Rencontre avec Maurice Jarre  (Interviews) posté le dimanche 05 avril 2009 14:59

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En entendant à la radio la triste annonce de la mort de Maurice Jarre, je m’étais fait la réflexion qu’arrivait le temps où j’apprendrais de plus en plus régulièrement la mort de personnalités que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Arrêté par ce constat macabre, et corrigeant d’une oreille distraite les approximations du chroniqueur radiophonique (ha bon ? Maurice Jarre a "enchaîné pour David Lean les musiques de Dr Jivago et de La Route des Indes"? A vingt ans d’écart, il est mou l’enchaînement. Et bien sûr, ils n’ont jamais fait La Fille de Ryan ensembles.) je me souvenais alors que l’interview que j’avais faite de Maurice Jarre, lors de cette rencontre, n’avait jamais été publiée.
Il était peut-être temps de ressortir cet entretien des archives. Alors je suis descendu à la cave, bien décidé à retrouver dans une pile de cassettes mal rangées et mal étiquetées la voix de celui qui faisait l’actualité du jour. Je retrouvais là, avec étonnement, d’autres entretiens enfouis dans les limbes de mon esprit (Alexander Salkind, John Williams…wow...) mais honte à moi, je n’ai pas réussi à retrouver dans ce fatras la trace de Maurice Jarre. Il ne me reste donc que le souvenir de ses propos pour débuter cette chronique. Je vais tâcher d’y être fidèle mais gardons à l’esprit que les propos de l'artiste, rapportés ci-dessous, ne sont que des citations de mémoire.



C’était en 1997 ; Maurice Jarre publiait chez Milan la bande originale du film de Bernard Henri-Levy Le Jour et la Nuit. Je le rencontrais, dans je ne sais quel hôtel à étoiles, pour le compte d’un magazine qui s’appelait Cinemag, et dans lequel on me laissait alors une page pour épancher ma bofophilie rampante (Wojciech Kilar, ainsi que le nouveau venu Bruno Coulais, avaient été à l’honneur des rubriques précédentes). Cinemag s’apprêtait à mourir au bout de seulement quatre numéros, mais ça, bien sûr, je l’ignorais.

Maurice Jarre semblait en forme ; il était souriant, et ses yeux, d’un bleu grisé vif, me donnaient l’impression d’être électriques. Chacune de ses réponses à mes questions se voulait précise, aimable et parsemée de discrètes touches d’humour. Et pourtant, c’est de la tristesse que j’allais ressentir durant tout cet entretien, sans savoir si elle émanait vraiment de mon interlocuteur ou si c’est moi qui la générait par procuration.


Jarre commença par me raconter comment, par un cur
ieux hasard, il reçut à Los Angeles un appel de BHL, alors même qu’il venait de finir de lire une de ses chroniques dans un magazine. J’essayais d’emblée de cacher ma surprise, car je n’avais jamais songé au fait qu’un compositeur français travaillant à Hollywood garderait d’une certaine façon le contact, en se faisant par exemple livrer des magazines français. Il y avait immédiatement, dans cette déclaration anecdotique, quelque chose qui me renvoyait à une situation d’exil.
Jarre enchaîna alors sur son admiration pour le philosophe français, ce sur quoi j’évitais de rebondir. Les règles de la bienséance imposaient que je garde pour moi mes réflexions sur BHL, qui était déjà à mes yeux l’un des simulacres les plus flagrants que d’autres philosophes des années 60 avaient prophétisé pour nos sociétés surmédiatisées.

J’étais à vrai dire plus intéressé par le travail de Jarre et je l’obligeais discrètement à revenir sur sa composition. Aussi, il m’expliqua que ce projet de film, qui se déroulait au Mexique, lui avait surtout donné l’occasion de se frotter aux sonorités du pays, et que ceci était nouveau pour lui. Très étonné par cette déclaration, je lui rappelais sa partition pour le très chouette western de Richard Brooks, Les Professionnels, dans lequel la musique mexicaine jouait déjà un grand rôle. Jarre s’arrêta subitement; visiblement décontenancé. Après un court silence, il s’exclama sur un ton malicieux : "Ha mais dîtes donc, je vois que vous avez fait vos devoirs !" puis tourna son regard vers l’attachée de presse qui lui renvoya un sourire approbateur du genre "oui, oui, j’ai été en chercher un qui connaît la musique des Professionnels." Evidemment, je comprenais bien que Jarre cherchait là à me remercier de m’intéresser un tant soit peu à sa carrière, et de n’être pas venu le voir en touriste. Mais je ne pouvais m’empêcher à nouveau de ressentir de la tristesse, en songeant aux kilomètres d’entretiens qu’il avait pu donner durant sa vie à des gens pressés, journalistes ou autres, pour qui son nom ne représentait qu’une mélodie du Dr Jivago, qui ne voyaient en lui qu’une anecdote plutôt qu’une carrière. Je venais de citer Les Professionnels, un blockbuster hollywoodien, un film que l’on diffusait régulièrement sur TF1 le dimanche soir, un film que les mômes se racontaient dans la cour de récré. Je n’étais quand même pas allé chercher un obscur court-métrage turc auquel il aurait participé durant son adolescence. Et qu’il me témoigne ainsi de la reconnaissance pour m’être souvenu d’une telle évidence me mit plutôt mal à l’aise.

Me sentant presque obligé de "mériter" cette reconnaissance, je fis un bref retour vers une partie peut-être moins évidente de sa carrière et revenait sur ses années de théâtre auprès de Jean Vilar, sachant qu’un disque compilant ses compositions pour le TNP (théâtre national populaire) était discrètement paru quelques temps auparavant. Jarre évoqua brièvement cette époque et son travail et puis, je ne sais trop comment, il opéra un gigantesque bond d’une seule phrase pour en arriver au 45tours de La Chanson de Lara du Dr Jivago, et de m'expliquer comment celui-ci s’était placé au sommet des hit-parades blablabla… dépassant Les Beatles blablabla… Incroyable ! J’étais là, à tenter de lui démontrer que, pour certains, sa carrière ne se résumait pas à Jivago, et lui me récitait maintenant les "basic facts" de Jivago, qu’on peut lire dans n’importe quel livret de n’importe lequel de ses disques !

Pour sortir de ce drôle de virage, j’embrayais a
ussitôt sur la question des orchestres, constatant que Jarre avait pris l’habitude à l’époque d’enregistrer (pour un éditeur français) des compilations de son œuvre avec le très anglais Royal Philarmonic. Sur ce il devint maussade. Il m’expliqua que beaucoup de compositeurs pour films, et pas seulement lui, évitaient de travailler avec des orchestres français car ces derniers avaient la réputation de ne pas du tout respecter la musique de film, ce que je n’eus aucun mal à croire. Il me raconta l’anecdote d’un enregistrement en France : "On a répété toute la mâtinée avec l’orchestre. Vers midi, les choses étaient à peu près comme il faut. Tout le monde part à la pause déjeuner. Et au retour du repas, alors que l’on s’apprêtait à enregistrer, je constate que les musiciens ne sont pas ceux du matin ! Pour une vague question syndicale ou je ne sais trop quoi, ceux du matin et de l’après-midi n’étaient pas les mêmes." Quelques jours plus tard, avec le même orchestre : "Il y avait un passage dont je n’étais vraiment pas satisfait. Alors je reviens dessus, en leur donnant les indications les plus précises ; mais on a beau le refaire, ça n’allait toujours pas et je commence à perdre patience. C’est là que le premier violon, que je connaissais justement de l’époque du TNP, m’arrête et me dit devant tout le monde, d’un air désabusé : « Ca va Maurice, hein ; c’est que de la musique de film »".

L’anecdote était éloquente, et nous ramenait de n
ouveau à cette question de la reconnaissance. N’étant pas le plus fin des psychologues, je m’empressais d’enchaîner avec un sujet qui me tenait à cœur à l’époque (car l’information était inexistante) concernant les scores rejetés. En effet, durant ces années 90, le rejet de musique composée et enregistrée pour un film semblait en passe de devenir un nouvelle mode chez les producteurs américains. Les rumeurs faisaient état de plusieurs compositeurs, et pas les moins prestigieux, qui se faisaient dégager des projets pour être remplacés en dernière minute. Leurs compositions, fruit d’une collaboration avec le réalisateur, se voyaient remplacées par des scores accouchés à la va-vite et à quelques jours de la sortie. Ainsi, Maurice Jarre s’était vu refuser ses travaux pour les films Cocktail, Jennifer 8, Lame de Fond et La Rivière Sauvage (voir le clip présenté en haut de page, qui replace la musique de Jarre sur le générique d’ouverture).

Lorsqu’on tient ce genre de musique en haute estime, il y a un sentiment d’hérésie à voir des partitions complètes finir à la poubelle, et je lui demandais donc ce qui pouvait justifier une telle décision, sachant que le remplaçant n’avait généralement ni le temps ni les moyens de livrer une partition soi-disant mieux adaptée au film. Jarre m’expliqua la teneur politique du problème : "La musique est l’une des dernières étapes de la fabrication du film. Lorsqu’il y a une projection test et que le public ne répond pas comme le souhaitait le studio, les producteurs exécutifs se sentent dans l’obligation de changer quelque chose. Ils ne peuvent pas changer le scénario ou ce qui a été tourné. Ils peuvent difficilement obtenir plus ou mieux avec un nouveau montage. Alors il reste la musique. Bien sûr ils savent bien que la musique n’est pas le problème, et qu’une nouvelle partition a peu de chance de faire changer l’avis du public. Mais ce qui leur importe est de pouvoir prouver à la hiérarchie qu’ils ont fait quelque chose, même si ça ne sert à rien. Ainsi ils se couvrent." Je lui demandais pourquoi il ne faisait pas, au moins, paraître ces compositions en disque. Il me répondit qu'étant donné que le titre de l’œuvre était le titre du film, il ne pouvait contourner cet épineux problème de droits. Je lui appris alors que la partition rejetée d’Elmer Bernstein pour Dernier Recours (Last Man Standing) avait été éditée en disque, sous la mention "music inspired by the movie" et la chose le laissa songeur.

En attendant, l’entretien touchait à sa fin. J’avais l’information que je recherchais, mais d’une certaine façon je venais de planter là le dernier clou. Jarre se leva, me remercia avec un grand sourire et une franche poignée de main. Il semblait aussi décontracté qu’au début de notre entretien. C’est moi qui avais du mal à contenir mon air abattu. En quelques minutes, je venais de voir un artiste, dont les accords m’avaient souvent transporté, qui me témoignait indirectement de sa situation d’exil, qui était surpris de découvrir que l’on puisse connaître sa carrière et s’y intéresser ; un artiste qui s’entendait dire par les musiciens qu’il ne faisait "que de la musique de film" et qui, bien qu’il ait un jour "battu les Beatles" se voyait quand même refuser plusieurs de ses partitions sans avoir la liberté de les faire écouter.
On me dira que ce ne sont là que les petits drames quotidiens d’une profession où l’individu est toujours à la merci du désir des autres, et que ce qui compte est l’empreinte que cet individu laissera derrière lui. L’empreinte, bien réelle, de Maurice Jarre sur le monde pourrait être
ainsi mesurée par les milliers de chroniques, presse radio et télé, qui lui ont été dédiées le jour de sa mort… quand bien même ces chroniques seraient truffées d’approximations.

Rafik Djoumi

 

"Adieu Maurice" sur le blog de Sophie Loubiere

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Tous les commentaires de l'article:
Rencontre avec Maurice Jarre

  • Jibe

    ven 10 avr 2009 18:58

    Rafik: Ce n'est pas grave. En tout cas je te remercie beaucoup d'avoir pris le temps de répondre à mon post.

    Bonne continuation!

  • Rafik

    jeu 09 avr 2009 21:23

    Jibe : non désolé, je ne vois guère que le site http://www.comeawayohumanchild.net/AIanalysis/aianalysis.htm qui continue d'héberger ces comparatifs.

  • Lord Galéan

    jeu 09 avr 2009 11:10

    génial pour le grand Jarre, tu devrais mettre la musique de Goldsmith sur la vidéo de "wild river" aussi pour qu'on puisse comparer

    "Je retrouvais là, avec étonnement, d’autres entretiens enfouis dans les limbes de mon esprit (Alexander Salkind, John Williams…wow...)"

    John Williams WOW, c'était un jeu de mot voulu, ou une simple coïncidence ;) ? lol

    et on peut les voir quand c'est ITW, ton auditoire de vampire cinéphage s'impatiente

    ps : pour brombones, ça m'étonne pas ton anecdote sur Williams, parfois les journalistes sont atterants de conneries, en particuliers les journalistes cinéma (cf une émission baptisée le Cercle mais rien à voir avec Alexandre Tilsky fort heureusement)

  • Jibe

    mer 08 avr 2009 21:16

    Cher Rafik

    Bien que cela soit hors propos du sujet traité dans ton article (je m'en excuse pleinement d'avance), j'aimerais te demander une précision sur cet homme, Dave Corcoran, qui avait fait une étude comparative des plans du film A.I. avec ceux des films de Kubrick. Un site consacré a ce film a posté quelques unes de ces études mais malheureusement, tout n'y est pas intégralement présent... Je suis allé voir sur le site officiel de Corcoran où ce dernier avait originalement publié son analyse; or le site est en reconstruction depuis Mars 2008.
    Saurais-tu par hasard si son analyse est publiée autre part que sur son site officiel?


    Autrement, est-ce réellement nécessaire de prononcer mon avis sur tout le travail que tu as fournis sur ce site y compris l'article publié ci-dessus?

  • Brom Bones

    mar 07 avr 2009 16:24

    Ce n'était pas vraiment mon propos de comparer les notoriétés de Jarre et Williams mais puisqu'on me lance sur le sujet, je me souviens très bien d'une vieille cérémonie des oscars où Isabelle Giordano, balançant anecdotes sur anecdotes pour meubler pendant les innombrables coupures pub, nous avait sorti un très joli "et celui qui cumule le plus de nominations est un certain .... (elle consulte ses fiches pendant plusieurs secondes) ... John Williams, qui est ... (re-consultation de fiches) compositeur !". Bref, de quoi asseoir définitivement son statut de madame cinéma de Canal.
    Et donc, apparemment, personne n'avait entendu parler d'Alfred Newman ...

    Entre ça et Denis Parent qui dans Studio, recommandait carrément de passer le pauvre Williams par les armes, je sens que quand son tour viendra et que les nécros de six lignes fleuriront, il y aura plus d'une raison d'être triste.

  • Rafik

    mar 07 avr 2009 13:51

    Brom Bones: Alfred Newman a été récompensé 9 fois à l'Oscar (pour 45 nominations)

  • hoody

    mar 07 avr 2009 13:00

    Ouai enfin, c'est pas comme si Williams manquait de reconnaissance. C'est juste l'un des seuls compositeurs de films dont le chaland peut siter le nom.

  • Brom Bones

    mar 07 avr 2009 10:16

    Entre autres approximations, j'ai lu la semaine dernière dans deux papiers que Maurice Jarre, avec ses trois oscars, était le recordman dans la catégorie compositeurs. Or, John Williams (toi, t'as pas intérêt à claquer !) en compte pas moins de cinq sur sa cheminéee.
    Et encore, je me demande si en remontant le temps jusqu'à Golden Age (époque que je connais nettement moins), on ne risque pas de retrouver d'autres collectionneurs de statuettes dorées, genre Alfred Newman ou Miklos Rozsa.
    Pas compliqué vous me direz, suffit d'aller se balader sur imdb ou wikipedia et le tour est joué. Mais c'est tellement moins tentant que de se contenter de vagues intutions qui présentent en plus l'avantage de flatter l'esprit cocardier de ses lecteurs.

    Mais sinon, RIP Monsieur Jarre.

  • hal_lex

    lun 06 avr 2009 16:52

    Sans vouloir paraitre sombrement pessimiste mon cher petit Djoumi, tu attends que John Williams et Co. mangent les pissenlits par la racine pour nous faire "ecouter" leur voix (d'outre-tombe) !???

  • Michael

    lun 06 avr 2009 12:29

    Bel hommage