Solid State Autopsy (Articles) posté le lundi 01 octobre 2007 16:14

ghost in the shell, gits, solid state society, stand alone complex

Mettre à jour, mettre à jour, mettre à jour ! La machine réclame son kilo hebdomadaire d’octets sans aucun regard pour le dysfonctionnement biologique du simple orga que je suis. J’avoue avoir été tenté de balancer une ou deux photos de mes kleenex, entachés de caillots de sang bien épais, à seule fin d’apitoyer les visiteurs qui ont fait l’effort de venir jusqu’à cette page, et m’excuser ainsi du manque de rafraîchissement de ce blog. Certes, j’avais bien dans l’idée de parler d'une ou deux bandes annonces foireuses ou des déboires judiciaires de John McTiernan, mais le chirurgien s’est aussitôt exclamé « Tiernan quoi ? Mais arrêtez de bouger ! Infirmière, vérifiez l’anesthésie. Non Monsieur, calmez-vous, vous n’êtes pas en prison… non, non, et Tiernan ne l’est pas non plus. Voilà, on ne bouge plus maintenant. » Après, je ne me souviens plus trop ; quelques flashs d’internes hilares, qui n’avaient apparemment jamais vu un type se relever trois fois en salle de réanimation et tenter de foutre le camp malgré ses câblages aux bras et à la gorge ; et puis très vaguement une voix de femme à l’accent antillais, qui cherche à savoir ce que je fais dans un couloir à 4 heures du matin et de quelle chambre je me suis enfui.

 

Aujourd’hui, Lundi, la feuille affichée près de mon moniteur spécifie, en gras avec des points d’exclamations partout : Repos pendant 10 jours ! pas d’exposition aux fortes chaleurs, pas d’effort ! surveillance +++ ! évitez de parler, évitez de crier

Mais comment voulez-vous faire un blog de geek sans crier ?

 

Bref, comme je n’ai guère que vingt minutes de lucidité entre deux Doliprane 1000, je me contenterais pour l’heure de vous soumettre un extrait de texte, que vous pouvez trouver dans le livret de présentation du DVD de Ghost in the Shell – Solid State Society, sorti il y a moins de dix jours. L’éditeur Beez entertainment m’a en effet laissé quelques pages où épancher ma geekerie prospective « mystico-SciFile », chose d’autant plus plaisante que je n’avais pas eu l’occasion d’écrire sur l’univers de GITS depuis 1995.

Je ne vous ferais pas l'affront de tirer un trait d'union entre le texte ci-dessous, le film dont il est question, et l'état actuel et pitoyable de mon organisme. Mais j'en souligne tout de même l'ironie...

 

 

Extrait du livret :

Au XVIème siècle, le philosophe français René Descartes opère, dans ses Méditations métaphysiques, une distinction radicale entre la conscience et le cerveau qui la voit naître, entre l’esprit et le corps. Ce dualisme corps-esprit va traverser l’histoire des philosophies occidentales et rencontrer de vives critiques au début du XXème siècle, au travers notamment du problème de l’interaction causale (comment quelque chose d’immatériel peut-il affecter un élément matériel et vice-versa). La critique la plus remarquée du dualisme cartésien sera fournie par le philosophe Gilbert Ryle dans son ouvrage publié en 1949, La Notion d’esprit.  Il y soulève une « erreur de catégorie », celle qui tenterait d’étudier la relation entre le corps et l’esprit comme s’il s’agissait de deux termes appartenant à la même catégorie logique, plutôt que de considérer l’esprit comme l’organisation de différents éléments qui le composent (comme si, par exemple, on traversait les différentes pièces d’une maison en cherchant où est la maison). Pour Ryle, cette confusion est à l’origine de ce qu’il appelle le dogme du fantôme dans la machine « the dogma of the ghost in the machine ».

Cette citation sera reprise en  1967 par Arthur Koestler qui en fera le titre de son essai, The Ghost in the machine (en français Le Cheval dans la locomotive). Selon Koestler, la croissance extraordinairement rapide du cerveau humain serait responsable d'un défaut de coordination entre les couches anciennes et les couches supérieures du cerveau, d'où non seulement un divorce régulier entre l'émotion et la raison mais également le risque que les impulsions générées par « l’ancien » cerveau ne détruisent la logique cognitive des couches supérieures. Masamune Shirow fut durablement marqué par cette idée et en fit la base des digressions philosophiques de sa bande dessinée Ghost in the Shell (le fantôme dans la coquille). Dans l’univers futuriste de Ghost in the Shell, la cybernétisation progressive de l’humanité repose violemment la question du rapport entre ce fantôme (l’esprit) et la coquille qui le contient (le corps). A travers le personnage principal du major Kusanagi, entièrement cybernétisé, Shirow questionne en fait la limite de ce que l’on appelle « l’humanité » et ce qui la distingue d’un robot, ou même d’un simple programme, qui aurait conscience de son existence. Ce questionnement ne se limite pas à l’individu cybernétique ; il porte également sur la réorganisation de la société à travers les réseaux informatiques. Dès l’instant où les héros de Ghost in the Shell sont en contact permanent via l’Internet, téléchargent des informations virtuelles dans leur cybercerveau, la définition tangible de ce qui constitue leur « esprit » devient, sans jeu de mots, un casse-tête catégoriel. En adaptant au cinéma le manga de Shirow, le cinéaste Mamoru Oshii insistera sur le flou de ces notions philosophiques en puisant une partie de son inspiration dans la science fiction soviétique, notamment celle d’Andreï Tarkovsky, mais en laissant de côté l’approche asimovienne plus rigoureuse de Masamune Shirow.

 

L’idée du « Stand Alone Complex », qui donne son sous-titre à la série télévisée de Ghost in the Shell, a été soumise au réalisateur Kenji Kamiyama par Shirow en personne. Cette idée fait référence au concept de « holarchie », ou « hiérarchie des holons », qu’inventa Arthur Koestler dans son livre Ghost in the machine pour désigner l'élément qui est à la fois un tout autonome (stand alone) et une partie subordonnée à un ensemble plus vaste (complex).

Dans la série télévisée de Ghost in the Shell, le « Stand Alone Complex » prend naturellement forme dans l’échange permanent d’informations entre individus cybernétisés. Cette information (immatérielle donc assimilée à l’esprit) fait-elle partie du réseau qui l’a transporté ou bien de l’identité de l’individu qui l’émet ou se l’approprie ? Et dès l’instant où cette information est susceptible d’opérer un hack, de s’emparer des fonctions corporelles de celui qui la télécharge pour guider ses actes, alors ne devient-elle pas de fait son « esprit » ? L’enquête que la Section 9 va mener à travers la première saison de la série, sur les traces d’un cyber-criminel surnommé Le Rieur, mènera le spectateur vers une conclusion, inattendue et pourtant logique, où l’information elle-même semble dotée d’une vie propre. Ce concept s’inscrit pleinement dans la théorie du Meme exposée en 1976 par le biologiste Richard Dawkins. Le « Meme » (titre de l’épisode 6 de la première saison) désigne une unité d’information qui peut se propager d’un esprit à l’autre. Dawkins eut l’idée d’un tel concept en étudiant les gênes et leur façon de s’organiser entre eux pour créer une information génétique, et il eut l’intuition que l’information culturelle procédait selon les mêmes mécanismes. Ainsi, le Meme, unité de base de l’information, est-il constamment échangé par les individus qui le répliquent avec plus ou moins de fidélité, le combinent de différentes façons, et créent ainsi de nouveaux Memes, entraînant un processus d’évolution culturelle similaire dans son principe à celui de l’évolution biologique. Le plus souvent, le Meme ne circule pas seul mais au sein d’un complexe appelé le Memeplexe, et il est ainsi sujet à la sélection naturelle puisque les idées formées par ces Memeplexes peuvent disparaître par inefficacité ou au contraire se propager à grande vitesse, subir toutes formes de mutations en fonction de l’environnement culturel etc. Si l’on s’en tient à cette idée, l’Internet est la dernière mutation en date (puisqu’il s’est construit grâce à des idées qui se sont rencontrées) et ce nouveau réseau permet une gigantesque accélération dans la propagation et l’interaction des Memes.

Ainsi, la société ultra-cybernétisée de la série Ghost in the Shell – Stand Alone Complex n’est pas une génération spontanée mais la résultante d’une longue évolution des Memes. L’image, à priori choquante, de l’individu qui connecte son cybercerveau au réseau ne doit pas nous faire oublier que, dès les premiers temps et avant toute technologie, l’humain était déjà perméable à l’information ; il la chargeait dans son cerveau, la compilait et la faisait circuler dans le réseau social. L’époque de Descartes et de sa distinction franche entre le corps et l’esprit, où le « ghost » et le « shell » semblaient des entités inviolables, était une illusion. De l’homme « naturel » du passé à l’individu 100% cybernétique du futur, il n’y a pas d’innocence perdue, juste une évolution naturelle. 

 

Rafik Djoumi

 

Le DVD de Ghost in the Shell – Solid State Society
est vendu en ligne chez : http://www.beez-shop.com/

Site officiel : http://www.beez-ent.com/ghost/

 

 

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Tous les commentaires liés à l'article : Solid State Autopsy

  • Rafik a posté :samedi 12 avril 2008 00:43

    Shakal : Je suis sincèrement ravi que ma bafouille ait pu toucher quelques uns des acheteurs de ce coffret (je n'ai pas eu d'autre retour que le votre pour l'heure). Pour ce qui est de la métaphysique, guettez à l'occasion ce blog; il m'arrive fréquemment de déraper dans ces zones dangereuses.
    ;-)
  • Shakal a posté :mercredi 09 avril 2008 17:31

    J'ai pris un très grand plaisir à lire ce texte en découvrant mon édition spéciale de Solid State, et je suis super enthousiasmée de pouvoir déposer un petit commentaire sur ton blog! Toutes ces questions métaphysiques sont passionnantes et j'aimerai bcp pouvoir approfondir le sujet... L'édition française de l'essai de Koestler est introuvable à ce jour, j'ai pourtant même écumé les bouquinistes d'ocas' sans succès snif! Mais bon, tout vient à point à qui sait chercher, non? Je repars à ma chasse à la culture...
    Bonne continuation collègue geek! ;)
  • jonathanplacide a posté :dimanche 23 décembre 2007 19:09

    nouveau pseudo pour moi, l'ancien durdenjo.
    Bon, je vais pas te souhaiter un bon rétablissement puisque ce blog date un peu et que tu dois être rétabli désormais. Je sais pas ce qui t'es arrivé mais ça a l'air grave en tous cas.
    Je dois être moins bête que je le pensais puisque j'ai compris ton texte qui m'a donné envie de voir cette série en tous cas.
    ça y est, j'ai enfin créé mon blog consacré au cinoche de genre. Pour l'instant, y a pas grand chose mais si tu veux y jeter un coup d'oeil de temps en temps, n'hésite pas.
  • leo a posté :dimanche 21 octobre 2007 19:19

    Bon texte j'ai presque reussi à comprendre deux trois trucs!
    Sympa ce blog.
  • Brazilman a posté :dimanche 07 octobre 2007 16:45

    Salut Rafik!
    Bravo pour le blog qui est remplis d'informations et de réflexions intéressantes et pertinentes, chose de plus en plus rare sur le net ces temps-ci.
    En bref, ça fait plaisir!

    Concernant Tiernan, Je crois que la carrière ciné de ce dernier est définitivement terminée: d'après un reportage d'Allouch sur Canal + il vient d'être condamnné à 4 mois de prison pour avoir menti au FBI.
    Une triste affaire qui confirme le statut d'artiste maudit de l'intéressé...

    Sinon, bravo pour le texte sur GITS.
    Je suis passé complètement à côté de la série pensant que sans Oshii aux commandes ça ne valait pas grand chose, et ce que tu écris dessus me donne envie de choper l'intégrale + le nouveau film en dtv.

    Comme beaucoup, j'ai sûrement dû faire abstraction du fait que l'univers de GITS est avant tout une création de Shirow.

    J'ai maintenant hâte de découvrir tout ça et de battre ma coulpe à ce sujet.

    Et sinon, bon rétablissement!
  • Rafik a posté :mercredi 03 octobre 2007 17:49

    Merci à tous ! J'ai déjà arrêté de saigner du pif; j'en conclue que c'est un peu grâce à vous.
  • Blunt a posté :mardi 02 octobre 2007 11:27

    Bon rétablissement Rafik ;)
  • laurent c a posté :lundi 01 octobre 2007 21:01

    on est derrière toi !
  • Cedric a posté :lundi 01 octobre 2007 18:32

    Bon rétablissement à vous en tout cas Mr Djoumi. Sinon j'aurais bien aimé avoir un petit mot sur McTiernan, le metteur en scène se faisant une nouvelle fois conspué par des hordes de fans aigris sur les différents forums ciné (excpeté mad) !

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