaine est plus rentable en politique télévisée qu’en fiction sur grand écran. Le réalisateur Neil Jordan n’en est hélas pas à son premier bide, mais ça n’empêchera pas ce narrateur solide de retrouver le chemin des plateaux (pour Killing on Carnival Row peut-être ?). Enfin, notons le casse-pipe vers lequel a été envoyé Stardust, et qui s’est fait laminé la gueule par Rush Hour 3. Hé oui. Des fois, le public, il est comme ça : il préfère payer pour voir deux comédiens approximatifs en champ-contre-champ sur fond blanc et qui font des gags à coups de « tire sur mon doigt… pour la troisième fois », plutôt que de la fantasy débridée, truffée d’effets spéciaux et de mouvements de grue, sur l’esprit bon enfant de Neil Gaiman.

 

 

"Attends ! Même en dollars constants, on fait moins qu'un polar rital de Castellari en 75 ?"

 

 

Dans la catégorie “Allô, les studios ? Y’a quelqu’un ? ” :

Après deux semaines d’exclusivité, Invasion, le troisième remake de L’Invasion des profanateurs de sépulture avait rapporté sur le territoire américain moins de pépètes que le seul salaire de son actrice principale, Nicole Kidman ! (15 millions alors que la coquette en a empoché 17 !). Faut dire que ça sentait le soufre depuis plusieurs mois : achevé de tourner en 2006, le film du réalisateur allemand Oliver Hirschbiegel, dénué d’un max d’effets spéciaux et filmé en dutch-angles claustrophobiques, n’avait pas du tout plu au staff du studio Warner (« hé les gars, mais c’est quoi ce délire ? On engage un réalisateur de thrillers socio-politiques pour qu’il nous fasse un film d’horreur, et il nous livre un film d’horreur socio-politique ! »). La Warner fait donc venir les frères Wachowski avec l’espoir qu’ils réécrivent et revisitent le concept. Ces derniers reshootent quelques plans, puis livrent le bébé à leur homme à tout faire James McTeigue (V pour Vendetta) au début 2007. Dix millions de dollars de reshoots plus tard, le studio décide de rajouter une fin à twist. Entretemps, les séquences d’action commanditées à McTeigue ont valu à Kidman un petit séjour à l’hopital, suite à un crash de bagnole malvenu dont les images font le tour des blog pipol. Après une première réception critique désastreuse, la sortie du film est sacrifiée, et Invasion est bazardé sur les écrans du monde entier avec moins de promo qu’un nouvel épisode de Super Noël. Jeff Robinov, de la Warner, en aurait même profité pour déclarer que le studio ne ferait plus de films de ce type avec des femmes en tête d’affiche (et si quelqu’un lui avait fait remarquer que dans tous les échecs de l’année, on pouvait voir des poignées de porte en étain, hé bien Warner ne ferait plus de films avec des poignées de porte en étain, pis c’est tout).

 

"D'après ce mémo, si vous reversez votre salaire, le film fera le double au box-office." 

 

 

Les étagères de la Warner doivent d’ailleurs être bien chargées, puisqu’à côté des négatifs d’Invasion qui y ont pourri 13 mois avant d’être reshootés, on pouvait également y trouver la première version de L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, western contemplatif que le réalisateur néo-zélandais Andrew Dominik souhaitait dans la lignée des films de Terrence Malick. (« hé les gars, mais c’est quoi ce délire ? On engage un réalisateur de films de serial killers réflexif pour faire un western, et il nous livre un western réflexif ! »). Achevé de tourner en décembre 2005, une version de plus de 3 heures végète au cœur du studio, avant que le producteur Ridley Scott, le monteur Michael Kahn et la vedette Brad Pitt ne testent différents montages sur plusieurs groupes… sans succès apparemment. Là aussi Warner aimerait bien inclure quelques scènes d’action (et une fin à twist peut-être ? une poignée de porte en étain ?), mais par chance le projet a le temps de se faire quelques amis dans le milieu critique US. Il est alors décidé de jouer la carte « festival », et Brad Pitt s’en va avec les bobines sous le bras, glaner des prix aux quatre coins du pays et à l’étranger (Venise, Chicago, Dallas, San Francisco etc.). Ce n’est pas suffisant pour le studio, qui distribue le film sur un premier parc de… cinq salles. Malgré ses nominations aux Oscars, aux Golden Globes, malgré sa présence dans la liste des meilleurs films de l’année d’au moins une quinzaine de grands titres presse, aucun véritable effort ne sera concédé par le studio pour promouvoir L’Assassinat de Jesse James.  3,8 millions de dollars de recette plus tard, il est bazardé dans les rayonnages DVD.

 

Dans la catégorie “Mais puisqu’on vous dit qu’on a voté pour l’autre gars.”

 

Aux Etats-Unis comme en France, une portion de la presse se réjouit du grand retour à un cinéma américain politisé, avec tout un tas de parallèles savants entre une certaine prod actuelle et les films « engagés » du début des 70’s, plus analogies entre le Vietnam et l’Irak et tout le bazar. Outre le fait qu’on oublie de façon un peu commode que le cinéma américain des années 69-75 avait atteint le seuil de fréquentation le plus bas de son histoire (comment ça, ça compte pas ?) et que les succès des films "engagés" de l'époque reposaient d’abord et avant tout sur des belles gueules de séducteurs de ménagères (Redford, Newman, Beatty), on cherche encore à percer le mystère sémantique qui induit avec une telle insistance qu’un cinéma hollywoodien politisé serait forcément une "meilleure" chose. Quoi qu’il en soit, les rednecks n’ont pas l’air très pressés qu’on leur fasse la morale sur leurs réflexes d’électeurs, et même le public des villes semble préférer les spartiates gueulards en slip plutôt que les leçons de géopolitique. Lions et Agneaux, avec son casting 5 étoiles (Cruise, Redford, Streep) se gaufre 15 misérables millions. Angelina Jolie se fait une jolie coiffure pour convaincre qu’elle est une femme de journaliste engagé, mais son Cœur Invaincu ne dépasse même pas la barre des 10 millions de dinars. Reese Witherspoon et Jake Gyllenhaal s’offrent les services de la mère-grand Meryl Streep pour révéler le scandale de la Détention secrète à laquelle s’adonne l’actuelle Amérique ; les américains s’en contrefoutent. Enfin, Charlize Theron, Susan Sarandon et Tommy Lee Jones ont beau affirmer qu’un secret terrible sur le conflit irakien se tapit Dans la vallée d’Elah, avec moins de 7 millions de roubles au compteur, ils auraient mieux fait de glisser la révélation dans un épisode de Desperate Housewives s’ils souhaitaient que leurs contemporains en entendent parler un jour.

De toutes façons, au cœur de la comunauté geek, on sait très bien que le SEUL film américain récent qui soit une véritable bombe politique (c'est-à-dire qui force le débat auquel tout le monde redoute de se frotter) c’est bien évidemment celui de Mike Judge : Idiocracy. La preuve que cette petite merveille est véritablement une épine dans le pied de la planète, elle a rapporté, sur le monde, la somme ébouriffante de 485 000 dollars… même pas de quoi produire une bobine de film d’auteur français.

 

 

 "Le plus gros succès de l'année s'appelait 'Ass',
un plan fixe de 90 minutes sur un derrière, qui pétait de temps en temps.

Le film remporta l'Oscar du meilleur scénario."

 

 

Dans la catégorie Quand est-ce que Bob Shaye va se faire dégager ?

Il n’y a pas si longtemps, New Line s’était hissé au rang de majeure Major avec une trilogie d’heroic-fantasy qui avait offert au XXIème siècle son premier « StarWars-like ». Pour beaucoup, le miracle venait du travail insensé fourni par une armée de néo-zélandais portés par la foi en le cinéma. Mais pour Bob Shaye, grand manitou de New Line, le miracle s’appelait tout simplement Bob Shaye. Persuadé d’être l’homme au flair indéniable (qu’il avait effectivement été en signant pour cette trilogie), Shaye se persuada qu’il pouvait aisément se passer de cet emmerdeur de Peter Jackson et de sa bande, surtout que ce dernier réclamait avec insistance un audit sur le studio, et l’accusait d’avoir caché d’énormes bénéfices sur la trilogie tolkienesque. Mais Shaye n’a pas besoin de ces misérables kiwis pour subjuguer le monde avec de l’heroic-fantasy. Alors il décide de greenlighter, de produire et de réaliser lui-même le film de fantasy qui va déchirer sa gueule de sa race à tous ces petits joueurs. Le chef d’œuvre maximus s’appelle Mimzy le messager du futur et, au cas où vous vous poseriez la question, oui oui c’est bien sorti en salle chez nous l’an dernier (ça a même rapporté 20 millions dans le monde, environ l’équivalent des bénéfices dégagés par la figurine n°3b de Denethor)… Bon, OK, on va dire que c’était qu’une répétition. Bob Shaye a un peu merdoyé sur ce coup. Mais Bob Shaye va revenir à la charge et niquer sa tronche à tout le monde quand même, car Bob Shaye a acheté il y a cinq ans les droits d’adaptation d’une série de gros best-sellers d’heroic fantasy des années 90 : A la croisée des mondes. Et là les kiwis, vous allez pas comprendre votre malheur, parce que Bob Shaye ne va pas confier un tel projet à un vulgaire réalisateur de films d’horreur kiwis. Il en confie les rênes au réalisateur d’American Pie ! Ha ha ! Et rien que le premier film de la saga, hé ben il coûtera plus cher que La Communauté de l’Anneau et Les Deux Tours réunis. Gare à la sulfateuse ! Que la concurrence prépare les pansements ! Wall Street, nous voilà !...

Bon OK, ça s’est pas tout à fait passé comme prévu. A l’heure qu’il est, A la croisée des mondes : La Boussole d’or a rapporté environ 1/96ème du machin de Jackson. Mais c’est pas grave parce que Bob Shaye va bientôt zigouiller le box-office avec… The Hobbit, préquelle du Seigneur des Anneaux, qui va lui être gentiment livré par ces tarba de kiwis. En attendant, l’éditeur HarperCollins vient de saisir la justice à son tour, accusant New Line de ne pas avoir versé les 7,5% de recettes qu’on leur devait sur les recettes de la saga LOTR. Y’a pas de justice pour les conquérants.

 

 

Bob Shaye, à l'extrême-gauche, présente le merchandising qui va fracasser sa gueule au monde

 

 

Contrairement aux idées reçues (qui n’ont pas évolué d’un micron depuis ma petite enfance), Hollywood produit en moyenne plus de gamelles que de gros succès. C’est la durée de vie des films et la multiplication des plateformes qui permet au système de tenir malgré tout. Je pourrais donc continuer à me moquer des plantades US sur quelques longs feuillets, mais je vous laisse décider vous-mêmes du sort à réserver aux challengers qui suivent :

 

Dans la catégorie, On aime bien les trucs idiots mais faut pas non plus nous prendre pour des buses, sont nominés :

le film de SF à twist dément, Next avec Nicolas Cage (18 millions) ; l’œuvre de philosophie de Joel Schumacher avec Jim Carrey Le Nombre 23 (35 millions) ; Le Journal d’une baby-sitter avec Scarlett J.J.Jonahjamson (26 millions) feel-good annuel qui ferait presque regretter les horreurs doubtfiresques de Robin Williams

 

Dans la catégorie J’fais la couv de tous les magazines alors chuis trop une superstar, sont nominées :
Jennifer Lopez qui ne sait même plus parler l’anglais, avec El Cantante (7.5 misérables millions);

Lindsay Lohan qui fait une séance de striptease dans I Know who killed me (7 millions déboursés par ceux qui n’ont pas Internet), ou encore Lindsay Lohan qui taille une flûte au fond d'une barque pour Georgia Rule (18,9 millions tout de même, mais c’est parce que les vieilles sont allés voir Jane Fonda, qui tenait la chandelle et l'affiche de ce drame bucolique).

On attend donc impatiemment le prochain Paris Hilton pour se convaincre que le temps de présence dans les médias influe directement sur les entrées de films qui ne racontent rien...

 

 

et enfin... 

Dans la catégorie “Ah oui, je l’ai vu ce film... y’a dix ans.", sont nominés :

Les Frères Farrelly et Ben Stiller qui, en quête de rédemption spermique, tentent l’urologie et le tablier de bûcheron avec Les Femmes de ses rêves (36,7 millions) ; Kevin Costner qui nous refait le Michael Keaton psychokiller des 90’s avec sourcils froncés et tout et tout dans Mr Brooks (28,4 millions) ; Adam Sandler qui , un film sur cinq, vient mendier son Oscar, nous les broute dans A Cœur ouvert (19 millions) ; Meryl Streep ‘ha la la quelle grande actrice tout’d’même’ met toute sa filmo dans un shaker et verse le cocktail Evening (route de Madison + choix de Sophie + maîtresse du lieutenant français = 12 millions seulement ? ben zeb’ ! elles sont mortes mes fans ou quoi ?). Billy Bob Thornton, dans The Astronaut’s Farmer, se prend pour le nouveau Kevin Costner avec un remake déguisé et encore plus crétin d’un film déjà pas fute-fute, à savoir Jusqu’au bout du rêve. Résultats : 11 millions dans les narines. Enfin Halle Berry met un sous-tif trois fois trop petit pour gigoter des doudounes sous le nez de Bruce Willis (dont la sauciflette n’est pas plus réveillée qu’à l’époque de Color of Night) et nous offre un Dangereuse Séduction qui plafonne dangereusement à 23,7 millions. 

 

Demain (ahem), on ira voir ce qui se passe du côté de la France…

 

Rafik Djoumi

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Gross Gamelles of 2007  posté le lundi 04 février 2008 22:02

Blog de rafik : Compagnon Geek, Gross Gamelles of 2007

 

Vous le savez bien, puisque vous l’avez entendu des milliers de fois en soirée, sortant d’une bouche experte gorgée d’apéricubes, le succès d’un film en salle dépend ex-clu-si-ve-ment du matraquage médiatique, parce que tout ça, en fait, c’est des histoires de dollars des grosses majors hollywoodiennes du capitalisme sauvage transgénique. Aucune place pour l’imprévu, puisqu’avec des gros sous le risque d’échec n’existe quasiment pas. Aucune place pour l’intérêt « naturel » du public envers certains sujets, certains films, à certaines périodes, selon certaines conjonctures, puisque les désirs de ce public sont façonnés de toutes pièces par des experts du marketing, spécialisés dans la manipulation de masse et le message subliminal qui brosse dans le sens du poil le beauf moyen en flattant ses bas instincts à coups de spots et d’affiches lobotomisantes qui coûtent des millions de dollars (transgéniques).

 

Et comme à côté de ça, la presse, la radio et la télévision n’ont pas de temps à perdre en enquêtes pour remplir leur flux d’info, elles peuvent se satisfaire des communiqués généreusement cuisinés par les distributeurs, et qui offrent à l’agora (et principalement aux actionnaires) l’image paradisiaque de majors enquillant les records au box-office et surfant sur des montagnes d’or. Oh bien sûr, pour faire bonne mesure, un vilain petit canard vient de temps en temps servir de soupape et donner le change pour montrer que, parfois quand même, faut pas déconner, ça marche pas si bien que ça. Dans la catégorie « échec », on trouvera bien un Matrix Reloaded par exemple, qui n’atteint même pas la barre du milliard de dollars de bénéf’ (bouh, la honteuh !) ou bien encore, dans la décennie précédente, un Waterworld labellisé « méga échec » par pratiquement tout le monde, et qui s’était juste contenté de rapporter en salle trois fois son énorme budget (Seulement le triple ? Et Costner ne s’est pas suicidé ? Mais qu’a-t-il fait de sa dignité ?).
 

La formule reste quasiment inchangée depuis la fin des années 70, époque à laquelle les studios ont commencé à « communiquer » à coups de chiffres. Pas question de sortir les chiffres qui fâchent vraiment, et s’attarder sur les vraies grosses plantades embarrassantes. Et comme les lois de l’échec font décidément bien les choses, un vrai bide, un film qui se plante misérablement et en grande largeur, c’est un film généralement zappé des consciences à vitesse grand V puisque, par définition, personne ou presque ne l’aura vu !

Toi lecteur de ce blog, gros consommateur de films, geek abreuvé d’infos, de news et de chiffres, as-tu toi-même vu ces films américains peuplés de stars et à gros budget qui sont sortis ces dernières années ? Pluto Nash, Monkeybone, A Sound of Thunder, Potins mondains, Les Fous du roi, Gigli, Famille à louer, Mindhunters, les deux versions de L'Exorciste au commencement ? Hein ? Hein ? Bon ben CQFD alors...

 

Voici donc pour vous un petit état des lieux parfaitement inutile, qui ne vous servira à rien, et surtout pas à contre-argumenter face aux bouffeurs d’apéricubes, puisqu’ils n’auront pas la moindre idée de ce dont vous êtes en train de parler.

 

Gross Gamelles in USA – The Winner

 

1ère place : Ze Best. Top of the pop. Grand gagnant du concours, toutes catégories confondues, l’inestimable Evan Tout Puissant, qui mérite un article à lui tout seul.

 

 


 

Un véritable cas d’école que celui-ci, l’exemple ultime de ce que peut donner un projet qui passe successivement entre les mains de centaines « d’experts ». A l’origine de la pagaille, bien sûr, il y a le succès en 2003 de la comédie avec Jim Carrey Bruce tout puissant (budget : 81 millions de $ - recettes monde : 484 millions de $). Dix exécutifs s’écrient en chœur : « Ouais ! Génial ! On va faire une suite ! ».

Mais problème ; Jim Carrey ne rempilera pas. « Pas grave, annonce un nouvel exécutif qui passait dans le couloir, les indices de satisfaction montrent bien que la scène qui a le plus fait rire les gens c’est celle où Steve Carell bégaye en présentant le JT. On n’a qu’à faire un spin-off sur son perso à lui, Evan… Evan tout puissant ! »… « Ouaiis ! Géniaaal ! » Et hop, Steve Carell est signé pour la séquelle. « Oui mais c’est pas une séquelle, c’est un spin-off. Les spin-offs c’est généralement pas aussi rentable que les séquelles », annonce un nouvel exécutif fraîchement promu qui est aussitôt viré. Entre-temps, Steve Carell, comique de télévision très populaire, change de registre et va séduire un public nettement plus citadin avec ses prestations dans The Office et Little Miss Sunshine, puis se mettre dans la poche les ados et adulescents que nous sommes avec 40 ans toujours puceau. Extases, orgasmes en pagaille dans les locaux d’Universal. Evan Tout Puissant devient projet prioritaire numéro uno access top priority. Déjà on signe des chèques dans tous les coins.

Un jeune stagiaire a beau faire remarquer qu’il y a une différence entre une comédie populaire au pitch efficace avec une star internationale comme Jim Carrey, et un spin-off avec un comique de télé devenu coqueluche des bourgeois, il est aussitôt bâillonné et conduit à la cave.

Reste à savoir maintenant de quoi le film va parler. Refaire à l’identique le film avec Jim Carrey serait mal vu. Et c’est là qu’un autre exécutif, qui était jusque là resté silencieux, sort l’idée de génie : « Eh les gars. Réfléchissez à ça : on a un concept defilm où l’un des personnages principaux c’est Dieu. OK ? Et là, ce petit bâtard de Mel Gibson vient de tous nous mettre la honte en engrangeant 600 millions de brouzoufs avec une prod indépendante au budget inexistant, que personne dans cette ville il voulait la faire, et où y’a que du Dieu dedans : La Passion de Chris ou ch’ais plus quoi là. On n’a qu’à faire comme lui et se mettre dans la poche le public de la Bible Belt et tous les chrétiens de la planète. » Un grand silence, suivi d’une explosion de semence qui envahit les locaux d’Universal. Une batterie de scénaristes, dont ceux des deux épisodes de Garfield, se met au travail pour accoucher en un temps record (et moyennant finances) du concept qui tue : « après Bruce, c’est maintenant Evan qui est contacté par Dieu pour construire une nouvelle Arche de Noë en vue du nouveau déluge ; réchauffement climatique tout ça tout ça, les gens vous êtes des vilains, Dieu est fâché. ». Extase, félicité. Oh certes, il y a bien cette responsable de comm’ qui affirme que le public de la Bible Belt ne va jamais au cinéma (d’où la surprise des scores du Mel Gibson) puisque Hollywood est assimilé chez eux à une Babylone décadente et qu’en plus ils savent même pas qui est Steve Carell, comique clairement libéral ; on fait semblant d’écouter un peu la pimbêche, puis on la revend à des maffieux russes qui sauront bien la recaser dans un lupanar en Roumanie.

Le tournage d’Evan tout puissant est lancé et Tom Shadyac, réalisateur de Bruce Tout Puissant et recordman de la comédie populaire américaine, dispose d’un accès illimité aux caisses. Et de l’argent, il va en avoir bien besoin le gars, parce que « je sais pas quels sont les foutriquets qui ont écrit ce truc, mais tourner des séquences entières avec cinq éléphants, trois chameaux, dix perroquets des îles, vingt flamands roses, des serpents, des léopards et des lamas, ça va nous prendre trois quarts de siècle, si déjà on arrive à faire en sorte que les léopards ne bouffent pas les chameaux. Tous les gags sont basés sur des animaux qui interagissent avec des comédiens ; y’a des nardin amouk d’animaux dans tous les plans ; et la moitié de mon casting humain c’est des gosses qui peuvent pas tourner plus de quatre heures par jour ! » Donc : réécritures, reshoots, deuxième, troisième, quatrième équipe. Pour la question épineuse des animaux, un exécutif brillant a la solution. Il suffit de convoquer en même temps treize compagnies d’effets spéciaux ultra-performantes (genre ILM, Rythm and hues, CafeFX etc.), les faire bosser 24h/24 pour peupler l’écran de bestioles et le tour est joué, « bon certes ça va facturer chèros mais on est en train de faire E-van tout pui-ssant les gars ! ». En plus, avec tous ces zanimaux en zeffets spéciaux, les gosses vont grave kiffer. Ca nous fait de la peluche pour les Toys R us ça. On aura dans la poche et les gosses, et leur famille, et la Bible Belt, et les bourgeois new-yorkais (= nouvel orgasme). Le projet prioritaire numéro uno access top priority gagne donc un cran et devient affaire d’état, limite on convoque pas le Major Chief of Staff et les Marines. « Oui alors justement, vis-à-vis de la classification tout public, y’a un souci, rapport à la fin du film – De quoi la fin du film ? – Ben c'est-à-dire que c’est le déluge quoi ; vous savez la punition divine tout ça, des foules entières d’impénitents qui sont emportés par les flots en poussant des cris atroces ; regardez, je vous ai ramené une Bible illustrée pour les 4-8 ans, c’est ce dessin là – Ha ouais effectivement. Ca, ça le fait pas du tout. Bon vous rappelez Tom. On refait toute la fin. On n’a qu’à dire que le déluge il emprunte une avenue qui a été spécialement bloquée pour l’occasion. Comme ça les gens impénitents ils s’arrêtent au feu rouge avec leur bagnole et ils regardent passer le déluge en restant au sec. »

 

 


 

En attendant, la promo s’est intensifiée. Les grandes villes américaines sont quasiment laissées à l’abandon mais les bourgades de la Bible Belt sont noyées d’affiches qui annoncent l’évènement cosmique, du genre à laisser penser que La Passion du Christ c’était un peu votre American Graffiti à vous les culs-bénits, hé ben là avec Evan Tout puissant vous allez enfin l’avoir votre Star Wars. Même les sexagénaires new-age se voient ciblés, puisque la haute tenue morale de Evan Tout puissant en fait aussi un film qu'il est écolo dans l'âme (déluge, réchauffement, Dieu pas content tout ça). Ente deux nettoyages des tables de conférence au kleenex, les executifs d'Universal signent un chèque de 25 millions de dollars pour la campagne Ecomagination, qui expliquera aux petits américains pourquoi la nature c'est bien et lui faire du mal c'est mal, glissant discrètement au passage quelques images de leur futur bloquebustaire. Oui vous ne rêvez pas : ça fait 25 millions de dollars pour une pauvre page de pub indirecte, même pas de la vraie pub qui t'ordonne d'aller voir le film (au fait ça fait combien d'arbres 25 millions de billets ?). A quelques jours de la sortie, Tom Shadyac fait publiquement savoir qu’il est quand même un peu inquiet de ne pas avoir vu un seul spot de son film à la télé, alors qu’il livre tout de même un des trucs les plus chers de l’année, au budget tellement énorme qu’on ne le communique même pas, du genre à permettre à Spielberg de faire trois films. On le rassure en lui expliquant que le vrai marché, c’est pas les gens comme lui mais la Baïbeul-Belteuh. Le jeune stagiaire enfermé dans la cave d’Universal parvient à retirer son bâillon et hurle : « Mais la Bible Belt, c’est des protestants rigoristes, c’est du fondamentalisme chrétien. L’Arche de Noë c’est dans l’Ancien Testament, c’est pas dans le Nouveau. C’est un mythe juif quoi… » Mais ses cris sont couverts par le concert de bouchons de Dom Pérignon qui sautent à tous les étages, mêlant la mousse du champagne au dernières éjaculations que des bourses trop sollicitées parviennent à produire.

Evan tout puissant finit par sortir en salles sur 5700 écrans (le double du film de Jim Carrey), avec pour seule concurrence ces fourmis pathétiques que sont la suite des 4 fantastiques, la comédie En Cloque mode d’emploi et Ocean 13. Et sur son premier week-end, le chef-d’œuvre qui a monopolisé l’argent et toute l’attention d’Universal fait un score similaire à… Dr Doolittle 2 ! (ho tiens ! un film avec des zanimaux à zeffets spéciaux). Assez curieusement, la Bible Belt et les new-yorkais se contrefoutent du film. A Dallas, Chicago, Washington, Detroit, L.A, on ne sait même pas que le film existe, et dans l’ensemble personne ne reconnaît Steve Carell sur l’affiche, avec sa barbe de trois kilomètres et ses cheveux pouilleux. En fin de parcours, le film de Shadyac engrange péniblement 100 millions sur le territoire américain et cumulera à 72 millions sur le monde. C’est, avec Dragonfly, l’un des plus mauvais résultats de toute sa carrière !

Mais vous savez quoi, même si ces 100 millions correspondent au 1/5ème des expectatives du studio, il faut quand même noter que ça reste un score hallucinant pour ce spin-off cul-bénit, incohérent de bout en bout, dont les gags pousseraient au suicide toute personne de plus de 4 ans, et où l’on parvient à ressentir de la douleur et de l’embarras pour les comédiens qui s’y sont fourvoyés. Comme quoi, les millions de dollars de marketing, ça pousse quand même à la consommation.

 

Rafik Djoumi

A demain…

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See You Hellboy  posté le samedi 22 décembre 2007 04:05

Blog de rafik : Compagnon Geek, See You Hellboy

 

A l’heure qu’il est, vous avez déjà du voir la fabuleuse bande annonce de Hellboy II (hein ? quoi ? Comment ça non ? Mais dépêchez-vous de cliquer sur ce lien alors, bon sang !)

 

Bref, la raison d’être de cette news n’est pas de vous annoncer l’heureux évènement, mais de s’attarder sur un des premiers plans de cette bande annonce, qui suit ce qui est apparemment le camion du BPRD dans une rue la nuit.

 

 


 

 

Avez-vous remarqué le titre du film aux lettres manquantes sur la devanture du cinéma ?

 

 

 

 

Il s’agit de See You Next Wednesday (rendez-vous mercredi prochain), un film de SF qui est également un drame en costumes, dans lequel apparaît King Kong bien que ce soit un dessin animé et qui a été classé X pour ses séquences pornographiques.

Oui, bon, non, d’accord…

En fait See You Next Wednesday n’existe nulle part ailleurs que dans l’esprit un peu dérangé du réalisateur John Landis.

Ce dernier a récupéré cette phrase dans le deuxième acte de 2001 l’odyssée de l’espace, lorsqu’un des astronautes finit de regarder le message d’anniversaire de sa famille.

Landis a décidé d’en faire le titre d’un film fictif qui lui servirait à illustrer n’importe quel film devant apparaître dans ses propres films (vous suivez ?).

Et il s’y est tenu, puisque See You Next Wednesday apparaît dans toutes ses mises en scène, y compris à la télévision.

On en a vu bien sûr des affiches, mais également des dialogues hors champ, carrément quelques extraits (coquins) avec de vrais comédiens, des répliques entendues dans un poste de télévision etc.

J’avoue que See You Next Wednesday a parfois réussi à me faire décrocher un sourire lorsque je tombais occasionnellement de torpeur devant certains des films du père John.

Le jeu maintenant, pour vous, sera inverse, puisqu’il vous faudra retrouver les titres des films originaux de Landis d’après les photos que j’ai éparpillées sur cette page.

Comme d’habitude, le gagnant recevra un bus de la ligne 31.

 

Rafik Djoumi

 

PS : concernant Hellboy II, je me suis demandé si les lettres manquantes ne servaient pas à suggérer un hypothétique « See You Next Doomsday »

 

 


 

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Je fus une légende  posté le mercredi 19 décembre 2007 00:14

Blog de rafik : Compagnon Geek, Je fus une légende

 

Ce que vous ne verrez PAS dans le nouveau film de Francis Lawrence avec Will Smith, Je suis une légende, qui sort aujourd’hui sur nos écrans, mérite au moins qu'on vous le raconte.

Et pour comprendre de quoi il en retourne, je vous invite à un petit flashback.

 

A l’origine de cette troisième adaptation du roman de Richard Matheson, on trouve le scénariste Mark Protosevich. Vers le milieu des années 90, ce dernier achève la rédaction d’un script qui, selon ses dires, lui aura coûté plusieurs années. L’œuvre n’a pas le temps de faire le tour des studios qu’elle est rapidement mise en option pour LA star du moment, Arnold Schwarzenegger. En 1997, Ridley Scott est envisagé pour mettre en scène le film (des rumeurs affirment que James Cameron aurait également été approché) mais le budget délirant qui nécessite d’être débloqué effraie le studio, et ce malgré des réécritures qui amputent déjà sérieusement le travail de Protosevich. Le film entre donc en « development hell », et se verra tour à tour confié à Rob Bowman, à Michael Bay, aux vedettes Michael Douglas et Tom Cruise etc. Le budget n’est pas seul responsable de ces hésitations. Au même titre que Crusades (l’autre projet inachevé de Schwarzenegger) I am Legend cumule les difficultés d’un film à la fois très cher, très dépressif, à la dernière demi-heure totalement amorale et aux accents horrifiques qui tendent éminemment vers la classification R-Rated (pour tout dire et donner une idée, le réalisateur parfait de ce script-ci aurait été John Carpenter). Bref, trop risqué.

Pour se reposer de plusieurs années de travail sur ce script, Mark Protosevich prend quelques vacances et gribouille une histoire sans prétention en quelques jours. Bien évidemment, ce petit gribouillage, intitulé The Cell, sera adapté à l’écran l’année même, avec Jennifer Lopez et sous la direction de Tarsem Singh. Y’en a qu’ont pas de bol.

Comme souvent dans les cas de « development hell », Schwarzenegger n’hésitera pas à reprendre à son compte une ou deux scènes qui lui ont plu, et notamment une baston homérique dans un métro lâché à toute allure qui finira dans l'arthritique La Fin des temps.

En 2004, la tête de studio Alan Horne confie le projet à la calamité ambulante qu’est Akiva Goldsman, le pourfendeur de projets ambitieux, l’anti-matière du métier de scénariste, auteur entre autres de ces chef-d’œuvre du renoncement, du calcul et de l’opportunisme que sont Batman Forever, Batman et Robin, Perdus dans l’Espace, Un Homme d’exception ou Le DaVinci Code. Akiva Goldsman, dont la langue a depuis longtemps viré au gris-mauve du fait de son travail intense de public-relation auprès des studios, reprend le script déjà atteint de Protosevich pour le passer à la moulinette médiamétrique, à la broyeuse d’étude de cœur de cible, bref il est chargé d’en faire un truc « convenable », à la mesure de ses précédents exploits.

 

Or, et c’est la raison d’être de ce texte, les remaniements du charlot ne concernent pas, loin de là, des révisions budgétaires. Elles attaquent méthodiquement le cœur du travail de Protosevich, et à travers lui le sens même de l’œuvre de Richard Matheson.

 

 

 

Last Man on Earth (1964) - Vincent Price a bien du mal à empêcher les beatniks de squatter sa cuisine

 

 

LE HEROS

 

Dans le script d’origine, Robert Neville est un ancien professeur d’Histoire. Son intérêt pour la découverte du vaccin « viragène » l’a mené à rencontrer directement le docteur Krippen. La fille de Neville est en effet atteinte de leucémie, et ce dernier espère la guérir par ce traitement. Ainsi, en plus d’être un supporter de la découverte qui va décimer l’humanité, Robert Neville est également celui qui a amené le poison dans sa propre famille. Lorsque le chaos s’emparera du pays, Neville découvrira que sa fille Grace est contaminée, et que sa femme Ellen, en cachette, nourrit la fille de son sang. Après la mort de sa fille, Neville assistera donc, impuissant, à la transformation de sa femme, et sera contraint de la tuer de ses propres mains.

Les connaissances poussées de Neville autour du viragène expliquent donc la présence d’un laboratoire dans le sous-sol de sa maison. Sa motivation à trouver un vaccin trouve sa source dans la culpabilité qui le ronge, véritable moteur de toutes ses actions

Akiva Goldsman fera de Robert Neville un militaire héroïque, qui pose fièrement en couverture du Time, et qui va malencontreusement perdre sa femme et sa fille dans un stupide accident d’hélico…

 

 

LES BAD GUYS

Dans le script d’origine, les vampires sont surnommés les « hemocytes » (en référence à des cellules présentes dans leur système immunitaire). La consumation de leur métabolisme les contraint à se nourrir de sang humain pour équilibrer leur taux de globules rouges. Bien qu’animés d’une rage (de vivre) et d’une force physique certaine, les hemocytes ont gardé toutes leurs facultés mentales. Ainsi, ils sont parvenus à construire en sous-sol des cités gigantesques, creusées verticalement dans la roche, qui les protègent de leur ennemi le Soleil. Nous découvrirons même en fin de parcours qu’ils ont conservé vivants de larges groupes d’humains « sains », qui leur servent de bétail et qui sont régulièrement saignés. Ainsi, la jeune femme apeurée que Robert Neville découvre un jour dans les rues désertes se présente comme une de ces têtes de bétail qui serait parvenu à s’enfuir (elle est en réalité en mission pour les hemocytes). Les hemocytes sont dont la civilisation dominante du monde où se déroule l’intrigue de I Am Legend. Les humains sont devenus des veaux, et Robert Neville n'y est qu'une étrange exception.

Akiva Goldsman fera des hemocytes des bêtes sauvages, pratiquement dénuées de toute faculté mentale, et qui communiquent par aboiements et grognements. Donc en gros des bestioles à dératiser sans état d’âme.

 

 

 

The Omega Man (1971) - Ben-hur, en santiags et Ray-ban, kiffe la musique classique et la folk. Du coup, il s'embrouille grave avec ses voisins, des albinos sans gêne adeptes de la fonk.

 

 

 

 

LA SCENE
 

Le script d’origine se déroule à San Francisco, dont les vastes environs ont été transformés en gigantesques charniers humains. La maison où réside Neville (et qui n’était pas à lui au temps des humains) a été choisie spécifiquement pour sa position stratégique. Dominant la cité du haut de la colline, éloignée des autres bâtisses, elle a été patiemment transformée en un véritable château fort. Neville a truffé les alentours d’explosifs, de pièges moyenâgeux, de douves où coule de l’acide. Dès le début de l’histoire, les hemocytes savent où réside Neville. Chaque nuit, ils tentent l’assaut de son château fort sous le commandement de leurs supérieurs; et chaque nuit Neville en défouraille une bonne vingtaine (souvenez-vous que le brave homme avait alors la stature de Schwarzy) avec une barbarie totalement décomplexée qui impressionne, voire effraie, ses ennemis. Neville dort donc très peu, et passe sa journée à poser des pièges et à dézinguer des nids d’hemocytes qui auraient eu le malheur de dormir trop près du sol.

Akiva Goldsman transfert l’intrigue à New York. Robert Neville vit dans une maison coquette dans un beau quartier. Il va louer ses films au video-club du coin, mais son DVD préféré c’est celui de Shrek.

 

 

LE TITRE

Nous arrivons là au cœur de la trahison.

Qu’il s’agisse du roman de Matheson ou du script de Protosevich, le titre « Je suis une légende » pose une question morale au lecteur-spectateur. Robert Neville est une légende, oui d’accord, mais aux yeux de qui ? En faisant de lui le dernier représentant de l’humanité, dans un monde passé aux mains des vampires, I Am Legend propose un choix crucial : vous laisserez-vous guider par votre empathie naturelle, et prendre fait et cause pour ce vaillant héros, simplement parce qu’il est un humain comme vous ? Ou bien choisirez-vous la voie de la logique, en considérant que l’humanité a fait son temps, et que la nouvelle étape d’évolution est représentée par les hemocytes ? Or, selon cette logique, Robert Neville n’est plus qu’un fantôme du passé, une aberration biologique doublée d’un serial killer.

Ainsi, dans le script de Mark Protosevich, Robert Neville refuse pendant les deux tiers de l’intrigue de laisser cette idée l’envahir. Un jour, en se prenant le pied dans son propre piège (une séquence conservée dans le film, mais dont le sens est profondément modifiée), il se retrouve la tête en bas, à contempler avec horreur le soleil qui se couche. Le script spécifie que nous voyons la scène de son point de vue, c’est-à-dire que nous voyons le soleil se coucher à l’envers, qui grimpe donc vers le haut de l’écran. C’est un signe à l’attention de Neville et du public. Ce monde est devenu le monde des hemocytes. En renversant littéralement notre point de vue, nous comprendrons que le soleil « se lève » dorénavant pour eux.

Bien évidemment, dans le film de Francis Lawrence, ce coucher de soleil est filmé à l’endroit.

 

 

 

 I am Legend (2007) - Un chien très humain défend son maître contre des humains devenus des chiens

 

 

Toujours dans ce script d’origine, suite à la trahison de la jeune fille, Robert Neville est finalement capturé par les hemocytes et traîné dans leur cité (que nous découvrons en même temps que lui). Ces derniers décident de le crucifier et de le scarifier (cf La Fin des temps) et placent sa haute croix bien en évidence au cœur de la cité. Des enfants hémocytes viennent jouer au bas de la croix, et s’amusent innocemment à attraper avec leur langue les gouttes de sang de Neville qui tombent du ciel, tel des flocons de neige. Plus important : Neville, tel un Christ-Antechrist, reçoit la visite silencieuse et quasi-pieuse de plusieurs familles hemocytes ; des femmes, des enfants, des vieillards. Il ne tarde pas à comprendre les raisons de leur présence. Ces familles ont toutes vues un de leur membre être décimé par Neville en personne. Elles sont venues constater de leurs yeux que la Bête avait été capturée. Le monstre, le cauchemar de leurs nuits, la « Légende Neville » a finalement été capturé par les plus courageux de leurs guerriers. En même temps que le spectateur, Robert Neville finit donc par comprendre ce qu’il est : un monstre, une légende. Il parvient finalement à se libérer alors que la cité est plongée dans le sommeil. Durant sa fuite, un enfant réveillé le surprend mais ne crie pas. Pour l’amadouer, Neville s’arrache la peau du doigt et le donne à sucer au petit vampire. Après ce bref instant « câlin », Neville remonte à la surface, retourne chez lui, s’arme de la tête au pied, et revient décimer la totalité de cette cité, hommes, femmes, enfants, sans la moindre crispation au visage. Car cette fois-ci, il ne le fait plus pour panser sa culpabilité ; il ne le fait plus par devoir envers une humanité disparue ; il le fait parce qu’il est « une Légende » !

 

Sans chercher à révéler la fin du film de Francis Lawrence, autant avouer tout de suite que cet aspect fondamental de l’histoire a été totalement annihilé, balayé, révisé et inversé par le traitement d’Akiva Goldsman. Au-delà de la trahison de fond avec le sens même du travail de Richard Matheson, nous laisserons au spectateur le soin de déduire les implications morales et politiques qui sont ainsi appuyées par le final de ce film… qui ne mérite du coup vraiment pas son titre.

 

Rafik Djoumi

 

 

Liens :

Le script d’origine

Extraits du premier storyboard, sur Movie Designs