En entendant à la radio la triste annonce de la mort de Maurice
Jarre, je m’étais fait la réflexion qu’arrivait le
temps où j’apprendrais de plus en plus régulièrement la mort
de
personnalités que j’ai eu l’occasion de
rencontrer. Arrêté par ce constat macabre, et corrigeant
d’une oreille distraite les approximations du chroniqueur
radiophonique (ha bon ? Maurice Jarre a
"enchaîné pour David Lean les musiques de Dr
Jivago et de La Route des Indes"? A
vingt ans d’écart, il est mou l’enchaînement. Et bien
sûr, ils n’ont jamais fait La Fille de
Ryan ensembles.) je me souvenais alors que
l’interview que j’avais faite de Maurice Jarre, lors de
cette rencontre, n’avait jamais été publiée.
Il était peut-être temps de ressortir cet entretien des archives.
Alors je suis descendu à la cave, bien décidé à retrouver dans une
pile de cassettes mal rangées et mal étiquetées la voix de celui
qui faisait l’actualité du jour. Je retrouvais là, avec
étonnement, d’autres entretiens enfouis dans les limbes de
mon esprit (Alexander Salkind, John Williams…wow...) mais
honte à moi, je n’ai pas réussi à retrouver dans ce fatras la
trace de Maurice Jarre. Il ne me reste donc que le souvenir de ses
propos pour débuter cette chronique. Je vais tâcher d’y être
fidèle mais gardons à l’esprit que les propos de l'artiste,
rapportés ci-dessous, ne sont que des citations de
mémoire.
C’était en 1997 ; Maurice Jarre publiait chez Milan la
bande originale du film de Bernard Henri-Levy Le
Jour et la
Nuit. Je le rencontrais, dans je ne sais quel hôtel à étoiles,
pour le compte d’un magazine qui s’appelait
Cinemag, et dans lequel on me laissait alors une page pour
épancher ma bofophilie rampante (Wojciech Kilar, ainsi que le
nouveau venu Bruno Coulais, avaient été à l’honneur des
rubriques précédentes). Cinemag s’apprêtait à mourir
au bout de seulement quatre numéros, mais ça, bien sûr, je
l’ignorais.
Maurice Jarre semblait en forme ; il était souriant, et ses
yeux, d’un bleu grisé vif, me donnaient l’impression
d’être électriques. Chacune de ses réponses à mes questions
se voulait précise, aimable et parsemée de discrètes touches
d’humour. Et pourtant, c’est de la tristesse que
j’allais ressentir durant tout cet entretien, sans savoir si
elle émanait vraiment de mon interlocuteur ou si c’est moi
qui la générait par procuration.
Jarre commença par me raconter comment, par un
curieux hasard, il
reçut à Los Angeles un appel de BHL, alors même qu’il venait
de finir de lire une de ses chroniques dans un magazine. J’essayais
d’emblée de cacher ma surprise, car je n’avais jamais
songé au fait qu’un compositeur français travaillant à
Hollywood garderait d’une certaine façon le contact, en se
faisant par exemple livrer des magazines français. Il y avait
immédiatement, dans cette déclaration anecdotique, quelque chose
qui me renvoyait à une situation d’exil.
Jarre enchaîna alors sur son admiration pour le philosophe
français, ce sur quoi j’évitais de rebondir. Les règles de la
bienséance imposaient que je garde pour moi mes réflexions sur BHL,
qui était déjà à mes yeux l’un des simulacres les plus
flagrants que d’autres philosophes des années 60 avaient
prophétisé pour nos sociétés surmédiatisées.
J’étais
à vrai dire plus intéressé par le travail de
Jarre et je
l’obligeais
discrètement à revenir sur sa composition. Aussi, il
m’expliqua que ce projet de film,
qui se déroulait au Mexique, lui avait surtout donné
l’occasion de se frotter aux sonorités du pays, et que ceci
était nouveau pour lui. Très étonné par cette déclaration, je lui
rappelais sa partition pour le très chouette western de Richard
Brooks, Les Professionnels, dans lequel
la musique mexicaine jouait déjà un grand rôle. Jarre
s’arrêta subitement; visiblement décontenancé. Après un court
silence, il s’exclama sur un ton malicieux : "Ha mais
dîtes donc, je vois que vous avez fait vos devoirs !" puis
tourna son regard vers l’attachée de presse qui lui renvoya
un sourire approbateur du genre "oui, oui, j’ai été en
chercher un qui connaît la musique des Professionnels." Evidemment,
je comprenais bien que Jarre cherchait là à me remercier de
m’intéresser un tant soit peu à sa carrière, et de
n’être pas venu le voir en touriste. Mais je ne pouvais
m’empêcher à nouveau de ressentir de la tristesse, en
songeant aux kilomètres d’entretiens qu’il avait pu
donner durant sa vie à des gens pressés, journalistes ou autres,
pour qui son nom ne représentait qu’une mélodie du
Dr Jivago, qui ne voyaient en lui
qu’une anecdote plutôt qu’une carrière. Je venais de
citer Les Professionnels, un blockbuster
hollywoodien, un film que l’on diffusait régulièrement sur
TF1 le dimanche soir, un film que les mômes se racontaient dans la
cour de récré. Je n’étais quand même pas allé chercher un
obscur court-métrage turc auquel il aurait participé durant son
adolescence. Et qu’il me témoigne ainsi de la reconnaissance
pour m’être souvenu d’une telle évidence me mit plutôt
mal à l’aise.
Me sentant presque obligé de "mériter" cette
reconnaissance, je fis un bref retour vers une partie peut-être
moins évidente de sa carrière et revenait sur ses années de théâtre
auprès de Jean Vilar, sachant qu’un disque compilant ses
compositions pour le TNP (théâtre national populaire) était
discrètement paru quelques temps auparavant. Jarre évoqua
brièvement cette époque et son travail et puis, je ne sais trop
comment, il opéra un gigantesque bond d’une seule phrase pour
en arriver au 45tours de La Chanson de Lara du
Dr Jivago, et de m'expliquer comment
celui-ci s’était placé au sommet des hit-parades
blablabla… dépassant Les Beatles blablabla…
Incroyable ! J’étais là, à tenter de lui démontrer que, pour
certains, sa carrière ne se résumait pas à
Jivago, et lui me récitait maintenant les
"basic facts" de Jivago, qu’on peut
lire dans n’importe quel livret de n’importe lequel de
ses disques !
Pour sortir de ce drôle de virage, j’embrayais
a
ussitôt sur la question des orchestres,
constatant que Jarre avait pris l’habitude à l’époque
d’enregistrer (pour un éditeur français) des compilations de
son œuvre avec le très anglais Royal Philarmonic. Sur ce il
devint maussade. Il m’expliqua que beaucoup de compositeurs
pour films, et pas seulement lui, évitaient de travailler avec des
orchestres français car ces derniers avaient la réputation de ne
pas du tout respecter la musique de film, ce que je n’eus
aucun mal à croire. Il me raconta l’anecdote d’un
enregistrement en France : "On a répété toute la mâtinée avec
l’orchestre. Vers midi, les choses étaient à peu près comme
il faut. Tout le monde part à la pause déjeuner. Et au retour du
repas, alors que l’on s’apprêtait à enregistrer, je
constate que les musiciens ne sont pas ceux du matin ! Pour une
vague question syndicale ou je ne sais trop quoi, ceux du matin et
de l’après-midi n’étaient pas les mêmes." Quelques
jours plus tard, avec le même orchestre : "Il y avait un
passage dont je n’étais vraiment pas satisfait. Alors je
reviens dessus, en leur donnant les indications les plus précises ;
mais on a beau le refaire, ça n’allait toujours pas et je
commence à perdre patience. C’est là que le premier violon,
que je connaissais justement de l’époque du TNP,
m’arrête et me dit devant tout le monde, d’un air
désabusé : « Ca va Maurice, hein ; c’est que de la musique de
film »".
L’anecdote était éloquente, et nous ramenait de
n
ouveau à
cette question de la reconnaissance. N’étant pas le plus fin
des psychologues, je m’empressais d’enchaîner avec un
sujet qui me tenait à cœur à l’époque (car
l’information était inexistante) concernant les scores
rejetés. En effet, durant ces années 90, le rejet de musique
composée et enregistrée pour
un film semblait en passe de devenir un nouvelle mode chez les
producteurs américains. Les rumeurs faisaient état de plusieurs
compositeurs, et pas les moins prestigieux, qui se faisaient
dégager des projets pour être remplacés en dernière minute. Leurs
compositions, fruit d’une collaboration avec le réalisateur,
se voyaient remplacées par des scores accouchés à la va-vite et à
quelques jours de la sortie. Ainsi, Maurice Jarre s’était vu
refuser ses travaux pour les films
Cocktail, Jennifer
8, Lame de Fond et
La Rivière Sauvage (voir le clip présenté
en haut de page, qui replace la musique de Jarre sur le générique
d’ouverture).
Lorsqu’on tient ce genre de musique en haute estime, il y
a un sentiment d’hérésie à voir des partitions complètes
finir à la poubelle, et je lui demandais donc ce qui pouvait
justifier une telle décision, sachant que le remplaçant
n’avait généralement ni le temps ni les moyens de livrer une
partition soi-disant mieux adaptée au film. Jarre m’expliqua
la teneur politique du problème : "La musique est l’une
des dernières étapes de la fabrication du film. Lorsqu’il y a
une projection test et que le public ne répond pas comme le
souhaitait le studio, les producteurs exécutifs se sentent dans
l’obligation de changer quelque chose. Ils ne peuvent pas
changer le scénario ou ce qui a été tourné. Ils peuvent
difficilement obtenir plus ou mieux avec un nouveau montage. Alors
il reste la musique. Bien sûr ils savent bien que la musique
n’est pas le problème, et qu’une nouvelle partition a
peu de chance de faire changer l’avis du public. Mais ce qui
leur importe est de pouvoir prouver à la hiérarchie qu’ils
ont fait quelque chose, même si ça ne sert à rien. Ainsi ils se
couvrent." Je lui demandais pourquoi il ne faisait pas, au
moins, paraître ces compositions en disque. Il me répondit qu'étant
donné que le titre de l’œuvre était le titre du film,
il ne pouvait contourner cet épineux problème de droits. Je lui
appris alors que la partition rejetée d’Elmer Bernstein pour
Dernier Recours (Last Man
Standing) avait été éditée en disque, sous la mention
"music inspired by the movie" et la chose le laissa
songeur.
En attendant, l’entretien touchait à sa fin.
J’avais l’information que je recherchais, mais
d’une certaine façon je venais de planter là le dernier clou.
Jarre se leva, me remercia avec un grand sourire et une franche
poignée de main. Il semblait aussi décontracté qu’au début de
notre entretien. C’est moi qui avais du mal à contenir mon
air abattu. En quelques minutes, je venais de voir un artiste, dont
les accords m’avaient souvent transporté, qui me témoignait
indirectement de sa situation d’exil, qui était surpris de
découvrir que l’on puisse connaître sa carrière et s’y
intéresser ; un artiste qui s’entendait dire par les
musiciens qu’il ne faisait "que de la musique de
film" et qui, bien qu’il ait un jour "battu les
Beatles" se voyait quand même refuser plusieurs de ses
partitions sans avoir la liberté de les faire écouter.
On me dira que ce ne sont là que les petits drames quotidiens
d’une profession où l’individu est toujours à la merci
du désir des autres, et que ce qui compte est l’empreinte que
cet individu laissera derrière lui. L’empreinte, bien réelle,
de Maurice Jarre sur le monde pourrait être ainsi mesurée par les milliers de chroniques,
presse radio et télé, qui lui ont été dédiées le jour de sa
mort… quand bien même ces chroniques seraient truffées
d’approximations.
Rafik Djoumi
"Adieu Maurice" sur le blog de Sophie Loubiere
Discuter de l'article sur le forum




Jibe
ven 10 avr 2009 18:58