Bon ça y est, on s’est bien foutu de la tronche des américains.
Puisqu’il s’agit de prouver qu’on a rien à leur envier, alors félicitons-nous maintenant de nos grosses gamelles et de notre embarras national. En France, en cas d’échec, on prend toujours soin de préciser qu’« un film c’est un prototype » ceci afin de rappeler aux moqueurs qu’on n’est pas là non plus pour vendre des boîtes de petits pois avec garantie de résultat. Aux Etats-Unis (où les films sont aussi des prototypes), en cas d’échec, on se tire dans les pattes, on se dénonce dans les médias, on décapite éventuellement les patrons et on couvre les réalisateurs de goudron et de plume pour les offrir au bûcher médiatique. A la rigueur ils ont une excuse puisque, là-bas, l’argent foutu en l’air ne leur reviendra pas et qu’il faut bien trouver des coupables. En France, on a cette chance incomparable qui fait que ceux qui ont lancé la production des films qu’on n’est pas allés voir sont aussi ceux qui choisiront les projets de l’année prochaine.
Aussi, comme j’ai confiance en l’avenir et que j’aime bien être serviable sous mes airs malicieux, j’ai converti les budgets français de l’euro au dollar, puis avec ma petite calculette j’ai passé quelques heures à réajuster ces dollars en fonction de l’inflation annuelle (calcul bien galère d’ailleurs). Tout ça pour débusquer dans le passé quelques films n'américains aux budgets strictement équivalents à nos flops français, et éventuellement montrer ce qu’il est possible de faire avec ces sommes. Juste histoire de…
Bien que ça ne me fasse pas plaisir, on commence cette liste, forcément, avec celui dont tout le monde cause :
Sa Majesté Minor de Jean Jacques Annaud
Budget : 30 430 000 euros
138 270 entrées
497 copies
Bon, on
ne va pas continuer à jouer les pleureuses. Il faut se faire
une raison : l’empreinte du christianisme a
définitivement balayé la culture
'hérétique' de l’antiquité, et les
méditerranéens que nous sommes ont enterré
bien au fond du jardin tout système de pensée et
toute cosmogonie soigneusement léguée par leurs
aïeux. Que le film d’Annaud puisse indifférer ou
gêner le public, c’est une chose. Le projet du
réalisateur, comme beaucoup de ses projets, se savait
dès le départ risqué et pas forcément
en phase avec les attentes de ses contemporains.
Mais les arguments qui ont servi à le dégommer à boulets rouges, ici et là, flanquent tout de même un peu la honte. Avec Le Labyrinthe de Pan (globalement bien accueilli à défaut d’être apprécié, au sens premier) les médias français avaient déjà donné toute la mesure de leur inculture dès qu’on osait dépasser le stade du catéchisme et remonter le temps. Le film d’Annaud, lui, s’est bouffé dans la face et l’inculture et la violence qui en découle à l’occasion.
Pour le coup, les chroniqueurs de notre pays se sont complètement emmêlé dans leur dictionnaire des synonymes, confondant allègrement grossièreté et vulgarité, paganisme et paillardise, Pasiphaé et zoophilie, truisme et truie, focalisant toute leur attention sur la présence à leurs yeux incongrue de phallus (quoi ? Vous voulez dire comme celui de Christian Slater dans Le Nom de la rose ?). Du coup, on ressent une certaine honte à lire les critiques américaines du film, qui pour le coup, malgré leur fréquente incompétence, ont poussé leurs études jusqu’à l’Université et savent manier le mot ‘hermétique’ avec un peu plus d’aisance.
(film au budget équivalent : La Guerre des étoiles)

Mais si l’on en croit Le Film Français, l’œuvre d’Annaud n’est pas la plus grosse gamelle de l’année en terme de budget/copies/spectateurs. Ce privilège reviendrait à :
La Vie intérieure de Martin Frost de Paul Auster
Budget : on murmure 3 500 000 euros, mais c’est pas sûr
Entrées : … chut !...
Comme
tout le monde le sait, les écrivains sont tous des Jean
Cocteau en puissance. Finalement, les livres, les films, tout
ça c’est kif kif. Tu sais manier Word 6.0, tu sais
manier une caméra et un banc de montage quoi.
Achtement à la mode il y a dix ans, Paul Auster s’est donc vu confier un budget avec lequel Kounen aurait pu tourner deux fois son Dobermann. Et comme certains de nos confrères sont conciliants avec les premiers films (sauf lorsqu’il s’agit de Dobermann), la véritable déception provoquée en projection de presse par le film austère d’Auster a été mise sur le compte de… son manque de moyens. Ben voyons.
La promo de La Vie intérieure de Martin Frost (à distinguer de Jack Frost, le bonhomme de neige qui te zigouille la vie de l’intérieur) a fait preuve d’honnêteté. Tout a été fait pour prévenir le spectateur de ce qui l’attendait, avec une affiche toute en séduction et en glamour : David Thewlis et Irène Jacob en pyjama ; une planche de bois faisant office de porte ; un fond blanc avec plein de mots indéchiffrables gribouillés dessus. Bref ça sent le Michael Bay.
Résultat des courses : 16 entrées le jour de sa sortie... oui… 16… pour tout le pays. Moins qu’à une seule séance de presse. Pour l’heure, cette co-production franco-américano-portugo-espagnole (ils s’y sont mis à plusieurs) a rapporté 121 000 euros sur le monde, de quoi s’acheter une maison de 4 pièces à Saint-Fargeau avec des vraies portes.
(film au budget équivalent : à priori, le Cronos de Guillermo Del Toro)
Le Deuxième Souffle d’Alain Corneau
Budget : 23 600 000 euros
493 255 entrées
586 copies
Le film
manifestement en couleur d’Alain Corneau est devenu cette
année le grand lauréat des Brutus d’or, une
manifestation créée par des gars persuadés que
les Razzie Awards témoignent d’un humour et d’un
QI supérieur à 24.
Pas vu le film en couleur du père Corneau, mais j’ai cru comprendre, en lisant les avis ici et là, qu’il déclenchait des vagues de rire.
Est-ce dû à de l’indigence scénaristique digne d’un Philippe Garrel ? Des faux raccords à la Benoît Jacquot ? A l’équipe technique visible dans les reflets de vitre pendant 5 minutes comme dans les films de Manuel Poirier ? Non, non, c’est drôle parce que dans les scènes d’action, s’tu veux, il s’amuse à refaire John Woo. Ha bon… d’accord…
(film au budget équivalent : Le Parrain)

La Disparue de Deauville de Sophie Marceau
Budget : 4 500 000 euros
174 034 entrées
209 copies
Une
succession d’intuitions géniales. Déjà,
confier un thriller bien budgété à la
réalisatrice de Parlez-moi
d'amour, ça en impose. Et puis on
connaît la rigueur et le sens du détail de la star,
ses discours cannois en ont fait foi.
Ensuite, bazarder le truc sur un parc de salle équivalent à celui du dernier James Gray, ça témoigne d’une confiance certaine dans la saine concurrence entre thrillers.
Mais alors faire reposer cette entreprise itshecoquienne sur les épaules de Christophe Lambert, aujourd’hui en 2007!, c’est au-delà du fascinant. On touche à la poésie quelque part. A croire que les producteurs n’ont pas allumé un poste de télé ou même un PC depuis 1985.
Qui se chargera de leur expliquer qu’en terme de comiques populaires et charismatiques auprès du public français, Lambert a depuis longtemps atomisé Patrick Topaloff ou Jean Claude Van Damme et qu’il se hisse aujourd’hui au niveau d’un Jean Lefebvre ?
Pas encore vu le film sinon, mais ça ne saurait tarder, la bande annonce fleure bon le Mozinor…
(film au budget équivalent : je suis pas spécialiste du florin hollandais, mais je crois tout de même qu'on explose ici Le Quatrième Homme de Paul Verhoeven)
Une Vieille maîtresse de Catherine Breillat
Budget : 7 000 000 d'euros
99 903 entrées
164 copies
Allons bon. Que se passe-t-il ? On ne soutient plus le symbole de l’intelligence et de la maturité française ? L’ambassadrice de notre culture provocatrice et anticonformiste ?
Non… ne me dîtes pas que la simple mention
"film en costumes" a suffi à détourner de cette
œuvre élégante tous les ardents
défenseurs de Breillat, ceux qui savaient reconnaître
les fantômes de Carné, Bunuel et Renoir à la
vision d’une teub turgescente, Albert Camus dans le viol
organisé d’une comédienne, ceux qui
étaient en mesure de tirer le trait d’union entre
"caca popo " et "Je pense donc je suis", qui ont
toujours su que Derrida, Foucault ou Deleuze hé ben y
faisaient rien qu’à emmener les filles au WC pour
jouer au docteur ? Désertion. Ha les
lâches !
Malgré des avis critiques qui continuent de féliciter la grande dame, de peur qu’elle ne leur casse la gueule à la récré, le public des villes a boudé, mécontent de ne pas retrouver là sa ration de Pialat Dorcel. Bon, j’arrête ici mes vilenies, sinon Mme Breillat risque de m’annoncer triomphante que, pour me punir, elle ne me fera jamais jouer dans ses films. Je rappelle juste que, au-delà des apparences, malgré l’éclairage foireux, la prise de son éthylique, les comédiennes venues des plateaux de télé qui semblent en être à leur première lecture, malgré l’inexistence de la perspective, le montage obtenu en appuyant à même le plateau sur le bouton Pause puis Rec, malgré l’étrange impression d'être tombé sur les programmes nocturnes de feu LaCinq dans un accès d'insomnie, il y a là, normalement à l’écran, quelque part, 7 millions d’euros subventionnés qui se baladent; de quoi acheter 636 942 poupées Barbie Princesse (c’est cool, on peut déchirer leur robe et leur dessiner une moule au feutre rouge) ou mieux encore, de quoi se payer 140 000 séances chez le psy.
(films au budget équivalent : Chambre avec vue de James Ivory… ou Saw 3 si vous préférez)
Chrysalis de Julien Leclercq
Budget : 8 700 000 euros
131 850 entrées
320 copies
On a parfois l’impression étrange que certains films sont produits juste pour nous faire fermer notre clapet ; comme le gamin qui pleure depuis des jours pour qu’on lui offre une Game Boy Advance et dont le père excédé finit par lui envoyer au visage une Jim Boy Advance fabriquée en Chine et vendue 8 euros dans un couloir de métro.
Après des années passées à réclamer, via presse, via Internet, de la SF bien de chez nous qui défouraille, Papa Gaumont ouvre son portefeuille, sort le cash et demande à un réalisateur de court qui a eu la bonne idée de frapper à toutes les portes : « Hé toi là. On me casse les oreilles avec ces histoires de ‘genre’. J’ai vu ton truc de cinq minutes. Tu me fais le même, mais en plus long. ».
Pas question de se faire la main sur de la petite prod’, de maîtriser pas à pas le format long. Non, on prend le gamin par le col et on le bazarde direct sur le machin à 320 copies qui va inonder le territoire. Personne pour encadrer ? Pour faire remarquer que le script est aussi engageant qu’un PM des 90’s ? que le pitch a été recopié à la va-vite dans un catalogue de Videofutur ? Non, personne.
Résultat, des gun-fights dans des couloirs avec impacts rajoutés en post-prod, du champ-contre-champ mâtiné de champ-contre-champ (avec parfois une articulation scénique et chorégraphique à base de champ-contre-champ) et des comédiens qui se démerdent comme ils peuvent sur fond blanc… ou gris… ou métallique. On n’a pas envie pourtant de taper sur Leclercq, malgré ses déclarations péremptoires et désordonnées en promo. On regrette juste qu’il n’ait pas mieux consulté ses DVD de Minority Report et de Gattaca, afin d’y découvrir que les deux personnages principaux de tout film de SF étaient le décor et le postulat scientifique. Que de fait, avec du design foireux et du postulat scientifique foireux, il allait droit dans le foireux (en champ-conter-champ).
Certes, on nous demandera de l’indulgence et de comparer ce qui est comparable, puisque Chrysalis n’a paraît-il pas les moyens d’envergure d’un film de SF hollywoodien. C’est vrai quoi. 8 700 000 euros, c’est seulement 13 000 000 de dollars. 13 millions de dollars d’aujourd’hui correspondent à 6 petits millions de 1981. Alors, franchement, je vous le demande, qu’est-ce qu’un américain pouvait faire comme film de SF en 1981 avec un pauvre budget de seulement 6 millions de dollars ? Hein ? Hein ? Bon.
(film au budget équivalent : New York 1997)

La Chambre des morts de Alfred Lot
Budget : 6 110 000 euros
115 267 entrées
323 copies
Comme analyse pertinente et précise des tenants et aboutissants de cet échec, je propose la phrase suivante : « Je sais pas ce que c’est ».
(film au budget équivalent : French Connection)
Les Animaux amoureux de Laurent Charbonnier
Budget : 7 500 000 euros
85 782 entrées
400 copies.
Un
documentaire avec des animaux qui se font des bisous sur de la
jolie musique, ça vous dit ? 500 jours de tournage dans 16
pays différents, du matériel de pointe pour capturer
l’instant magique, du mixage haute fidélité, le
grand Philip Glass aux platines. Tout ça, ça douille
Madame. Mais comme on est le pays de
Microcosmos et du Peuple
Migrateur, qui s’extasie sur les papouilles
écolo mais se contrefout royalement des docs animaliers
insensés d’Hugo Van Lawick, ça devrait le
faire…
Mais non mec. Le public déjà bien croulant de Microcosmos a pris plus de dix ans dans les dents (ou ce qu’il en reste). Aujourd’hui c’est à peine s’il peut lever sa cuillère de soupe de tapioca jusqu’à la bouche. Alors mettre des kangourous en évidence sur l’affiche, je sais pas, ça fait exotique, ça fait dangereux, ça fait djeun de banlieue quoi. Moi si j’étais responsable marketing, j’aurais plutôt misé sur deux petits chatons qui jouent avec une pelote de laine, et on l’aurait eu notre gloire documentaire de l’année.
(film au budget équivalent : à ce prix là, ça nous fait non pas 1 mais carrément 2 docs de Michael Moore, soit Bowling for Columbine + Farenheit 911)
Big City de Djamel Bensalah
Budget : 14 460 000 euros
313 687 entrées
391 copies
Quelqu’un, quelque part en ville, a un soir pris une
cuite et s’est enchaîné en DVD Bugsy
Malone puis Terreur à Tiny
Town en s’écriant
« Mortel, un western avec des
nains ! ». Il devait le lendemain rendre un
rapport de lecture de projets à la Gaumont et il
était raide. Par chance il a su convaincre son monde, en
décrivant confusément les images entrevues la veille,
de capitaliser sur les moins de six ans en leur
offrant un spectacle sain qui prêche de grandes valeurs, un
truc qui pourrait faire dire au journal Métro :
« un film presque entièrement tourné
avec des enfants (tous épatants), pour les enfants, par un
grand enfant dont la mise en scène joyeuse fera aussi
plaisir au public adulte. » Et là
j’imagine que la machine s’emballe, qu’à
deux jours de la sortie on se demande finalement pourquoi ce projet
a été lancé, et que la gueule de bois dure
jusqu’à l’année suivante.
(film au budget équivalent : je crois que Bugsy Malone coûtait bien moins cher)
Les Deux Mondes de Daniel Cohen
Budget : 18 000 000 euros
418 781 entrées
474 copies
Il y a
50 ans, en France, ce genre de farce fantastique et grand public se
montait avec Gérard Philippe dans le rôle principal et un
René Clair aguerri et vieillissant derrière la
caméra. Aujourd’hui on le fait avec Benoît
Poelvoorde en tête d’affiche et un jeune réa
dont le premier long n’est pas sorti. Pourquoi pas.
Changement de génération ? Bon vieux
réflexe français qui consiste à balancer des
gars peu expérimentés sur du blockbuster (Eric
Barbier, Arthur Joffé, anyone) sans savoir les
encadrer ? Le projet à la base avait un pitch, certes
déjà vu mais c’est pas grave, on aime bien
aussi parfois.
Mais faut voir comment ce truc a été vendu. Y sont où les money shots ? Il est où le plan qui dit « atta, t’es impressionné là, mais t’as rien vu encore » ? Il est où le passage qui induit qu’on va être surpris bien qu’on nous prenne par la main ?
Non mais remattez la bande annonce quoi ! On produit un film à 18 bastos et on débute la bande annonce par un mec et une nana qui s’engueulent en champ-contre-champ sur fond blanc… sur fond blanc !!! J’y reconnais rien en marketing, mais par pitié qu’on m’explique !
(film au budget équivalent : E.T.)

J’arrête là. Tant pis pour L’Ile au trésor, L’Auberge rouge, Jacquou le croquant, Le Dernier gang ou le machin avec Lucky Luke. En fait, la calculatrice, ça me fait mal au crâne.
J’avais prévu de m’attarder également sur certains résultats cataclysmiques que les français ont réservé à des films yankees, certains sortis comme s’ils étaient des lépreux (Hot Rod : 50 spectateurs !) ou balancés sur 400 écrans comme si on était toujours en 1990 (Les Tortues Ninja, 300 spectateur par copie), voire des trucs dont je me demande encore qui en espérait quoi au juste (le nouveau Rintintin, 227 copies, 74 000 spectateurs – si vous attendiez le nouveau Conan sachez que ce sont les mêmes pékins de Nu Image qui gèrent)
Je me contenterais de conclure avec une petite devinette : quel est, à votre avis, le réalisateur français qui bénéficia du contrat le plus juteux l’an dernier ?
Le gagnant remportera bien évidemment un bus de la ligne 31.
Rafik Djoumi
Le Blog d’Annaud sur Sa Majesté Minor ; c’est pas parce que c'est le voisin, mais y’a plein de trucs super intéressants à y lire.

















"Attends ! Même en
dollars constants, on fait moins qu'un polar rital de Castellari en
75 ?"
"D'après ce
mémo, si vous reversez votre salaire, le film fera le double
au box-office." 




Et comme à côté de
ça, la presse, la radio et la télévision
n’ont pas de temps à perdre en enquêtes pour
remplir leur flux d’info, elles peuvent se satisfaire des
communiqués généreusement cuisinés par
les distributeurs, et qui offrent à l’agora (et
principalement aux actionnaires) l’image paradisiaque de
majors enquillant les records au box-office et surfant sur des
montagnes d’or. Oh bien sûr, pour faire bonne mesure,
un vilain petit canard vient de temps en temps servir de soupape et
donner le change pour montrer que, parfois quand même, faut
pas déconner, ça marche pas si bien que ça.
Dans la catégorie « échec », on
trouvera bien un Matrix Reloaded par
exemple, qui n’atteint même pas la barre du milliard de
dollars de bénéf’ (bouh, la
honteuh !) ou bien encore, dans la décennie
précédente, un Waterworld
labellisé « méga échec »
par pratiquement tout le monde, et qui s’était juste
contenté de rapporter en salle trois fois son énorme
budget (Seulement le triple ? Et Costner ne s’est
pas suicidé ? Mais qu’a-t-il fait de sa
dignité ?).
La formule reste quasiment
inchangée depuis la fin des années 70, époque
à laquelle les studios ont commencé à
« communiquer » à coups de chiffres.
Pas question de sortir les chiffres qui fâchent vraiment, et
s’attarder sur les vraies grosses plantades embarrassantes.
Et comme les lois de l’échec font
décidément bien les choses, un vrai bide, un film qui
se plante misérablement et en grande largeur, c’est un
film généralement zappé des consciences
à vitesse grand V puisque, par définition, personne
ou presque ne l’aura vu !
séquelle, c’est un
spin-off. Les spin-offs c’est généralement pas
aussi rentable que les séquelles », annonce
un nouvel exécutif fraîchement promu qui est
aussitôt viré. Entre-temps, Steve Carell, comique de
télévision très populaire, change de registre
et va séduire un public nettement plus citadin avec ses
prestations dans The Office et
Little Miss Sunshine, puis se mettre dans
la poche les ados et adulescents que nous sommes avec
40 ans toujours puceau. Extases, orgasmes
en pagaille dans les locaux d’Universal. Evan
Tout Puissant devient projet prioritaire
numéro uno access top priority. Déjà on signe
des chèques dans tous les coins.
film où l’un des
personnages principaux c’est Dieu. OK ? Et là, ce
petit bâtard de Mel Gibson vient de tous nous mettre la honte
en engrangeant 600 millions de brouzoufs avec une prod
indépendante au budget inexistant, que personne dans cette
ville il voulait la faire, et où y’a que du Dieu
dedans : La Passion de Chris ou ch’ais plus
quoi là. On n’a qu’à faire comme lui et
se mettre dans la poche le public de la Bible Belt et tous les
chrétiens de la planète. » Un grand
silence, suivi d’une explosion de semence qui envahit les
locaux d’Universal. Une batterie de scénaristes, dont
ceux des deux épisodes de
Garfield, se met au travail pour
accoucher en un temps record (et moyennant finances) du concept qui
tue : « après Bruce, c’est
maintenant Evan qui est contacté par Dieu pour construire
une nouvelle Arche de Noë en vue du nouveau
déluge ; réchauffement climatique tout ça
tout ça, les gens vous êtes des vilains, Dieu est
fâché. ». Extase,
félicité. Oh certes, il y a bien cette responsable de
comm’ qui affirme que le public de la Bible Belt ne va jamais
au cinéma (d’où la surprise des scores du Mel
Gibson) puisque Hollywood est assimilé chez eux à une
Babylone décadente et qu’en plus ils savent même
pas qui est Steve Carell, comique clairement libéral ;
on fait semblant d’écouter un peu la pimbêche,
puis on la revend à des maffieux russes qui sauront bien la
recaser dans un lupanar en Roumanie.
jour ! »
Donc : réécritures, reshoots, deuxième,
troisième, quatrième équipe. Pour la question
épineuse des animaux, un exécutif brillant a la
solution. Il suffit de convoquer en même temps treize
compagnies d’effets spéciaux ultra-performantes (genre
ILM, Rythm and hues, CafeFX etc.), les faire bosser 24h/24 pour
peupler l’écran de bestioles et le tour est
joué, « bon certes ça va facturer
chèros mais on est en train de faire E-van tout
pui-ssant les gars ! ». En plus, avec
tous ces zanimaux en zeffets spéciaux, les gosses vont grave
kiffer. Ca nous fait de la peluche pour les Toys R us ça. On
aura dans la poche et les gosses, et leur famille, et la Bible
Belt, et les bourgeois new-yorkais (= nouvel orgasme). Le projet
prioritaire numéro uno access top priority gagne donc un
cran et devient affaire d’état, limite on convoque pas
le Major Chief of Staff et les Marines. « Oui alors
justement, vis-à-vis de la classification tout public,
y’a un souci, rapport à la fin du film – De quoi
la fin du film ? – Ben c'est-à-dire que
c’est le déluge quoi ; vous savez la punition
divine tout ça, des foules entières
d’impénitents qui sont emportés par les flots
en poussant des cris atroces ; regardez, je vous ai
ramené une Bible illustrée pour les 4-8 ans,
c’est ce dessin là – Ha ouais effectivement. Ca,
ça le fait pas du tout. Bon vous rappelez Tom. On refait
toute la fin. On n’a qu’à dire que le
déluge il emprunte une avenue qui a été
spécialement bloquée pour l’occasion. Comme
ça les gens impénitents ils s’arrêtent au
feu rouge avec leur bagnole et ils regardent passer le
déluge en restant au sec. »
Evan tout
puissant finit par sortir en salles sur 5700
écrans (le double du film de Jim Carrey), avec pour seule
concurrence ces fourmis pathétiques que sont la suite des
4 fantastiques, la comédie
En Cloque mode d’emploi et
Ocean 13. Et sur son premier week-end, le
chef-d’œuvre qui a monopolisé l’argent et
toute l’attention d’Universal fait un score similaire
à… Dr Doolittle 2 !
(ho tiens ! un film avec des zanimaux à zeffets
spéciaux). Assez curieusement, la Bible Belt et les
new-yorkais se contrefoutent du film. A
Dallas, Chicago, Washington, Detroit, L.A, on ne sait même
pas que le film existe, et dans l’ensemble personne ne
reconnaît Steve Carell sur l’affiche, avec sa barbe de
trois kilomètres et ses cheveux pouilleux. En fin de
parcours, le film de Shadyac engrange péniblement 100
millions sur le territoire américain et cumulera à 72
millions sur le monde. C’est, avec
Dragonfly, l’un des plus mauvais
résultats de toute sa carrière !


Il
s’agit de See You Next Wednesday
(rendez-vous mercredi prochain), un film de SF qui est
également un drame en costumes, dans lequel apparaît
King Kong bien que ce soit un dessin animé et qui a
été classé X pour ses séquences
pornographiques.



