Mettre à jour, mettre à jour, mettre à jour ! La machine réclame son kilo hebdomadaire d’octets sans aucun regard pour le dysfonctionnement biologique du simple orga que je suis. J’avoue avoir été tenté de balancer une ou deux photos de mes kleenex, entachés de caillots de sang bien épais, à seule fin d’apitoyer les visiteurs qui ont fait l’effort de venir jusqu’à cette page, et m’excuser ainsi du manque de rafraîchissement de ce blog. Certes, j’avais bien dans l’idée de parler d'une ou deux bandes annonces foireuses ou des déboires judiciaires de John McTiernan, mais le chirurgien s’est aussitôt exclamé « Tiernan quoi ? Mais arrêtez de bouger ! Infirmière, vérifiez l’anesthésie. Non Monsieur, calmez-vous, vous n’êtes pas en prison… non, non, et Tiernan ne l’est pas non plus. Voilà, on ne bouge plus maintenant. » Après, je ne me souviens plus trop ; quelques flashs d’internes hilares, qui n’avaient apparemment jamais vu un type se relever trois fois en salle de réanimation et tenter de foutre le camp malgré ses câblages aux bras et à la gorge ; et puis très vaguement une voix de femme à l’accent antillais, qui cherche à savoir ce que je fais dans un couloir à 4 heures du matin et de quelle chambre je me suis enfui.

Aujourd’hui, Lundi, la feuille affichée près de mon moniteur spécifie, en gras avec des points d’exclamations partout : Repos pendant 10 jours ! pas d’exposition aux fortes chaleurs, pas d’effort ! surveillance +++ ! évitez de parler, évitez de crier…
Mais comment voulez-vous faire un blog de geek sans crier ?
Bref, comme je n’ai guère que vingt minutes de lucidité entre deux Doliprane 1000, je me contenterais pour l’heure de vous soumettre un extrait de texte, que vous pouvez trouver dans le livret de présentation du DVD de Ghost in the Shell – Solid State Society, sorti il y a moins de dix jours. L’éditeur Beez entertainment m’a en effet laissé quelques pages où épancher ma geekerie prospective « mystico-SciFile », chose d’autant plus plaisante que je n’avais pas eu l’occasion d’écrire sur l’univers de GITS depuis 1995.
Je ne vous ferais pas l'affront de tirer un trait d'union entre le texte ci-dessous, le film dont il est question, et l'état actuel et pitoyable de mon organisme. Mais j'en souligne tout de même l'ironie...

Extrait du livret :
Au XVIème siècle, le philosophe français René Descartes opère, dans ses Méditations métaphysiques, une distinction radicale entre la conscience et le cerveau qui la voit naître, entre l’esprit et le corps. Ce dualisme corps-esprit va traverser l’histoire des philosophies occidentales et rencontrer de vives critiques au début du XXème siècle, au travers notamment du problème de l’interaction causale (comment quelque chose d’immatériel peut-il affecter un élément matériel et vice-versa). La critique la plus remarquée du dualisme cartésien sera fournie par le philosophe Gilbert Ryle dans son ouvrage publié en 1949, La Notion d’esprit. Il y soulève une « erreur de catégorie », celle qui tenterait d’étudier la relation entre le corps et l’esprit comme s’il s’agissait de deux termes appartenant à la même catégorie logique, plutôt que de considérer l’esprit comme l’organisation de différents éléments qui le composent (comme si, par exemple, on traversait les différentes pièces d’une maison en cherchant où est la maison). Pour Ryle, cette confusion est à l’origine de ce qu’il appelle le dogme du fantôme dans la machine « the dogma of the ghost in the machine ».
Cette citation sera reprise en 1967 par
Arthur Koestler qui en fera le titre de son essai, The Ghost in
the machine (en français Le Cheval dans la
locomotive). Selon Koestler, la croissance extraordinairement
rapide du cerveau humain serait responsable d'un défaut de
coordination entre les couches anciennes et les couches
supérieures du cerveau, d'où non seulement un divorce
régulier entre l'émotion et la raison mais également
le risque que les impulsions générées par
« l’ancien » cerveau ne détruisent
la logique cognitive des couches supérieures. Masamune Shirow
fut durablement marqué par cette idée et en fit la base
des digressions philosophiques de sa bande dessinée Ghost
in the Shell (le fantôme dans la coquille). Dans
l’univers futuriste de Ghost in the
Shell, la cybernétisation progressive de
l’humanité repose violemment la question du rapport
entre ce fantôme (l’esprit) et la coquille qui le
contient (le corps). A travers le personnage principal du major
Kusanagi, entièrement cybernétisé, Shirow questionne
en fait la limite de ce que l’on appelle
« l’humanité » et ce qui la
distingue d’un robot, ou même d’un simple
programme, qui aurait conscience de son existence. Ce
questionnement ne se limite pas à l’individu
cybernétique ; il porte également sur la
réorganisation de la société à travers les
réseaux informatiques. Dès l’instant où les
héros de Ghost in the Shell sont en
contact permanent via l’Internet, téléchargent des
informations virtuelles dans leur cybercerveau, la définition
tangible de ce qui constitue leur « esprit »
devient, sans jeu de mots, un casse-tête catégoriel. En
adaptant au cinéma le manga de Shirow, le cinéaste Mamoru
Oshii insistera sur le flou de ces notions philosophiques en
puisant une partie de son inspiration dans la science fiction
soviétique, notamment celle d’Andreï Tarkovsky,
mais en laissant de côté l’approche asimovienne
plus rigoureuse de Masamune Shirow.

L’idée du « Stand Alone Complex », qui donne son sous-titre à la série télévisée de Ghost in the Shell, a été soumise au réalisateur Kenji Kamiyama par Shirow en personne. Cette idée fait référence au concept de « holarchie », ou « hiérarchie des holons », qu’inventa Arthur Koestler dans son livre Ghost in the machine pour désigner l'élément qui est à la fois un tout autonome (stand alone) et une partie subordonnée à un ensemble plus vaste (complex).
Dans la série
télévisée de Ghost in the
Shell, le « Stand Alone Complex »
prend naturellement forme
dans l’échange permanent d’informations
entre individus cybernétisés. Cette information
(immatérielle donc assimilée à l’esprit)
fait-elle partie du réseau qui l’a transporté ou
bien de l’identité de l’individu qui
l’émet ou se l’approprie ? Et dès
l’instant où cette information est susceptible
d’opérer un hack, de s’emparer des fonctions
corporelles de celui qui la télécharge pour guider ses
actes, alors ne devient-elle pas de fait son
« esprit » ? L’enquête que la
Section 9 va mener à travers la première saison de la
série, sur les traces d’un cyber-criminel surnommé
Le Rieur, mènera le spectateur vers une conclusion, inattendue
et pourtant logique, où l’information elle-même
semble dotée d’une vie propre. Ce concept
s’inscrit pleinement dans la théorie du Meme
exposée en 1976 par le biologiste Richard Dawkins. Le
« Meme » (titre de l’épisode 6 de la
première saison) désigne une unité
d’information qui peut se propager d’un esprit à
l’autre. Dawkins eut l’idée d’un tel concept
en étudiant les gênes et leur façon de
s’organiser entre eux pour créer une information
génétique, et il eut l’intuition que
l’information culturelle procédait selon les mêmes
mécanismes. Ainsi, le Meme, unité de base de
l’information, est-il constamment échangé par les
individus qui le répliquent avec plus ou moins de
fidélité, le combinent de différentes façons,
et créent ainsi de nouveaux Memes, entraînant un
processus d’évolution culturelle similaire dans son
principe à celui de l’évolution biologique. Le plus
souvent, le Meme ne circule pas seul mais au sein d’un
complexe appelé le Memeplexe, et il est ainsi sujet à la
sélection naturelle puisque les idées formées par
ces Memeplexes peuvent disparaître par inefficacité ou au
contraire se propager à grande vitesse, subir toutes formes de
mutations en fonction de l’environnement culturel etc. Si
l’on s’en tient à cette idée,
l’Internet est la dernière mutation en date
(puisqu’il s’est construit grâce à des
idées qui se sont rencontrées) et ce nouveau réseau
permet une gigantesque accélération dans la propagation
et l’interaction des Memes.
Ainsi, la société ultra-cybernétisée
de la série Ghost in the Shell – Stand Alone
Complex n’est pas une génération
spontanée mais la résultante d’une longue
évolution des Memes. L’image, à priori choquante,
de l’individu qui connecte son cybercerveau au réseau ne
doit pas nous faire oublier que, dès les premiers temps et
avant toute technologie, l’humain était déjà
perméable à l’information ; il la chargeait
dans son cerveau, la compilait et la faisait circuler dans le
réseau social. L’époque de Descartes et de sa
distinction franche entre le corps et l’esprit, où le
« ghost » et le « shell »
semblaient des entités inviolables, était une illusion.
De l’homme « naturel » du passé
à l’individu 100% cybernétique du futur, il
n’y a pas d’innocence perdue, juste une évolution
naturelle.
Rafik Djoumi
Le DVD de Ghost in
the Shell – Solid State Society
est vendu en ligne chez : http://www.beez-shop.com/
Site officiel : http://www.beez-ent.com/ghost/














L'édition française de l'essai de Koestler est introuvable à ce jour, j'ai pourtant même écumé les bouquinistes d'ocas' sans succès
snif! Mais bon, tout vient à point à qui sait chercher, non? Je repars à ma chasse à la culture...
;-)