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La Conspiration des ténèbres  (Articles) posté le mercredi 17 juin 2009 23:35


Cette chronique débutera sur un énorme cliché ; désolé, mais je n’ai rien trouvé de mieux qu’une phrase galvaudée pour l’introduire. Il s’agit en l’occurrence de cette phrase interrogative : "Avez-vous déjà eu l’impression qu’un livre avait été écrit rien que pour vous ?"
Galvaudé, certes, mais fort à propos et je n’y peux rien. J’ai découvert La Conspiration des ténèbres durant l’été 2008, après quelques années à croiser régulièrement ce titre au fil de lectures et d’interviews. D’emblée, j’ai été séduit par un sentiment de connivence (logique si l’on considère le sujet principal du livre : le Cinéma) connivence qui a progressivement cédé la place à un sentiment de grande intimité. L’effet graduel fut si troublant que je me retrouvais régulièrement à prendre à partie des gens de mon proche entourage, à leur lire des paragraphes entiers, pour qu’ils puissent d’eux-mêmes constater l’étrangeté de la situation. Connaissant mes goûts, mes passions, et connaissant surtout mes obsessions, ces proches pouvaient ainsi s’étonner, en même temps que moi, de la parfaite concordance entre la structure du roman, la succession de ses thèses, et la biographie de mon propre psychisme.


La Conspiration des ténèbres, de son vrai titre original Flicker, fut publié aux Etats-Unis en 1991 et traduit tardivement en français en 2004. Comme son titre français l’indique assez lourdement, il s’agit d’un thriller conspirationniste. Son auteur, Theodore Roszak, est professeur d’Histoire à l’Université de Californie. Il a publié quelques autres fictions de SF ou de relecture fantastique (Dreamwatcher, Les mémoires d’Elizabeth Frankenstein) mais il est surtout connu pour être à l’origine du concept de « contre-culture » tel qu’on le comprend aujourd’hui, à travers un essai publié en 1970 et intitulé sobrement Vers une contre-culture.


L’histoire
L’histoire, en, résumé, est celle d’un jeune californien amateur de films, Jonathan Gates. Au tournant des années 50-60 Gates fait la connaissance d’une cinéphile influente et organisatrice de ciné-club : Clarissa Swan, alias Clare. Devenu son amant en même temps que son disciple, Gates va acquérir auprès de Clare toutes les bases d’une cinéphilie "classique", apprenant à trier le bon grain de l’ivraie et à se détacher de son goût latent pour un certain populisme hollywoodien ou les recettes de la série B. Malgré l’intransigeance de sa maîtresse (à tous les sens du terme), Gates va pourtant l’amener à s’intéresser au travail du réalisateur Max Castle, un allemand de l’époque du muet réputé génial et prometteur et qui, après avoir fui son pays, se réfugia à Hollywood pour n’y réaliser qu’une succession de séries B d’horreur. Le couple parvient à mettre la main sur des copies de ces œuvres d’horreur déjà oubliées. Ce qu’ils découvrent leur apparaît à la fois consternant et d’une étrange malfaisance. Gates finit par reconnaître que ces films, à priori quelconques, ont à posteriori sur lui un effet terrible et obsédant. Clare est la victime du même effet à posteriori, mais elle le refoule avec acharnement car il est en contradiction flagrante avec la mission qu’elle s’est fixée : défendre la Beauté du Cinéma et non pas étudier son éventuelle perversité. Jonathan Gates va donc entreprendre seul une enquête visant à retrouver les collaborateurs de Max Castle et à percer le mystère de ces films. Il découvrira que certains associés du cinéaste le considéraient comme un authentique génie, y compris sur ses œuvres de série B tardives ; il découvrira surtout que les images tournées par Max Castle semblent renfermer en elles d’autres images, comme un effet subliminal particulièrement élaboré qui fait défiler un autre film durant le film. C’est armé d’un appareil étrange récupéré durant son enquête, le Flicker, que Gates commencera à percer le secret des films de Castle. Il est loin de se douter que cette enquête va le mener bien au-delà du Cinéma et du XXème siècle, pour remonter le fil d’une conspiration quasi-millénaire faite d’hérétiques en tous genres.

Pompages
Ecartons d’emblée les raccourcis malheureux. Publié en 1991, le livre de Theodore Roszak a, bien malgré lui, initié une petite portée d’avortons embarrassants. Certains auront reconnu dans son récit la source d’inspiration, fortement abétifiée, de l’épisode Cigarette Burns que John Carpenter réalisa pour la série des Masters of Horror. D’autres auront perçu là une des plus manifestes sources d’inspiration sur lesquelles Dan Brown a bâti sa collection de vulgarisation ésotérique pour lecteurs de Voici (Da Vinci Code, Anges et démons). Enfin, le parcours de Jonathan Gates, destiné à croiser la route des Templiers, nous renvoie évidemment vers un certain Benjamin Gates, héros d’une série de scooby-doo-like produits par Jerry Bruckheimer.

Ce qui distingue La Conspiration des ténèbres de ces descendants malheureux, ce sont d’abord les vingt ans de travail et de recherche auxquelles s’est adonné Theodore Roszak avant de se mettre à l’ouvrage, la précision avec laquelle il intègre sa fiction à l’histoire officielle du Cinéma (sons statut d’historien prend ici tout son sens) et enfin l’exigence et l’attention qu’il attend de ses lecteurs, bien décidé à ne pas leur mâcher le travail de déduction. Mais ce qui fait de son livre une œuvre vraiment à part est la description étonnamment juste du statut de la cinéphilie et surtout de son évolution; description qui fut précisément à l’origine de mon trouble vu qu’on serait bien en peine de la trouver à l’identique dans une revue ou même un livre estampillé « cinéma ».


Cinéphilie
La première partie de l’intrigue nous fait ainsi voguer dans les spécificités du milieu cinéphile d’après-guerre, à travers la naissance du concept « d’auteur », la découverte de cinématographies européennes et asiatiques et enfin la réalisation progressive qu’Hollywood a abrité en son sein nombre d’artistes dissidents avançant sous le masque du divertissement de masse. La description du personnage de Clare, cinéphile précieuse, arrogante, militante (et vaguement SM), capable de monter une opération commando pour sauver une copie des Enfants du Paradis, renvoie invariablement à une certaine Pauline Kael ; et le lecteur ne s’étonnera pas de la voir, quelques chapitres plus loin, devenir la grande prêtresse de la critique new-yorkaise de la fin des années soixante. Roszak attribue à ce personnage un vaste champ de connaissance historique du Cinéma, un sens politique marqué ainsi qu’une grande culture générale, mais il en montre également les limites lorsqu’il fait apparaître chez Clare une sorte de refus à comprendre les motivations profondes, intimes, de son goût pour les films. Explicitement décrite comme une control-freak (y compris dans sa vie sexuelle), Clare se refuse catégoriquement à pénétrer les zones d’ombre dans lesquelles va s’aventurer son disciple Jonathan. Elle rejettera les films de Max Castle et refoulera l’effet qu’ils ont eu sur elle ; de même, elle connaît l’existence du projet d’adaptation par Orson Welles de la nouvelle Au Cœur des ténèbres, mais elle en reste à l’aspect historique et politique et refuse de considérer, à l’inverse de son disciple, le mystère qui entoure ce projet maudit. Ce faisant, c’est comme si Roszak traçait les limites de cette cinéphilie "classique" (l’idiome de Clare est assez clairement celui des premiers Cahiers du cinéma, et elle fréquente par ailleurs un groupe de jeunes cinéphiles français) cinéphilie pour qui le décryptage historique, érotique et politique suffit à éclairer et donner sens mais où le caractère intime de la relation sujet-film relève presque du tabou. "Les films sont faits pour le spectacle, dira Clare. Pas pour la sensation ni l’émotion. J’aime qu’ils restent à leur place, là-bas sur la toile". Mais l’œuvre de Max Castle, qui se présente comme un mix entre celle de Jacques Tourneur, de Tod Browning, d’Edgar G. Ulmer et une référence appuyée à William Castle, est précisément de celles qui "ne restent pas sur la toile". Autre point non dénué d’intérêt : alors qu’ils se font projeter une copie d’un film apparemment inachevé de Max Castle, les deux héros s’avouent consternés (et secrètement révulsés) par ce qu’ils viennent de voir. C’est alors qu’une jeune fille dans la salle, clairement présentée comme une gourde inculte, exprime un sentiment tout personnel (qui s’avèrera être la note d’intention précise de Max Castle). La très érudite Clare ne peut s’empêcher d’agresser la bimbo tandis que Jonathan y devine une piste : "Elle avait l’air complètement absent : regard flou, mâchoire ballante, voix endormie. Néanmoins, sa remarque marquait une percée, c’était l’amorce, le point de départ qui nous manquait pour essayer d’empoigner l’art de Castle." Ou quand l’érudition et le regard critique sont un frein à la réception de l’évidence…


Intellectuels français
Les années passant, Jonathan Gates s’enfonce dans l’enquête autour du mystérieux cinéaste et s’affranchit de son mentor Clare. Cherchant à percer le secret de la mise en scène de Castle, il découvre (non sans une pointe de jalousie) qu’un groupe d’intellectuels français semble avoir révélé le mystère. Il se rend donc à Paris, à la rencontre de Victor Saint-Cyr, professeur et gourou d’un groupe d’étudiants spécialisés dans la "neurosémiologie". La description que Roszak fait de ce groupe est en tout point jouissive. Animés d’un snobisme éclatant, ces jeunes français abusent d’un jargon universitaire prétendument précis mais volontairement abscons ; ils écartent d’un "peuh" indélicat toute idée qui ne cadre pas avec leur spécialité et qui serait de toute façon l’expression d’une dégénérescence conservatrice et/ou bourgeoise ; ils assimilent les intellectuels américains à des paysans ; et enfin ils s’avouent régulièrement blasés par l’objet même de leur étude qu’est le film. Si, de prime abord, ces "neurosémiologues" font penser au linguiste Christian Metz  et à sa technique d’analyse dans laquelle s’est enfermée l’université française, il est impossible de ne pas songer également à Guy Debord  et aux situationnistes. "Le fondement matériel de la dialectique est le système nerveux cérébral. Le mécanisme de la projection se connecte avec lui objectivement. Ici, la machine, là, le cortex rétinien. La technologie, l’anatomie. Le reste est superfétatoire. Le film avance, recule. Superfétatoire (…) Toutefois, demandons-nous quelle est la sociographie de cette hypnose ? Cela reste à spécifier." En un chapitre aussi hilarant que documenté, Roszak étale la complaisance et la vanité de toute une école du structuralisme linguistique qui a cru débusquer le cœur du Cinéma pour le réduire à un simple levier des mécanismes de domination sociale. Le héros, Jonathan Gates, réalise avec stupeur que ces frenchies snobinards ont découvert pratiquement toutes les techniques de manipulation du film qu’utilisait Max Castle pour hypnotiser son audience. Mais il est encore plus stupéfait par leur manque total (leur refus ?) de fascination face à l’artiste et son oeuvre. En résumé, ils ont tout compris au Cinéma sans pourtant rien y comprendre.


Bis
De retour au pays, Gates est aux premières loges d’un soubresaut culturel qui va confirmer ses craintes quant à l’influence des anciens films d’horreur de Castle. Débarrassée de la "tyrannie du bon goût" qui lui était imposée par Clare, la salle de ses débuts cinéphiliques est devenu un temple du "nanar", diffusant Devil Bat’s Daughter ou I Was a Teenage Werewolf pour un public massif et festif aux motivations toutes nouvelles : "une multitude tapageuse d’adolescents à peine déniaisés qui sifflaient durant toute la séance. Plus le film était minable, plus ils s’éclataient. Ils aimaient les nanars, ils adoraient ça. Ils se délectaient de l’imbécillité de bas étage (…) ils s’intéressaient aussi au film. Ils s’y intéressaient de près, ricanant avec méchanceté et mépris du film pitoyable sur l’écran, attendant de le revoir, s’attardant sur l’incompétence et l’ineptie comme un érudit se serait arrêté sur des passages subtils de Chaucer ou Milton."

De citations de Plan 9 from Outer Space à Reefer Madness, ce nouveau chapitre prépare l’arrivée des Rocky Horror Picture Show et autres Pink Flamingo, bref la culture du Midnight Movie qui va foutre à la poubelle la "qualité" et le goût esthétique développé par la génération précédente. La façon avec laquelle Roszak décrit ce petit monde de la culture bis est d’une acuité étonnante. Après mes trois ans passés à tenir la boutique Movies 2000, je n’aurais pas été en mesure de décrire les mécanismes de cette communauté avec un tel jusqu’au-boutisme. Qui plus est le portrait est ici d’une violence sans retenue puisque vu à travers les yeux d’un Jonathan Gates qui, lui, lutte depuis des années pour la reconnaissance d’un artiste ambitieux : "…et ils étaient là, les gosses, peut-être une demi-douzaine d’entre eux agglutinés autour de nous dans notre box tels de petits sauvages observant cette chose bizarroïde qui se produisait sous leurs yeux : quelqu’un prenait quelque chose au sérieux."


Gnose
C’est pourtant au cœur de cette communauté qu’il exècre que Jonathan finira par relier les pièces du puzzle et retrouver la trace de Max Castle, ou plutôt de son descendant direct en la personne d’un très jeune réalisateur de films ultra-violents. En effet, après l’épuisement par les voies inévitables du trash et du porno auxquelles menait immanquablement cette « culture contestataire », Gates va assister à la naissance d’une nouvelle forme de cinéma
axé sur la sur-stimulation sensorielle (et qui répugne bien évidemment son ancienne collègue Clare). Découvrant les premières images d’un film post-apocalyptique en tournage (qui ressemble furieusement à Mad Max 2) Gates reconnaît avec stupeur les méthodes secrètes de mise en scène qu’il a étudié durant toutes ces années chez Castle. Cherchant à rencontrer le mystérieux réalisateur de l'oeuvre, il va entrer en contact avec les membres d’une étrange communauté religieuse, réputée gnostique. A partir de là, La Conspiration des ténèbres plonge presque sans retenue dans l’histoire de l’ésotérisme occidental.


Evidemment, je ne révèlerais pas ici les tenants et aboutissants de cette aventure. Tout au plus, je constaterais que Roszak jongle avec des analogies dont certaines relèvent du génie. Un simple exemple pour ne pas trop spoiler : la pièce maîtresse qui permit de résoudre le problème du défilement de la pellicule, et donc l’invention de la prise de vue et de la projection cinématographique, s’appelle la « croix de Malte », en raison de sa forme particulière qui renvoie au symbole d'un ordre proche des Templiers. Ce type d’analogies, mises en parallèle avec les multiples concepts développés durant l’intrigue (projection, lumière, réception, image, politique, spiritualité, manipulation, vérité etc…) permettent à l’auteur d’imposer l’idée selon laquelle le Cinéma était inévitable, prévu de très longue date, mécanisme évident d’un combat secret dont l’enjeu est l’Humanité même. Pour tout dire, à plusieurs chapitres de la fin, je savais précisément dans quel type de lieu se conclurait cette aventure (merci Campbell) et ne fut évidemment pas déçu par une conclusion qui a pourtant décontenancé beaucoup de critiques et de lecteurs.
Cinéphilie classique, série B, auteurs obscurs, projets maudits des grands metteurs en scène, sémiologie, situationnisme, manipulation des masses par l’image, sensitif versus intellectuel, culture bis, cinéma d’horreur, films « de genre », impact social de la sous-culture et enfin, au bout du parcours, ésotérisme à tous les étages… ceux qui me lisent depuis quelques années auront compris en quoi le livre de Théodore Roszak a pu m’absorber et justifier ainsi ma formule d’entrée de texte. Au bout du compte, son énorme travail de recherche et de développement aura eu sur ma petite personne un effet concret et rassurant : je ne suis donc pas le seul fou à avoir perçu cette logique


Rafik Djoumi
Remerciements à Arnaud Bordas

PS : Il fut un temps question que Darren Aronovsky adapte Flicker au Cinéma, sur un script de Jim Uhls (Fight Club) et sous l’égide de la compagnie New Regency. Franchement ça me ferait de la peine. L’idée même d’une telle adaptation nécessiterait un metteur en scène qui maîtrise à la fois la question de l’ésotérisme et les mécanismes de découpage et de filmage les plus élaborés. Il y a bien quelques noms qui viennent à l’esprit, mais le Darren n’est pas dans la liste.

PS2 : les photos de cet article sont hébergées sur le site Flickr


"It is spiritual intelligence the moment demands of us: the power to tell the greater from the lesser reality, the sacred paradigm from its copies and secular counterfeits. Spiritual intelligence--without it, the consciousness circuit will surely become a lethal swamp of paranormal entertainments, facile therapeutic tricks, authoritarian guru trips, demonic subversions.
"But where is spiritual intelligence to be found, especially in this society whose peculiar history renders it as incompetent at dealing with the subtleties of the spiritual life as the Bushman-Hottentots would be at programing a computer ? The answer that suggests itself at once to my own taste is: we must find it in sacred tradition, in those ancient springs of visionary knowledge which are the source of the mystic and occult schools, and from which we draw our entire repertory of transcendent symbolism and metaphysical insight. The 'perennial wisdom,' the 'secret doctrine,' the 'old gnosis' . . . if the idea of such an original and universal epiphany is a 'myth,' then it is one of the good myths; in fact, the myth which underlies our very conception of truth as that to which all people voluntarily acquiesce in their common humanity."

(Theodore Roszak - Unfinished Animal)

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Pour toute la famille  (Articles) posté le mercredi 25 février 2009 16:48



Comme le faisait remarquer je sais plus qui, les sociétés démocratiques surveillent de beaucoup plus près le monde de la fiction plutôt que celui de l’information. Il y a en effet des commissions de classification pour les films, pour les pièces, les bédés ou les jeux vidéo, mais pas pour le flux, parfois dangereusement irresponsable, craché par les news de toutes sortes (tiens ça serait marrant une signalétique, en bas d’écran du journal de 20h, qui indique des trucs comme «vrai», «faux», «tordu», «orienté», «léchage de botte», «publi-rédactionnel»etc.) . Qu’on lui donne, selon les époques, le nom de Censure, de Commission de classification ou d’organisme de surveillance, c’est toujours au nom de la jeunesse et de l’enfance, supposée «fragile», que s’exerce cette pression jamais démentie sur la fiction. Or la classification de ce qui est «déconseillé aux enfants» (on n’ose plus utiliser le mot «interdit» même s’il est effectif) se fait, qu’on le veuille ou non, selon les critères du monde des adultes, qui correspondent toujours à des particularismes sociologiques, à l’idéologie dominante de l’instant.
Je ne vais pas tenter d’élaborer autour de ce sujet complexe mais juste m’attarder sur les ratés d’un tel système. S’il y a d’un côté pas mal de films «déconseillés aux enfants» dont on cherche encore à comprendre ce qu’ils ont de déstabilisant pour les plus jeunes, il y a aussi quelques films et programmes unanimement considérés comme des trucs pour gosses et qui pourtant n’ont pas manqué de traumatiser une bonne tripotée de lardons lors de leurs diffusions.

L’extrait d’ouverture de cet article, par exemple, est tiré du film Watership Down, un programme régulier des télévisions américaines et anglaises durant les fêtes de fin d’année. On est bien d’accord que c’est du tichoux tout plein à regarder avec bibi sur les genoux qui sirote son chocolat chaud, non ?

Et c’est là qu’on réalise le truc qui fâche : au fond, une énorme partie du travail de censure (appelons les choses par leur nom) se fait sur la base de réflexes conditionnés qui ont trait à la forme. Ici nous avons affaire à des lapinous dans un dessin animé. C’est mignon les lapinous ; c’est joli l’animation.

Voilà ce qui prime ; les images et les réflexes qui leur sont associés chez l’adulte. C’est ce qui va déterminer l’état d’esprit de celui à qui l’on demande de classer cette œuvre pour faire économiser du temps aux autres parents. Ce que racontent ces images ne sera jugé que dans le sillage de ce qu’elles ont prioritairement évoqué. Face à une Kalachnikov rose, avec des petits cœurs et des petits cochonous dessinés partout dessus, il faudra quelques secondes supplémentaire d’attention pour que l’adulte dépasse son conditionnement et réalise qu’il a d’abord affaire à une arme à feu. Sauf que pour le gamin, ces réflexes ne sont pas encore conditionnés (le tout petit ne verra que les cochonous, pas l’arme à feu). Et si la qualité de l’image dans un programme de fiction (colorée, animée) participe de la séduction immédiate, leur impact sera surtout déterminé par ce que racontent ces images.

Bref, si vous avez l’âme sadique ainsi qu’un petit frère ou petite sœur, c’est le moment de lui faire goûter à ce blog puisque les extraits que je vous propose ci-dessous ont été jugés «adaptés» à une saine vision en famille.


A.I. Artificial Intelligence
A l’époque de sa sortie en salle, les commissions de classification norvégiennes et finlandaises ont interdit A.I. aux moins de 15 ans, ce qui avait beaucoup fait rire les chroniqueurs ciné d’Europe de l’Ouest et des USA. La Suède et la Suisse avaient failli en faire autant avant de céder à l’argument imparable du «m’enfin les gars ! C’est un ‘tit n’enfant avec un ‘tit nounours !». Tout public en France, déconseillé aux moins de 7 ans en Espagne, PG-13 aux USA (ce qui équivaut à tout public sauf religieux intégristes) ; comment ne pas considérer qu’en dehors des nordiques, préoccupés par le sens du film, à peu près tous les adultes censeurs du monde en étaient restés à leurs réflexes conditionnés ? Oublions deux secondes le nounours et la photo lissée-soft de Kaminski et admirons le sens des images : il y a dans A.I. un gamin qui pénètre dans la chambre de sa mère lorsqu’elle dort, avec une paire de ciseaux à la main ; il y a dans A.I. un enfant qui se fait décapiter ; il y a dans A.I. une nounou qui se fait liquéfier le visage à l’acide ; des médecins qui plongent leur main dans le ventre d’un môme humilié pour en extraire des épinards. Mais surtout, surtout, il y a dans A.I. la séquence dite de «l’abandon en forêt», où une mère ignore les pleurs et les suppliques d’un enfant, le jette au sol et l’abandonne dans les bois en fuyant dans sa voiture (à partir de 7mn30 sur la vidéo). Faut peut-être pas avoir fait huit ans de psycho-socio pour vaguement deviner qu’une telle séquence affectera immanquablement n’importe quel môme (elle n’aurait absolument pas le même impact si elle était lue et non vue). Et c’est bien cette séquence qui a fait bondir, à juste titre, les norvégiens et finlandais. Partout ailleurs, on en est resté au mignon tout plein.


Le Triangle du diable
Ce téléfilm de Sutton Roley avec Kim Novak et Doug McClure fut diffusé en prime-time en 1975 sur les chaînes américaines. La chaîne TF1 décida, elle, de le diffuser le dimanche après-midi à 18h, dans un créneau horaire reconnu comme étant spécifiquement celui des enfants et des programmes familiaux. Certes, il y avait le mot «diable» dans le titre, mais pas de Linda Blair, pas de vomi et pas d’exorciste ; c’est donc que ça devait convenir à tout le monde.
Le film se déroule dans le Triangle des Bermudes et met en scène des individus possédés tour à tour par un diable adepte du harponnage et du lynchage. Après moult zigouillages très graphiques, le spectateur réalise, dans la scène finale, que c’est l’héroïne elle-même qui est possédée par le diable. Le quart des gamins de France était devant l’écran ce jour-là. Résultat : pendant près de vingt ans, Jean-Pierre Putters, encyclopédie du film d’horreur, recevait chaque semaine des lettres qui débutaient par : «Bonjour, je recherche le titre d’un téléfilm américain qui m’a effrayé/flippé/traumatisé ma race un dimanche après-midi…»


Oz, un monde extraordinaire
Durant les années 80, le studio Disney est en crise. Afin de se repositionner en tant que label incontournable du film familial, les cadres acquièrent les droits de l’œuvre littéraire de L. Frank Baum et se proposent d’adapter la suite directe du Magicien d’Oz. La comédie musicale de 1939, avec Judy Garland, est une sorte d’institution familiale aux Etats-Unis et elle compte parmi les rares œuvres archi-multi-diffusées durant les fêtes de Noël. Sa suite directe a donc la couleur d’un triomphe assuré. Seulement, tous les directeurs marketing s’accordent à dire que la comédie musicale est un genre définitivement mort. Qu’à cela ne tienne, ce Retour à Oz sera adapté sous une forme «réaliste». Exit les numéros chantés et les décors technicolor en plastoc de la MGM ! Place à la magie des effets spéciaux et aux décors crédibles ! Pour s’assurer une finition digne des 80’s, le studio confie le projet à deux ex de George Lucas, à savoir le producteur Gary Kurtz (mon pote) et le réalisateur-monteur-sound-designer Walter Murch.
Malgré un tournage long et problématique, personne ne semble dans le studio réaliser un petit point qui va s’avérer déterminant : à savoir que le côté totalement factice de la célèbre comédie musicale de la MGM avait peut-être une fonction cachée. En effet, l’œuvre littéraire de L. Frank Baum, comme toutes les bonnes œuvres pour enfants, traite sur un mode féerique de sujets fortement déstabilisants, voire terrifiants. La saga Oz parle des pulsions qui s’expriment au grand jour à travers l’imaginaire et son jeu des illusions. Il y est question, entre autres, d’asociabilité, de folie, de mensonge et de pulsion de mort. Or, si ces éléments graves agissent de façon sous-jacente lors d’une lecture, ils risquent de sauter au visage du spectateur une fois passés sous forme d’images. La comédie musicale de la MGM atténuait ces éléments agressifs (bien présents dans le film) par son imagerie factice. Le film de Walter Murch et Gary Kurtz les révèlera au grand jour. Le week-end de sortie du film, certains flashs d’infos font état de panique dans les salles et d’enfants qui courent vers la sortie. Des parents outrés témoignent à la caméra. Merci la promo ! Return to Oz sera un échec financier cuisant. Des années plus tard, les gamins traumatisés réclameront à grand cri de pouvoir revoir ce film, poussant l’éditeur DVD geek Anchor Bay à acquérir le titre auprès d’un Disney toujours embarrassé par le produit.

Note : le son de ces deux vidéos semble désynchronisé

Bienvenue dans l’ère de l’électricité
A force de l’entendre fabuler sur l’existence d’un monde parallèle et merveilleux, la famille de Dorothy finit par s’inquiéter de sa santé mentale et l’amène là où l’on traitait ce genre de cas à l’époque : l’asile psychiatrique. Ici le gentil monsieur barbu présente à la gamine un appareil électrique qui guérit les vilaines pensées : «Cet appareil a un visage. Voici ses yeux ; ici son nez ; et ça doit être…» Et Dorothy de lui répondre : «Ca va faire mal ?»
Je mets au défi quiconque de me prouver que, à partir de 5 mn 30 dans ce clip, nous sommes toujours dans le cadre d’un film familial sans conséquence.

 

Visite de la galerie
La méchante et coquette Reine du livre de L. Frank Baum change régulièrement de tête, c’est-à-dire littéralement ! Aussi, quand Dorothy doit aller chiper une clé dans son salon de beauté, elle doit faire attention à ne pas réveiller les multiples têtes qui y dorment. Le genre de scène sublime quand t’as six ans !


Les Trois vies de Thomasina
Studio Disney toujours qui, dans les années 60, se lança dans une série de films où chiens et chats tenaient le rôle principal et parlaient en voix-off. Le grand représentant du genre sera L’Espion aux pattes de velours, gros succès de 1965. Mais deux ans auparavant, le studio avait fait paraître The Three Lives of Thomasina, réalisé par le sympathique Don Chaffey et basé sur une nouvelle (déjà pas piquée des schizos) où une chatte se prenait pour un Dieu. Comme tous les enfants le savent, les chats ont plusieurs vies. Souvent, les enfants savent aussi que les chats étaient divinisés par l’Egypte antique. Peut-être même qu’ils savent que l’Egypte antique portait un intérêt tout particulier à la question de la Mort. N’empêche, les enfants, même quand ils savent des choses, ils n’ont peut-être pas super envie de les voir prendre vie à l’écran.
A l’époque, le New York Times avait recommandé ce film "pour les plus petites filles". On sait d’où elles viennent maintenant, toutes les névrosées des années 80 qui se sont mises à l’aérobic par peur de mourir !


Ernest et son doppelganger
Jim Henson, créateur de 1 rue Sésame et du Muppet Show, avait une intuition étonnante pour trouver des concepts parfaitement adaptés à l’enfance et à la petite enfance (un vampire qui vous apprend à compter ? Je sais même pas comment ça marche mais en tous cas ça a sérieusement marché, aux USA du moins). Seulement, Henson ne pouvait pas superviser absolument tous ses programmes, et cette aventure de Bart et Ernest a du lui passer sous le nez. Sur le papier, rien de déroutant : les deux héros jouent les égyptologues et tombent sur des momies facétieuses qui leur ressemblent étonnamment. Mais si un fantasticologue avait été consulté, il aurait pu expliquer aux équipes que le sosie au regard fixe qui vient vous surprendre, ça s’appelle un Doppelganger, et que c’est l’augure de votre mort prochaine ; bref un puissant symbole qui va chercher dans des terreurs bien enfouies dans la psyché.
L’extrait ne risque pas de vous dérouter, voire même il pourra vous ennuyer profondément. Mais sur une portion non négligeable de petites têtes blondes, c’est le cauchemar nocturne assuré ! Suite à des plaintes de parents (qui ne comprenaient rien à l’affaire mais ont quand même passé une sale nuit) le studio Henson a du refaire le montage et le mixage du sketch.


Le bad trip de Wonka
Johnny Depp et Tim Burton auront beau essayer de toutes leurs forces, pour beaucoup d’américains, Willy Wonka c’est Gene Wilder et pis c’est tout ! Bien que le film de Mel Stuart sorti en 1971 soit loin d’être un modèle cinématographique, il eut la présence d’esprit (contrairement au Burton) de garder intacte l’aura dérangeante et dérangée de Willy Wonka. En témoigne cet extrait psychédélique en diable, qui fait régulièrement hurler de flip les gamins, et les ramène des années plus tard vers le film avec la nostalgie des anciennes peurs maîtrisées. Sinon, le top, ç’aurait été de mettre en fond sonore la chanson des Beatles aux initiales parfaitement adaptées : Lucy in the Sky with Diamonds.


Large Marge
Si l’affaire de Paul Rubens, surpris en train de se masturber dans un cinéma porno, a fait autant de bruit aux Etats-Unis, c’est que son show télévisé, le Pee Wee’s Playhouse, était clairement devenu l’émission favorite des gamins tout en gênant confusément leurs parents (ben ouais, Pee Wee, c’est quand même un peu une grande tata avec un look electro-wave à la Klaus Nomi. Mais ça le ptit Kevin il s’en fout). Les adultes furent donc trop heureux de pouvoir se déchaîner sur le comique le moment venu. En attendant, le film de Tim Burton Pee Wee’s Big Adventure, sorti bien avant le scandale, fut plutôt bien accueilli par tout le monde… à l’exception de quelques gamins. En effet, la scène dite de "Large Marge", pourtant d’apparence inoffensive, parvint à distiller un je ne sais quoi de colique néphrétique, pas seulement pour son effet choc (à 1mn20) mais aussi pour toute une ambiance héritée du thriller et dont les mômes n’étaient pas coutumiers.


Le rapport à son corps selon Poltergeist
Oui, je sais. Vous allez me dire que Poltergeist n’est pas un film pour toute la famille ! Mais je vous rappelle qu’on parle ici de la classification et de ce qu’elle est censée suggérer. Poltergeist est sorti à une époque où le PG-13 (déconseillé au moins de 13 ans) n’existait pas, et la première réaction de la MPAA fut de le classer R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés). Spielberg et la MGM trouvèrent le verdict un peu dur. Et comme la MPAA est financée par les grands studios, elle n’hésite pas à baisser son froc quand on sait la convaincre. Résultat : en vertu du merveilleux E.T. qui était sorti la même année, la MPAA finit par conclure que la mention «R» ne collait pas avec le nom «Spielberg» et retira le sigle infamant. Automatiquement, Poltergeist devenait un film tout public, diffusable en prime-time. Tout aussi drôle : le film fut interdit aux moins de 18 ans dans les salles françaises, mais ceci n’empêcha pas la chaîne FR3 de le diffuser à 20h30 sans aucune signalétique ou avertissement (bicoz Spielberg, E.T., tout ça). Voici donc ce que n’importe quel bambin, français ou américain, a pu découvrir sur son téléviseur, à plat ventre et en pyjama tout en dégustant sa vache qui rit (le passage à partir de 1mn30 est sublime !)


 

Discutez de cet article sur le forum. Et n’hésitez pas à confesser vos propres traumatismes cinématographiques d’enfance

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Rafik Djoumi

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Y'a-t-il un réac pour sauver l'Amérique ?  (Articles) posté le lundi 22 décembre 2008 00:04

 

On m'avait prévenu mais j'avais totalement sous-estimé le phénomène : An American Carol, la nouvelle comédie de David Zucker, défie l’entendement. Elle est donc à voir absolument.

Ancien membre d’une troupe de théâtre de beatniks des rues de sales hippies des années 70 (le Kentucky Fried Theater), autrefois adepte du sexe, de la drogue et du sacrilège, David Zucker est surtout connu en tant que Z final du trio ZAZ. Co-créateur du slapstick fin de siècle (Top Secret, Hamburger Film Sandwich, Y'a-t-il un pilote dans l'avion?) il en est également le récent fossoyeur (Scary Movie 3, 4, 12, Super Héros Movie). Et si l'on s'en tient au point de vue strictement cinématographique, son dernier film ne relève pas le niveau et souffre des mêmes mécanismes pesants, des mêmes formules datées, dans lesquelles il s'est figé depuis des années. En clair, An American Carol n'est jamais rigolo. Mais là n'est pas son intérêt.


L'intérêt réside dans le fait que David Zucker s'est converti il y a quelques années à la branche dure des républicains, devenant un des plus fervents supporters de l'administration Bush et, tout particulièrement, de sa guerre contre le terrorisme. Ce revirement a, semble-t-il, contribué à brouiller ses relations avec son frère Jerry et avec une partie de ses anciens collègues/amis hollywoodiens. Et vu la teneur de son dernier film, on imagine que la brouille n'a pas du se contenter de remarques pincées au coin du feu.
Basé sur le conte incontournable de Dickens A Christmas Carol, conte qui fait l'objet d'une adaptation cinématographique environ toutes les six semaines, An American Carol met en scène le documentariste de gauche Michael Malone... qu'on appelera Michael Moore pour simplifier.

 

 

Or donc, lorsque débute ce beau film, Michael Moore vient de conclure son nouveau documentaire, Die You American Pigs, et il s'apprête à lancer une campagne nationale pour faire interdire le 4 Juillet, fête de l'Indépendance américaine. Pendant ce temps, au Moyen Orient, une troupe de terroristes musulmans sont dégoûtés de voir que les américains organisent dans leur pays des élections démocratiques de la liberté libre qui risquent fort de rendre leurs compatriotes joyeux et prospères (et libres). Ils décident donc de frapper un grand coup contre l'Amérique et se mettent en quête de son plus grand ennemi, ce qui va directement les mener à Michael Moore, grand propagandiste occupé à détruire méthodiquement tous les fondements du pays. A l'instar du personnage de Scrooge (la grosse enflure du conte originel de Charles Dickens), Michael Moore va être visité par trois fantômes qui représentent la grandeur de l'Amérique : le président Kennedy, le général Patton et le chanteur de country Trace Adkins. Il appartiendra à ces trois-là de faire prendre conscience à ce salopard du mal qu'il fait au pays.

Le portrait que David Zucker fait de Michael Moore tient en trois running-gags. Premier running-gag: Michael Moore est un gros porc qui mange comme un porc. Il s'engouffre des vieilles pizzas froides à moitié dévorées par les souris; il joue les pique-assiettes dans les cocktails hollywoodiens; son appartement croule sous les emballages de junk food et autres papiers gras; et la seule raison pour laquelle il accepte de donner de l'argent à des jeunes filles vertueuses (on sait qu'elles sont vertueuses parce qu'elles ont des tenues de scout), c'est parce qu'elles vendent des fudge cookies. Et qu'importe pour lui si la plus jeune scout l'appelle "a fat, ignorant, traitorous sack of shit". Evidemment, étant donné qu'il est un gros porc, aucune femme ne veut de lui. Ce qui nous mène au second running-gag: Michael Moore se ramasse une baffe à chaque fois qu'il veut toucher des nichons de femme (et ce, y compris dans les parties du film où il est invisible aux yeux des gens). Enfin, le troisième running-gag en dit long sur la note d'intention: Michael Moore fait des documentaires !!!... mega lol !... En gros, à chaque fois que le personnage se présente comme un cinéaste, quelqu'un lui renvoie immédiatement à la gueule que,
faut pas déconner, ce qu'il fait ce sont des documentaires (souvent accompagné d'un geste de branlette de la main). Ce qui nous renvoie au running-gag précédent, puisque tant que Michael Moore continuera à faire des documentaires (lol), il restera ce gros porc de loser dont les femmes ne veulent pas. La seule chose qui permet à Michael Moore de briller un peu, c'est qu'il évolue à Hollywood, la place forte où résident tous les ultra-libéraux anti-américains hypocrites. Soit-disant antimatérialistes, ces gens d'Hollywood sont en fait riches à millions; soit-disant préoccupés de la faim dans le monde, ils bouffent du homard; soit-disant engagés politiquement, ils se contentent, à l'image de George Mulrooney (George Clooney) de faire des films qui dénoncent des vieux trucs du passé comme le mccarthysme. Et comme l'explique Mulrooney, ils sont pas fous au point de dénoncer les vrais crimes du moment (ceux des islamistes) sous peine de se faire décapiter dans une cave (rire dans l'assistance). Mais au moins, les gens d'Hollywood ont pour eux d'avoir une certaine culture cinématographique. La preuve : la documentariste qu'ils admirent le plus est Leni Riefensthal, celle qui a montré au monde le vrai pouvoir de l'image.

Riefensthal n'est à vrai dire que le début d'un festival de points Godwin qui va rythmer le film, puisque la démonstration sous-jacente de l'oeuvre de David Zucker est que les gens comme Michael Moore et ses copains d'Hollywood (et les babas-cool, et les pacifistes) sont en fait les vrais amis de tous les nazis de l'Histoire. Déjà, la voix-off qui présente le "prix Leni Riefensthal" insiste sur le fait que cette dame était pour son ami Adolf Hitler "a tireless promoter of his
campaign for change", analogie sympathique à la "campaign for change" de Barack Obama, le tout présenté par la voix suave de la très engagée Paris Hilton. Plus tard, Zucker n'hésitera pas à nous présenter Adolf Hitler, Mussolini et Hiro-Hito en train de chanter Kumbaya, le champ de ralliement de ces cons de hippies. En revenant avec insistance sur le cas du ministre anglais Chamberlain, sur les américains non-interventionnistes des années 40 ainsi que sur ces cons de hippies, Zucker a le souhait ardent de nous convaincre d'une chose : militer contre la guerre, c'est militer en faveur des nazis.

 

La différence entre patriotes et anti-américains est avant tout physique

 

Hélas! Les pacifistes ne sont pas les seuls ennemis de l'Amérique. Outre les mexicains (dont certains nous sont montrés au Moyen Orient en train de voler les jobs des afghans), il y a bien évidemment les gays, que l'on trouve systématiquement derrière toute manif' anti-américaine. Zucker se permet au passage de faire un super gag où deux militantes lesbiennes, travaillant pour le site Internet movealong.org, sont confondues avec des hommes, parce qu'en fait elles sont moches, grosses et/ou vieilles ces lesbiennes (lol ptdr). Autre danger notable qui menace les fondements du pays : l'American Civil Liberties Union, ce groupe d'avocats qui milite activement pour que soient respectés les droits de l'individu à Guantanamo ou à la prison d'Abu Grahib. Ils sont, dans le film, représentés sous forme de zombies (ils tentent de détruire la plaque des Dix commandements car ces monstres militent aussi pour la séparation de l'Eglise et de la Justice). Une seule chose à faire face à cette terrible menace: s'en remettre au deuxième amendement et sortir les shotguns pour leur trouer la gueule. Durant quatre bonnes minutes de film, le juge interprété par Dennis Hopper ainsi que le général Patton se livrent à un carton réjouissant dans ce que l'on peut raisonnablement considérer (comédie ou pas comédie) comme un appel au meurtre. Mais l'un des plus grands dangers, si ce n'est le pire danger qui gette les Etats Unis, c'est le corps éducatif et universitaire. En effet, sous leurs dehors policés et leurs tuniques sobres, tous les professeurs d'Université sont en réalité des hippies dégénérés qui endoctrinent les jeunes générations et les invitent à haïr leur pays et l'Eglise. Le film déploie autour d'eux tout un numéro musical où ils expliquent qu'ils donneront les meilleurs notes à ceux qui répèteront comme des perroquets l'endoctrinement qu'ils proposent, et qu'ils rajouteront même quelques points "si vous êtes pauvres, noirs ou gay".

 

Le vrai visage de l'Université

 

Fidèle à la structure du conte de Dickens, le film débute son troisième acte en nous montrant à quoi ressemblerait l'Amérique si tous ces gens venaient à gagner : Hollywood serait rebaptisée Ben Laden City (ornée des lettres géantes Allah Ackbar); les femmes seraient toutes forcées de porter la burka et le Michigan, l'état de Michael Moore lui-même, serait détruit par une attaque nucléaire iranienne.
Tout occupé à caser le maximum d'attaques envers le camp "des autres" (arrivé à ce stade du film, on a l'impression que les seuls amis de l'Amérique sont ceux qui portent des chapeaux de cow-boys ou des uniformes), Zucker ne fait même plus gaffe à la sensisbilité de son "camp" et il en vient assez vite à se tirer des rafales de balles dans le pied. Ainsi nous présente-t-il une succession d'enfants très malades, à qui ce salaud de Michael Moore blindé de thune avait promis une aide financière qu'il n'a jamais envoyée (cela voudrait-il dire qu'il faut beaucoup d'argent pour être soigné aux Etats Unis ? Est-ce qu'une âme courageuse dénoncerait cela dans un documentaire ?). Autre élément dont il ne s'est probablement pas rendu compte : les seuls noirs aperçus dans son film sont des esclaves; les femmes dépeintes y sont toutes des cruches. La façon avec laquelle Zucker met en scène ce qu'il appelle les "vrais" américains (des soldats qui mangent des hamburgers) ressemble à s'y méprendre à une caricature venant de l'étranger. Si l'on s'en tient à la démonstration du film, le pire écrivain de tous les temps serait Charles Dickens (un homme qui attaquait les
fondements politiques et sociaux de son propre pays). Le dernier plan se veut un hommage à Casablanca (film considéré comme "gauchiste" en son temps). Et enfin, lorsque pour appuyer sa démonstration, le cinéaste décide d'utiliser le fantôme de Benjamin Franklin et le décor de Ground Zero en y rajoutant des gags (!!), il touche à l'intouchable dans l'inconscient collectif américain. Ainsi, comme cela était finalement prévisible, le film a plus subjugué que provoqué le camp libéral. Il s'est violemment gaufré au box-office (7 millions pour plus de 20 millions de budget) engendrant 1/10ème des scores moyens de Michael Moore. Et à y regarder de près, les critiques les plus virulentes à l'encontre du film ont émané le plus souvent de journaux conservateurs. Dans les deux camps, certains ont été jusqu'à suggérer que le film de Zucker était en fait une attaque très élaborée contre les républicains eux-mêmes. Ce n'est évidemment pas le cas. An American Carol est juste l'énorme pétage de plomb d'un réalisateur dont la vie et la carrière ont pris un mauvais tournant ces quinze dernières années. Et si vous êtes comme moi, amateurs de pétage de plomb gravés sur pellicule, alors vous savez quoi regarder pour Noël.

Rafik Djoumi

 

La Sainte Trinité de la Grande Amérique : JFK, Patton et le présentateur vedette de Fox News

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Lendemain de cuite  (Articles) posté le jeudi 13 novembre 2008 02:31


La vidéo ci-dessus, originellement linkée par Blunt, est une création du comédien Joe Cornish, co-créateur avec son ami Adam Buxton du show anglais Adam and Joe. Les deux compères gravitent dans la sphère de Nick Frost, Edgar Wright et Simon Pegg. Ils sont apparus dans Shaun of the Dead et dans Hot Fuzz, et Joe Cornish est censé actuellement écrire le script de Ant-Man avec Edgar Wright. En attendant, il fait le con à se moquer du dernier Bond et de son aspect 'gritty-naughty', si éloignés à son goût des frasques de Roger Moore.
Les paroles sont en bas de page, après le texte.




Sinon, à part ça, ce n’est absolument pas de Cornish dont je voulais vous causer mais de la fréquentation de ce blog, qui a fait dans la journée de lundi un petit bond remarquable (téma la tof). Avec 75 commentaires au dernier recensement, mon coup de gueule du dimanche soir intitulé Les Fifils à sa Moman semble en passe de devenir l’article le plus commenté dans la courte histoire de ce blog. Si j’avais le goût de l’audimat, je m’empresserais de comparer ces chiffres avec ceux, quatre à cinq fois moins importants, qui ont accompagné mes tentatives d’historique de la caméra portée ou mes analyses séquentielles de Spielberg. Et j’en déduirais alors qu’il vaut mieux laisser tomber la rubrique ‘Analyse’ et développer à fond la section ‘Coups de gueule’, bien plus à même de créer du remous internaute avec le trafic qui l’accompagne.


Je pense que ça peut valoir le coup de s’attarder quelques minutes sur cet incident ainsi que sur ce qui a été dit à propos de ce texte, d’autant que les commentaires se sont prolongé sur des forums annexes, m’interdisant d’y répondre.

Ce micro-évènement d’un jour, survenu au sein de la micro-communauté des ‘geeks cinéma francophones internautes forumeurs adeptes du talkback’ (ça élimine pas mal de monde) est assimilable à ce que j’appellerais, dans une analogie tout à fait personnelle, le ‘syndrome Attaque des clones’ ; ou comment un texte écrit à la va-vite, dans un style agressif et avec quelques tentatives d’humour, devient l’objet d’un mini-débat parce qu’il a effleuré une problématique qui touche tous les intervenants. Toutes les personnes ici présentes consomment du cinéma d’action contemporain et toutes ces personnes ont une histoire familiale. A partir de là, en créant un court-circuit inédit entre ces deux champs d’expérience, le texte renvoie chacun des lecteurs à quelque chose de forcément très personnel (‘Mon Dieu ! mon goût pour ces films est-il à ce point déterminé par le rapport à mes parents ?’) et cela oblige ce lecteur à se positionner, par rapport à son vécu et par rapport au groupe culturel dans lequel il évolue. Le type de lecteur dont nous parlons ici étant naturellement prompt à débattre, puisqu’il est, je le rappelle, ‘geek cinéma francophone internaute forumeur adepte du talkback’, un débat relativement passionné ne tardera pas à surgir, dans lequel les intervenants prendront position (pour, contre, 50/50) en confrontant leur ressenti et leur expérience au vaste champ qui a été suggéré par le texte ‘coup de gueule’.

De ce point de vue, le texte ‘coup de gueule’ peut être assimilé à un microbe. Si ce microbe est déjà bien connu par l’organisme ‘geek cinéma francophone’, il sera immédiatement absorbé et anéanti (en langage internaute, on appelle cela un ‘troll’ et il est aussitôt absorbé par des ‘wuz here’). Mais si ce microbe propose une caractéristique inédite, le court-circuit qu’il déclenche au sein de l’organisme va générer la création d’anticorps spécifiques, durant une période de crise plus ou moins longue. Ces anticorps sont les termes du débat qui a lieu. Ils permettent à chaque intervenant de tester la validité du problème (donc d’identifier les composantes du microbe) et dans le meilleur des cas lui offre la possibilité d’une introspection qui affirme sa propre stabilité. La période de crise passée, l’organisme ‘geek cinéma francophone’ retrouvera son équilibre. Il se verra doté d’un nouveau mécanisme de défense, qui se déclenchera automatiquement si un microbe par trop similaire pointe un jour son nez. (et comme le Dieu des Geeks adore la synchro, figurez-vous que, quelques heures après avoir écrit ce texte, je me suis chopé un vrai microbe. Cela fait trois jours que je me traîne une sale grippe)

Ca c’était le bon côté des choses. Voyons maintenant le mauvais.

Si le genre de diatribe dont je me suis rendu coupable peut effectivement déclencher le débat, elle contribue aussi à poser de sérieuses limites. Je vous renvoie tout d’abord vers l’intervention de Sam Spade, qui tout en se chargeant de rappeler qu’il s’agissait là d’un ‘coup de gueule’, a également tenté de résumer ce qui constituait selon lui un problème dans l’étude de la réception des films. Pourtant, lorsque Sam affirme avec prudence : ‘Attention je dis pas que Rafik nous emprisonne dans une posture et dans une interprétation...’, je ne suis pas loin de penser au contraire que ‘Si, justement’ !

Le texte en question n’étant pas une analyse, il ne s’embarrasse pas des outils d’étude qui permettent l’analyse. Il n’y a là aucun effort d’objectivité puisque je ne me réfère à aucun chiffre, à aucune étude préalable ; je ne délimite pas le genre de films sur lesquels je vais m’attarder, ni la période, ni le système de production, ni des éléments sociologiques extérieurs à l’organisation de la famille. Je choisis les éléments que je vais mettre en scène afin d’y glisser l’analogie que j’ai en tête (comme beaucoup d’intervenants l’ont constaté). C’est le propre de la chronique, du ‘coup de gueule’ ; c’est le propre du ‘billet d’humeur’. On pourra alors allègrement pointer du doigt mon manque ‘d’honnêteté intellectuelle’, il n’y a pas d’honnêteté qui tienne puisque ce genre d’exercice est soumis à la dictature de celui qui écrit le texte, écartant ou contournant tous les obstacles qui l’empêcheraient d’atteindre son but. Ici, la mauvaise foi n'est qu'affaire d’appréciation. Dès lors, même si l’expérience de tout un chacun ne correspond pas forcément à ce qui est décrit dans le texte, c’est tout de même dans ce cadre bien délimité, dans ce carcan, que se feront les prises de position. Lord-of-babylon fera le constat qu’il aime les gros seins et les minous rasés mais qu’il déteste le dernier James Bond, et il se demandera où cela le situe. LMD ira chercher des textes passés où je chantais les louanges des comédiens éphèbes tels que Johnny Depp, en se demandant où se situe ma logique. Alertés par les termes que j’utilise, et les sentiments qui leur sont associés, Albundy, Tigelz, Beurk ou Jul me demanderont d’assumer ma promiscuité idéologique avec les très réactionnaires Eric Zemmour ou Alain Soral (oubliant que, contrairement à eux, je ne condamne pas l’évolution de la société, et n’en appelle pas au retour de valeurs semi-fantasmées, qui sont pour moi tombées en désuétude lorsqu’elles ont cessé d’être des valeurs pour devenir instruments d’oppression), ce qui est une façon inconsciente d’associer le carcan que j'ai créé avec mon texte par un carcan pré-existant (et donc le resserrer encore plus). Le Grand Wario commencera par affirmer ‘Je te voyais moins con que ça(comme c’est à peu près la cinquième ou sixième fois qu’il me qualifie de ‘con’, il faudra bien qu’il se décide un jour à valider ou non cette option), puis soulignera l’affreux sexisme d’un texte qui tend le bâton pour se faire battre, réagissant sans le savoir à des sentiments induits par le choix des mots plutôt qu’à une étude de la rhétorique en œuvre (puisque le texte interroge précisément une discrimination sexiste en cours de formation). Et bien sûr, beaucoup d’intervenants, ici ou sur un autre forum, ressortiront des films que j’ai toujours défendu pour les mettre à l’épreuve de cette grille de lecture. Mais quoi qu’il arrive, et j’oserais dire quelle que soit la pertinence des interventions, celles-ci demeureront fermement à l’intérieur du cercle délimité.


Il se trouve que c’est précisément ce type de ‘billet d’humeur’ qui, comme on l’a vu plus haut, provoquera l’affluence et le débat passionné. Le billet d’humeur mais pas l’analyse ! Qu’importe alors la virulence du débat, je le répète, celui-ci n’aura pas beaucoup de chances d’échapper au carcan imposé par le texte d’origine. Toutes les approximations, toutes les généralisations
hâtives de ce texte, et même ses tentatives d’humour (!) fonctionneront comme autant de balises qui délimitent l’espace du débat (à titre d’exemple, un gag pourri que j’avais fait dans ma critique de L’attaque des clones m’a valu 6 ans de remarques agacées des fans… parce que j’avais attribué une mauvaise couleur à la peau d’un alien ! Qu’importe qu’il s’agisse d’un gag pourri à la base, il devenait objet de débat).

Enfin, étant donné que j’ai moi-même délimité ce cercle, je me retrouve en position de force pour infirmer ou confirmer toutes les propositions du débat.

Je m'explique: si d’apparence un argument semble me mettre en échec (exemple : le Néo des Matrix n’incarne-t-il pas justement tout ce que tu dénonces ?) je n’ai plus qu’à tranquillement sortir du cercle que j'ai moi-même créé afin de d'aller trouver mon contre-argument ailleurs, mais cette fois-ci dans l’analyse ! Et c’est alors d’une façon plus posée et plus analytique que je tenterais de prouver, par exemple, que Néo est probablement le personnage le plus adulte que le cinéma d’action et de SF contemporain nous ait offert (ce qui d'ailleurs m’apprendra à ne pas terminer mes sites sur Matrix, puisqu’en abordant le volet Revolutions j’aurais nécessairement posé la question du Choix qui charpente la trilogie et ouvre à la pleine maturité). Bref, tout ça pour dire que ce système est bien pervers tant il apparaît qu'il offre les pleins pouvoirs à l'initiateur du texte !

 

 

Or, et c’est là où je voulais en venir, ce cloisonnement du débat par l’exercice du ‘billet d’humeur’ plus ou moins provoc’ est précisément la méthode par laquelle les grands éditorialistes de ce monde génèrent les mécanismes de la pensée unique. En toute liberté, sans aucune pression du gouvernement ou des places financières, ces éditorialistes laissent parler leurs sentiments sur la situation socio-politique, à grands coups d’approximations et de généralisations, et ils délimitent ainsi pour leurs lecteurs/auditeurs/téléspectateurs le carcan dans lequel se déroulera le débat plus ou moins passionné. La place qu’occupe ces ‘leaders d’opinion’ dans la hiérarchie sociale, la sélection préalable qui leur a valu d’occuper cette place, fait en sorte que la carcan qu’ils délimitent ainsi dans l’opinion publique rejoint quasi-automatiquement les intérêts du gouvernement et des places financières. C’est le type de démonstration que fait très régulièrement un intellectuel tel que Noam Chomsky pour expliquer les mécanismes de ce qu’il appelle la ‘dictature douce’ des démocraties occidentales. Et c’est en étudiant ces mêmes mécanismes que Jean Baudrillard avait prophétisé, dans les années 80, que le discours paranoïaque du Front National (immigration/insécurité/chômage) finirait par délimiter le cadre du débat pour tous les partis politiques français, ce qui lui valut de se faire kicker la gueule par à peu près tous les médias et les politiques. Nous sommes aujourd’hui en plein dedans et cherchons encore la porte de sortie.

Ce qui se produit donc à notre petit niveau micro-geek est aussi ce qui pollue la parole et l’échange à un bien plus large niveau social. Si je suis coupable de déverser mes sentiments confus dans un billet d’humeur, vous êtes aussi coupables de cristalliser dessus vos propres sentiments  en réagissant et en vous positionnant à l’intérieur du territoire ainsi délimité.

Je faisais plus haut une analogie avec les anticorps, gardiens de notre système biologique, que l’on peut aisément comparer à des flics. Les anticorps du système intellectuel sont eux aussi des flics, à la différence qu’ils ne servent pas seulement à nous protéger des agressions extérieures. Ils servent aussi à empêcher la pensée de s’évader vers des territoires qui pourraient lui apparaître à priori déstabilisants ou dangereux. Ce même lundi, dans les commentaires du sujet Hellboy II, Michael, du site Internet wildgrounds.com, pointait un phénomène très intéressant, et très actuel, au sujet d’une forme d’autocensure de l’imaginaire. Après lui, Eglantine faisait remarquer que ce phénomène avait pris corps dans un échange houleux entre des forumeurs du site dvdclassik  (la preuve qu’ils sont très en colère, d'ailleurs, ils s’envoient des Djoumi à la gueule). Ce phénomène décrit par Michael, et la façon avec laquelle s'empoignent les forumeurs désignés, est en rapport direct avec tout ce qui a été évoqué dans le coup de gueule des ‘Fifils à sa moman’. Mais pour que la pensée puisse percevoir ce lien, il faut préalablement qu’elle se soit échappée du carcan qu’on avait délimité pour elle. Autre exemple, plus abordable : beaucoup de titres de films ont été cités pour confirmer ou infirmer mon ‘billet d’humeur’. Mais personne à ma connaissance n’a cité le film des frères Coen No Country for Old Men, qui pourtant évoque avec insistance la place du Père, l’héritage du western et sa confrontation avec le cinéma d’action, l’impossibilité d’Hollywood à pérenniser certaines figures héroïques etc. La raison pour laquelle ce titre n’a pas fait surface dans les échanges, alors que chacun d’entre vous connaît et apprécie sûrement ce film, réside dans le fait que le carcan que j’avais délimité interdisait cette analogie, interdisait cette libre circulation de pensées.

En conclusion : méfiez-vous de moi et, surtout, méfiez-vous de vous !

Amicalement
Rafik Djoumi

 

Discuter de cet article sur le forum de Rafik

 

 

 

Et comme promis, les paroles du clip de Joe Cornish

He's got a gun and great big man-tits
He's got jug-ears and tiny trunks
Dame Judi Dench is FURIOUS with him!
He's gone completely out to lunch

The Quantum of Solace! (The Quantum of Solace!)
I don't know what that means! (What does it mean?)

He's having flash-backs in black and white
No more raised eyebrows, no more quips
He's got the stunt team from the Bourne films
and lots of products sponsorship

The Suantum of Quolace! (The Suantum of Quolace!)
Did I get it confused? (I got it mixed-up!)

He's nearly dead or really nearly
It's much more gritty than before
No silly gadgets, just lots more fighting
with that French bloke that does parkour

The Thingy of Whatsit! (The Something of Boris!)
I forgot what it's called! (Is that what it was?)

Sometimes I wish Roger Moore would come back
with an underwater car or some kind of jetpack
or a hover-gondola and a Union Jack

Forget it, mate, it's not the '80s!
He'd rather kick you in the face!
We've got a new Bond for the naughties
because the world's a TERRIBLE place!

The Quantum of Solace! (The Quantum of Solace!)
I've written it down! (I'll remember it now!)

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Parlons politique... parlons GTA  (Articles) posté le jeudi 17 juillet 2008 03:35

 

 

    Il y a six ans de cela, à l’occasion d’un texte sur GTA Vice City, je m’étais fendu d’une petite parabole sur les rapports entre la politique et le Jeu Vidéo. En me basant sur la décision d’une Cour de Justice américaine, qui contestait la liberté d’expression du Jeu Vidéo au motif que ce dernier n’était pas assimilable à un objet culturel, je relevais le scandale et décortiquait en partie le message politique sous-jacent du jeu GTA Vice City, ainsi que son rapport au film Scarface dont il était une prolongation explicite.

Ce texte fut commenté sur certains forums consacrés au Jeu Vidéo, et d’aucuns s'y demandaient comment j’avais fait pour voir quoi que ce soit de « politique » dans un jeu tel que GTA. Il était à leurs yeux inconcevable qu’un jeu « bourrin et fun » puisse proposer un quelconque discours, à fortiori un discours politique. En cela, je l’avoue, ces forumeurs ne m’apparaissaient pas forcément éloignés des magistrats américains dont j’avais pointé l’aveuglement en début d’article.

 

Ce qu’il y a de bien et de terrible avec la culture de masse, c'est que son omniprésence suffit parfois à la rendre invisible. Déjà, en 1983, celui qui croyait percevoir un discours politique dans le film Scarface passait aisément pour un allumé de la carafe. Soyons sérieux ; un film écrit par Oliver Stone et qui débute par des images d’actualité de Fidel Castro et de réfugiés cubains ne peut en aucun cas contenir du politique. Quelle idée idiote ! Et de même, un Jeu vidéo sorti en 2002 qui, sur toute sa durée, tirait à boulets rouges sur l’idéologie dominante des années 80, ne pouvait en aucun cas être assimilé à du politique. M’enfin, voyons, quoi !...

 

 

Sorti il y a plus de deux mois, le Jeu Vidéo GTA IV s’est affirmé comme le produit culturel le plus vendu au monde, atomisant l’industrie du disque et du cinéma et annonçant avec fracas quel média dominait l’époque actuelle (le jour de sa sortie, GTA IV fut plus rentable que Pirates des Caraïbes 2 sur toute sa période d’exclusivité, le symbole est frappant !). Et parvenu à ce niveau d’omniprésence, comme affirmé plus haut, GTA IV est soudain devenu invisible ! Une recherche croisée sur le titre du Jeu et le mot « politique » ne donnera tout au plus que des articles ayant trait à la condamnation morale du titre par des politiciens américains en campagne : une infinité de textes s’en prendront sans vergogne à la violence graphique du Jeu et à son contenu explicitement sexuel, mais rien, pratiquement rien, qui ressemble de près ou de loin à une étude sur le discours politique du jeu (à l’exception notable d’Olivier Séguret et de Pierre Gaultier, seuls journalistes de la presse papier en France qui osent considérer le Jeu Vidéo comme un média qui mérite d’être traité)

 

Conclusion : GTA IV, produit culturel le plus vendu de la décennie, ne contient aucun discours politique, en tous cas rien qui mérite qu’on s’y attarde.

 

 

Welcome to Liberty City. Where the American dream goes to die

 

Bienvenue à Liberté-ville, où le rêve américain s’en va mourir. C’est en ces termes dénués de toute implication politique que le site officiel du jeu nous accueille. Grand Theft Auto IV raconte l’histoire de Niko Bellic, un ancien soldat serbe de la guerre de Bosnie qui s’était reconverti dans le trafic humain. Répondant à l’invitation de son cousin Roman, à la tête d’une petite société de taxis, Niko Bellic débarque à Liberty City avec l’espoir d’y refaire sa vie.

 

Liberty

La ville de Liberty City était déjà celle où se déroulait l’action de GTA III (premier jeu de la franchise à être modélisé en 3D et qui fut celui qui imposa définitivement le titre dans le monde vidéoludique). A l’origine, ce nom « Liberty » servait à évoquer conjointement deux notions séparées : 1/ L’Amérique et son utilisation abusive du terme « Liberty » qui charpente sa mythologie ; 2/ La sensation toute nouvelle de liberté d’action qu’offrait alors ce Jeu. Dans GTA III, Liberty City amalgamait les caractéristiques de plusieurs grandes villes américaines. Dans GTA IV, la ville est une réplique évidente de New York. Chaque place célèbre y trouve son équivalent : Central Park – Middle Park, l’immeuble MetLife – l’immeuble GetaLife, Broadway – Burlesque etc. Chaque quartier voit son nom parodié par un jeu de mots : Manhattan (nom d’une tribu d’indiens) devient Algonquin, Le Queens (la reine) devient le Dukes, Brooklyn (quartier popularisé par ses résidents juifs) devient Broker (un courtier, un brocanteur), New Jersey (qui doit son nom à l’île de Jersey) devient Alderney (le nom anglais de l’île d’Aurigny), le quartier des artistes devient Westdyke (gouines de l’Ouest), etc. Si le joueur le désire, il peut en apprendre plus sur l’historique de la ville en allumant son poste de télé et en allant sur la chaîne documentaire ; une émission assez longue (qui singe le style didactique d’History Channel) retrace la fondation de Liberty City. Tandis que les images du documentaire nous montrent des massacres d’indiens, des lynchages de noirs, des puritains chassant les sorcières, des émeutes et des massacres inter-européens, la voix des narrateurs insiste sur la vertu, la droiture, le souffle de la liberté que symbolise cette cité.

D’emblée, le joueur est confronté au paradoxe de l’Amérique qu’on lui a vendu et celle qu’il découvre. Le cousin Roman, qui se vantait d’une réussite exemplaire faite de manoir et de jolies filles, n’a qu’un vague taudis à vous offrir comme logement. Tenancier d’une entreprise de taxis anonyme et endettée, située au cœur du quartier russe, il est régulièrement racketté par ses compatriotes d’Europe centrale. Ainsi, les premiers ennemis que Niko Bellic aura à affronter sont « ses semblables », petites frappes qui tentent d’imiter maladroitement les héros des Affranchis, et pour qui au fond le « rêve américain » consistait avant tout à ressembler aux gangsters du cinéma américain. Si par le passé, la licence GTA a mis en scène des personnages inspirés du folklore fictionnel (Tony Vercetti, émule de Tony Montana dans GTA Vice City, Carl "CJ" Johnson, tout droit sorti d’un gangsta’rap dans GTA San Andreas) cette fois-ci le jeu commence par nous présenter des personnages qui, au sein de la fiction, s’inspirent eux-mêmes de modèles fictionnels. Une façon pour le moins inédite de souligner que les modèles exportés par l’Amérique lui reviennent au visage.

 

Vlad Glebov, le racketter du quartier russe de Hove Beach qui a trop maté Le Parrain

 

 

 

Médias

Ce rapport pervers à la fiction ne s’arrête pas là. Dans le souci d’offrir au joueur un univers tangible qui imite au mieux la « réalité », les créateurs du Jeu ont apporté un soin peu commun à la présence médiatique, en soulignant jusqu’à l’excès sa vulgarité et son hypocrisie. Le reality-show le plus populaire ne s’appelle plus America's Next Top Model mais America's Next Top Hooker. Les bimbos blondes ont cédé la place à des prostituées blacks bien en chair, coachées par un pimp impitoyable, et la caméra suit et juge leurs performances auprès des clients dans la rue. L’émission spécialisée dans le « people » s’appelle tout simplement « I’m rich » et consiste en des célébrités qui énumèrent leurs possessions et leur fortune sans que l’on sache jamais si elles ont une profession. Dans le souci d’atteindre le plus large public masculin, du bourgeois métrosexuel à l’ouvrier de base, l’émission The Men’s Room est co-présenté par l’authentique catcheur Bas Rutten, shooté à la testostérone, et son collègue Jeremy, un homosexuel particulièrement efféminé ; l’émission prodigue des conseils en relation sociale qui, généralement, se terminent en cours de close-combat. Le dessin animé Starship Troopers s’appelle maintenant Republican Space Rangers, et il suit les aventures de texans de l’espace qui envahissent des planètes et massacrent leurs habitants en évoquant la présence d’armes de destruction massive etc.

Les groupes médiatiques qui possèdent ces chaînes de télévision (Weazel, CNT) sont également ceux qui possèdent les stations de radio. Ainsi, la seule source d’information de la ville provient de la station et de la chaîne Weazel News (« Weasel », la fouine, est un animal cousin du renard, « Fox ». L’analogie à Fox News est donc on ne peut plus appuyée). Véritable organe de propagande ultra-conservatrice, Weazel News est l’occasion pour le joueur de s’amuser de ses propres méfaits. En effet, certaines des missions les plus sanglantes et les plus spectaculaires qui sont confiées à Niko Bellic (comme par exemple un détournement de fourgon de prisonnier) font l’objet d’un flash spécial le lendemain à la radio. L’attaque et le nombre des victimes y est dûment et crûment détaillé, mais hélas il ne sera jamais question d’un suspect typé « Europe de l’Est » puisque toutes ces attaques seront immédiatement attribuées à des terroristes musulmans (cette paranoïa est d’ailleurs suffisamment entretenue pour que certains passants, lorsque vous les bousculez, s’enfuient en criant au terroriste). La station de radio d’extrême droite WKTT (We Know the Truth) tente, elle, de démontrer dans ses talk-shows en quoi l’Amérique est grande et en quoi la démocratie en fait un état totalitaire, tandis que l’émission Just or Unjust du juge Grady examine des litiges en donnant systématiquement tort aux femmes. En contrepoint, la radio de service publique Liberty Public Radio donne la parole au catastrophiste Brendan Roberts (un mix entre Al Gore et Robert Redford) ou a des partisans de la médecine alternative et homéopathique qui chantent les louanges de la thérapie holistique (qui consiste selon eux à faire des trous –« holes »- à l’endroit où l’on souffre), le tout face à des représentants de l’industrie pharmaceutique qui défendent les vertus de leurs pilules colorées (par exemple, le jaune = la joie). Le reste de la bande FM est consacrée à quantité de radios musicales, animées par des DJs représentatifs de leur audience supposée. Ainsi la radio disco-citadine-bourgeoise Studio K109 est logiquement animée par Karl Lagerfeld ; Radio Broker est la radio du rock alternatif-progressiste-antibourgeois-désabusé, et elle est logiquement animée par Juliette Lewis ; enfin Liberty Rock, pour qui rien de bon ne s’est fait musicalement ces vingt dernières années, est animée logiquement par le vétéran Iggy Pop.

Enfin, la soupe médiatique de Liberty City ne serait pas complète sans Internet (accessible dans plusieurs cyber-cafés éparpillés en ville), véritable repaire de spams, truffé de pages délectables où des médecins mexicains proposent des produits interdits, où l’on dénonce toutes les conspirations possibles et imaginables, et où, au cœur du chaos, les grands groupes médiatiques tentent de se ménager une place en se contentant de dériver leurs produits télévisuels (et de vendre au passage des sonneries de portable à 100 dollars l’unité).

 

 

Le "Heart Stopper Burger", le hamburger qui vous promet l'infarctus

 

 

Dictat

Enfin, tout ces éléments ne sont guère que des écrins autour de l’élément le plus envahissant (et donc le plus « invisible ») de l’univers du Jeu GTA IV, à savoir la publicité.

Télé, radio, Internet mais également les murs de la ville, les bus, les taxis, les bancs publics... la publicité carnassière semble charpenter l’univers de GTA IV. Il serait impossible (et vain) de vouloir lister ici les milliers de parodies et de jeux de mots graveleux (Pisswasser/Budweiser, Eunux/Linux, Krapea/Ikea etc.) qui émaillent l’univers du jeu. Plus intéressante est la façon avec laquelle cette publicité, d’une vulgarité systématique, se glisse insidieusement dans les discours des protagonistes, et tout particulièrement les conversations « banales » des piétons de Liberty City. Débarrassé des oripeaux du politiquement correct, le discours publicitaire entendu quelques secondes avant à la radio ou à la télé devient un emballage commode pour le racisme du chauffeur de taxi, l’antidémocratisme du vendeur de rue ou la misogynie latente de la victime de la mode. Pour le joueur et pour son référent à l’écran, qui par nécessité ne parlent pas, circuler à pied dans la ville de Liberty City revient à adopter une attitude d’ethnologue, témoin d’une forme pernicieuse de dictature sourde qui finit par résonner à l’air libre dans les discours du « troupeau ».

 

 

 

Autocensure

Comme je le disais plus haut, la seule problématique « politique » soulevée par les médias autour de la franchise GTA consiste à faire caisse de résonance pour les discours agressifs de politiciens en campagne cherchant à faire interdire ce jeu violent ou qu’y’a plein de sexe dedans. Cette farce médiatique dure depuis dix ans maintenant et n’a fait que s’amplifier en suivant les courbes de vente. Mais s’il y a un point qui a rarement été évoqué par les critiques (ou par les fans qui reconnaissent volontiers la nature violente du jeu), c’est que malgré leur souci de réalisme quasi-maniaque, les créateurs du jeu se sont toujours interdit d’y faire figurer des enfants… et des animaux de compagnie ! On comprendra aisément que la présence d’enfants aurait poussé le bouchon un peu loin dans un jeu où il arrive fréquemment (et souvent par accident) que votre véhicule embroche des piétons, décorant votre pare-brise de leur sang. Mais plus intéressante est l’autocensure concernant les chiens et les chats, puisqu’elle semble à priori résulter du réflexe bien connu du spectateur de films : celui-ci peut en effet se repaître des pires horreurs infligées à un humain d’âge adulte ; il sera invariablement scandalisé si vous zigouillez un chien ou un chat. Il semble pourtant que l’autocensure chez les créateurs du Jeu ne peut pas se faire sans un doigt d’honneur. Si le joueur a la curiosité de se rendre au café théâtre qui borde l’avenue Burlesque, il pourra entre autres y découvrir Katt Williams (comique stand-up américain, d’assez petite taille, qui joue son propre rôle). Dans l’un de ses sketches, Katt Williams se plaint d’être la personne la plus petite de Liberty City, et il fait remarquer que ce n’est pas un chien que vous avez cru croiser l’autre jour dans la rue mais lui, à quatre pattes, en train de chercher son joint. Au milieu des rires de la foule se trace avec évidence la nature du contrat tacite, et hypocrite, qui s’est créé entre le joueur et les créateurs.

 

En traversant le chinatown, Niko Bellic sera frappé... par le racisme épouvantable de ses habitant

 

 

Définition

Mais tout ceci ne constitue finalement que le décor dans lequel va évoluer le joueur. Et la majorité des joueurs pour qui la notion de « politique » ne recouvre qu’un champ lexical très limité préfèreront voir dans cette vision humoristique de la ville américaine une simple parodie. D’autres oseront parfois employer le mot « satire » à propos de GTA, mais ils prendront soin de ne pas trop appuyer sur les mots « politique » et « sociale » qui logiquement devraient lui faire suite. Et je pense que pour la majorité des joueurs ou des non-joueurs, un jeu comme GTA ne pourra pas être qualifié d’œuvre politique pour la simple et bonne raison qu’il ne milite en faveur d’aucune idée de société (chose qu’on ne demande pas, par exemple, à certains films unanimement considérés comme "politiques").

 

Anarchy from the UK 

Avant d’aller plus loin, rappelons que Dan et Sam Houser, fondateurs du label Rockstar Games et développeurs de la saga, sont des quadras nés en Angleterre. Bien qu’ils ne se soient jamais trop épanchés sur leur biographie, on peut logiquement penser que leur jeunesse fut obligatoirement bercée par des Sex Pistols, des Clash et d’autres grands amoureux des institutions britanniques. Bien que Rockstar soit basé aux Etats-Unis, l’esprit de ses créateurs semble manifestement marqué par un héritage « nofuturesque », et ils ont d’ailleurs fréquemment brandi leurs origines pour justifier du regard « décalé » qu’ils pouvaient porter sur l’Amérique.

La série des jeux GTA, comme nous l’avons évoqué plus haut, doit son succès en grande partie à la sensation de liberté qu’elle offre au joueur : liberté de voguer au cœur d’une ville richement détaillée ; liberté de laisser parler ses pulsions destructrices/sadiques/suicidaires sans avoir à troubler l’ordre social ; mais aussi liberté d’avancer à son rythme (le joueur n’a pas à enchaîner les missions ; plusieurs d’entre elles sont proposées simultanément en attente d’être honorées) ; et liberté de gérer le temps imparti au jeu (« finir un GTA » ne représente seulement que 30 à 40% de ce qu’il est possible de « faire dans un GTA »). A cette liberté s’ajoute le choix moral régulièrement proposé au joueur, et qui consiste le plus souvent à décider d’abattre ou non une victime sans défense (avec bien sûr des conséquences directes à ce choix). Dans GTA IV, cette question du choix moral est au cœur du climax narratif du jeu, et décide des dernières missions et derniers évènements qui concluront l’aventure de Niko Bellic. Il s’agit en l’occurrence de deux mauvais choix qui mèneront chacun vers un final à la tonalité mélancolique.

 

Morality Choices

Niko Bellic est un ancien soldat, un ancien négrier et un tueur à gages dans l’enceinte de sa nouvelle ville. Selon la disposition du joueur, le nombre de personnes qu’il aura à abattre durant le Jeu peut aisément culminer à 200 victimes. Mais durant tout le jeu, ses amis proches (avec lesquels il est recommandé d'aller au resto, au bowling, au billard, de se bourrer la gueule pour recueillir leurs confidences) tous ses amis passeront leur temps à lui rappeler qu’il est un « type bien » ! Et cet insistance à marquer la bonté de Bellic atteint des proportions plutôt troublantes chez les femmes de cet univers, qui généralement condamnent sa violence. Bref, tout concourt à l’idée que l’environnement proposé n’offre aucun choix à ce "type bien" si ce n’est des mauvais choix.

L’une des premières missions d’importance confiée au personnage consiste à se débarrasser de syndicalistes du bâtiment armés jusqu’aux dents. Ceux-ci disputent à la mafia les restes fumants de deux gigantesques tours (on se demande lesquelles) récemment effondrées dans un attentat terroriste. Cette mission va indirectement jeter le héros tour à tour dans les bras de la police, de la mafia, du FBI, de la NSA qui toutes s’adonnent à une gigantesque et absurde partie d’échecs faite d’alliances, de trahisons, d’intérêts croisés qui ne mènent à rien et font beaucoup de morts. En bas, des passants et de la chair à canon qui récitent la dernière publicité ; en haut de puissants sociopathes qui font mumuse avec le destin de la ville et de ses habitants ; au milieu un tueur en série que tout le monde s’accorde à considérer comme un « type bien ». La toute première phrase prononcée par Niko Bellic, dans le tout premier teaser du Jeu, consistait en un simple « Life is complicated ».

 

Les Fédéraux (qui vous emploient en tant que tueur) annoncent qu'ils mettent fin au Crime organisé

 

 

Pursuit of Happiness

A l’époque où fut rédigée la Déclaration d’Indépendance, plusieurs des pères fondateurs firent connaître leur désaccord quant à la fin d’une phrase : « tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Cette notion de recherche du bonheur, « Pursuit of Happiness », fut jugée plutôt vague et sujette à des interprétations contradictoires (et de fait, elle posa problème durant plusieurs jugements de la Cour suprême au XXème siècle). L’expérience a démontré, aux Etats-Unis comme en France, que déjà les termes « Egaux » et « Liberté » étaient affligés d’interprétations parfois dangereusement fluctuantes. La notion de « recherche du bonheur », elle, est d’autant plus fluctuante que personne ne semble vraiment savoir de quoi est constitué ce fameux « bonheur ». Ces mots ont néanmoins charpenté l’esprit et la mythologie de tout un peuple, jusqu’à donner parfois l’impression que ce peuple était condamné à rechercher ce bonheur au mépris de sa santé ou de son portefeuille.

Dans l’univers de GTA IV, la recherche du bonheur par les récents immigrés russes consiste à imiter les gangsters des films américains ; la recherche du bonheur des gens de pouvoir consiste à donner libre cours à leur goût du jeu antisocial ; la recherche du bonheur de tout le monde consiste à acheter des bidules dont personne n’a besoin en s’empêchant de trop y penser. Dans la société de GTA, la recherche du bonheur de la masse fait que l’individu n’a plus d’autre choix que les mauvais.

 

 

 

Le Cœur du Jeu

Le touriste qui se rend à New York (la vraie, celle dans la vraie vie) découvrira aux pieds de sa plus célèbre Statue, Miss Liberty, des chaînes dont elle vient de se défaire.

Pour les artistes à l’origine de cette sculpture (artistes pas vraiment progressistes d’ailleurs) le message semblait sans équivoque et ces pieds déchaînés marquaient la rupture d’avec l’ordre ancien, celui qui n'imposait au peuple que la servitude. Dans GTA IV, Miss Liberty est remplacée par The Statue of Happiness. A l’inverse de son modèle, cette « Statue du Bonheur » affiche un large sourire, qui la fait vaguement ressembler à une Hillary Clinton en campagne, et elle porte fièrement à bout de bras une sorte de milk-shake ou de goblet de Coca, bref un machin de consommation quelconque.

Or, GTA IV, comme beaucoup d’autres jeux, propose un easter egg, une petite surprise bien cachée. Et cette surprise attend le joueur qui trouvera l’entrée secrète pour se rendre à l'intérieur du corps de la statue. II y découvrira que la Statue du Bonheur possède en son sein un gigantesque cœur humain, et que ce cœur est traversé de chaînes…

 

 

Alors bien sûr, tout ceci ne nous mène peut-être pas aux sommets du discours politique et ne fera pas forcément frémir les étudiants de Sciences-Po. La démarche, rappelons-le, ne consistait qu’à souligner que ce jeu « bourrin et fun » avait également son propre discours politique à proposer. Et sur les millions de pages et d’heures de programme consacrées au « phénomène GTA », ceci méritait tout de même qu’on en fasse mention, quand bien même il ne s’agit que d’une série de Jeux vidéo… que d’un produit culturel de masse… que du produit culturel le plus vendu de la décennie.

 

Rafik Djoumi

Remerciements à Alexandre Tylski, docteur es-Miss Liberty

 

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