Tout d’abord, un sentiment personnel : contrairement à de nombreux geeks croisés ici et là, je m’avoue globalement satisfait de la vogue actuelle du « cinéma de genre » français. Hé oui. Malgré les errements, malgré les égarements, malgré d’indéniables fautes de goût, cet aspect du cinéma français a au moins le mérite d’exister aujourd’hui, à travers ses films comme dans la conscience du public. Cette posture n’est pas forcée, si l’on comprend que des types de mon âge (des vieux donc) ont vécu une époque maudite où toute tentative de « genre » était avortée à la source.
En ces temps barbares, les
quelques rares rejetons filmiques qui avaient échappé au
bistouri des
chirurgiens du « bon goût
françoué » étaient généralement
alignés contre le mur de la pouponnière et fusillés
par le peloton unanime de la critique et des professionnels de la
profession. Dans ce qui était alors un véritable
désert fantastico-gorophile, l’apparition soudaine de
daubasses telle que Le Démon dans
l’île de Francis Leroi,
Clash de Raphaël Delpard,
Kamikaze de Didier Grousset, le
Baby Blood de Robak, le
Terminus de Pierre William Glenn, le
Litan de Mocky, Le Lac des
morts-vivants nazis lubriques de Rollin et j’en
passe, chacune de ces bizarreries, donc, était
systématiquement vécue comme une forme de victoire, un
objet qui aurait survécu à de multiples tentatives
d’assassinat par le cinéma français d'en haut. Il
serait donc idiot de critiquer l’actuelle vague de
« films de genre » français en tant que
vague, puisque la prolifération d’œuvres
assimilées au « genre » a au moins permis
l’existence de deux ou trois véritables réussites
et, surtout, la relative normalisation d’un système de
production dédié.
Ceci établi, il est maintenant temps de geindre…
Attardons-nous d’abord sur ce terme : Cinéma de genre.
Si l’on en croit les forums, on en dénombre à peu près autant de définitions que de spectateurs dévoués. Mais s’il fut de tous temps imprécis, ce terme apparenté à un cri de ralliement a tout du moins une histoire, une raison d’être.
Il semble qu’il ait fait son
apparition, vers la fin des années 80, dans les colonnes
de magazines de cinéma considérés comme
spécialisés ; tout d’abord 'Starfix' (mensuel
bien plus généraliste que ne le laisse entendre la
légende), puis des titres spécialisés dans le
biscoto et la castagne tels que 'Cine News' ou 'Impact'. A
côté de cela, des revues telles que 'Mad Movies' ou
'L’Ecran fantastique' n’eurent pas vraiment à se
référer à ce terme puisque le cinéma
fantastique avait, lui, une définition beaucoup plus
identifiable.
« Cinéma de genre » désignait donc dès son origine un vaste complexe de genres, qui allait de l’action à la SF en passant par l’aventure, le polar, l’horreur, le thriller et le fantastique. A vrai dire, « Cinéma de genre » désignait à peu près tous les genres de la création, à l’exception notoire du drame et de la comédie. La raison toute simple en était que le cinéma français de l’époque se référait exclusivement à ces deux pôles uniques, drame et comédie, l’un soutenu par la critique, l’autre par le box office.
Militer pour l’existence d’un « Cinéma de genre » revenait donc à réclamer l’ouverture d’un cinéma ultra cloisonné vers une multitude de « genres ». L’exemple du cinéma américain, et les parts de marché qu’il grignotait dangereusement sur le cinéma français, aurait suffi à démontrer en quoi la diversité des genres allait de pair avec la santé financière d’un cinéma populaire. Mais la rhétorique imbécile qui prévalut dix ans durant accusait les défenseurs du « Cinéma de genre » de vouloir faire la peau à l’exception culturelle française (synonyme élégant de « ghetto culturel »), alors que ces derniers réclamaient, non pas la disparition de quoi que ce soit, mais l’apparition de tout ce qui manquait.

Le terme « Cinéma de genre » a donc fini par se populariser lorsque sont enfin parvenus sur les écrans des films se réclamant ouvertement de cette vague définition (Dobermann, Le Pacte des loups, Promenons-nous dans les bois). Pris de court, une écrasante majorité des médias qui, durant plus de quinze ans, avait vécu en apnée dans les culottes de Pialat et d’Isabelle Adjani, s’empressa de dompter ce terme « Cinéma de genre » en l’assimilant, grosso modo, à « le cinéma des genres qui ne nous intéressent pas ». Or, il se trouve que le seul genre qui subissait depuis des années le dédain critique était celui de l’horreur. Voilà comment, en toute logique, le terme « Cinéma de genre » fut accolé exclusivement au genre horrifique par ces retardataires. Au fil des mois, l’équation « genre = horreur » gagna ainsi du terrain chez les critiques, chez une partie du public et, plus grave, chez les producteurs.
Produire aujourd’hui du « Cinéma de
genre » en France revient à dire « Je
produis un film d’horreur bien sanglant, réalisé
par des djeuns pour 1 euro 50. »
Alors que, dans les années 80, les militants du « Cinéma de genre » rêvaient des équivalents français de Friedkin, Spielberg, Cameron, Cronenberg, Burton, Carpenter, Mann ou McTiernan, le terme qui leur a servi d’étendard désigne en fait aujourd’hui du cinéma d’horreur ultra-fauché ; c’est-à-dire à peu de choses près ce que ces mêmes militants auraient appelé à l’époque de la série Z.
Et pour compliquer la chose, ces dernières années, des films d’horreur anglo-saxons à petit budget ont cumulé des recettes indécentes, en exploitant l’aspect le plus régressif de ce genre donné. Ceci n’a fait que conforter les médias dans leur définition étriquée du « genre » (Saw et Hostel en équivalents modernes d’Evil Dead et de Vidéodrome ? Vraiment, vous êtes sûr ?) bénéficiant au passage du soutien inconditionnel d’une portion de fantasticophiles à la mentalité de ghetto, persuadés que le gore pour le gore est un défi à l’establishment et l’affirmation d’une mentalité punk (précisons pour les plus jeunes de nos lecteurs : les punks, ce sont ces seniors de 55-60 ans, que vous croisez parfois dans la rue, sur leur chaise roulante avec une crête sur la tête, criant « no future » pour entretenir la nostalgie de leur passé. L’épingle à nourrice sur leur pantalon ne sert pas uniquement à soutenir leur couche-protection ; elle était déjà là durant leur prime jeunesse).
La promesse d’un « Cinéma de genre » français se confondait au départ avec la promesse d’un cinéma populaire largement diversifié et, si possible, de qualité ; un cinéma populaire capable de s’exporter, d’acquérir dans les vidéo-clubs du monde entier le même statut qu’ont pu gagner le cinéma de Hong-Kong des années 90, l’animation japonaise ou le ciné fantastique anglo-saxon.

Au lieu de cela,
l’exiguïté de la nouvelle définition tend des
pièges multiples à tous les réalisateurs et
scénaristes qui ont pu un jour rêver aux
« genres ».
Tel cinéaste demande à pouvoir louer un steadycam afin de faire des plans plus propres et se voit rétorquer : « Propres ? Mais vous faîtes un film d’horreur. ». A l’inverse, tel autre cinéaste bénéficie d’un budget conséquent parce qu’il a su séduire une actrice très connue, et réalise en plein milieu de tournage que ses financiers n’ont même pas lu son script, découvrant avec effarement qu’il s’agit d’un « truc d’horreur ». Tel autre ne parvient pas à monter le budget pourtant modeste de son western, sous prétexte que son premier film n’était qu’un « petit machin d’horreur », nonobstant le fait que son « petit machin » a fait le tour des majors hollywoodiennes, leur apparaissant comme un modèle d’efficacité sous contrainte budgétaire. Que peut-il bien se passer dans la tête d’un producteur qui achète les droits de remake d’un dessin animé japonais vampirique, et qui en confie l’écriture à un scénariste qui dit ne pas aimer les vampires, ne pas aimer les dessins animés japonais, et ne pas aimer le fantastique en général ? Que se passe-t-il dans la tête d'un autre producteur qui ne découvre le film qu’une fois terminé et monté, trouve ça horriblement nul et part en claquant la porte (comme si regarder les rushes et surveiller le réalisateur ne faisait pas partie du processus) ? Pourquoi faut-il que ce soit les scénaristes et les réalisateurs qui insistent eux-mêmes pour des réécritures, alors que cet aspect fondamental de la fabrication d’un film évite à la fois les dépenses inutiles et l’ennui du public ? Et on ne parle même pas de cette stratégie curieuse qui consiste à dépenser deux fois plus dans la promotion d’un film « de genre » plutôt que dans sa fabrication.
Bref c’est comme si les
modèles de réussite, ne serait-ce que financière, de
films tels que Les Rivières
pourpres ou Le
Pacte des loups n’avaient pas fait école;
comme si les cartons en DVD de films pourtant sacrifiés par
une mauvaise sortie en salle (Haute
tension, Nid de
guêpes) n’avaient pas prouvé le lien
pourtant évident entre qualité de fabrication et
pérennité commerciale. Comme s’il fallait
repréciser que « Cinéma de genre »
n’est pas une petite vague opportune qu’il faut se
dépêcher de rentabiliser au moindre coût, mais une
notion qui existe environ depuis la fin du XIXème siècle,
et qui n’a jamais cessé depuis de prouver qu’elle
avait un public international.
Faut-il en finir avec ce terme de « Cinéma de genre » et en revenir au terme « Cinéma populaire », peut-être plus apte à traduire les ambitions artistiques et commerciales qui furent un temps souhaitées ?
En attendant, pour que nos confrères des médias et certains producteurs puissent enfin se familiariser avec la définition originelle du terme, voici une petite liste de « films de genre » à découvrir. Pas d’inquiétude ; on peut facilement les trouver en DVD et parfois même les surprendre au hasard d’une diffusion télé :
Peur sur la ville, Le Clan des siciliens, Le Locataire, L’Homme de Rio, La Belle et la bête, 100 000 dollars au Soleil, Le Samouraï, Le Bossu, Le Roi et l’oiseau, Les Tribulations d’un chinois en Chine, Le Cercle rouge, Les Yeux sans visage, Mélodie en sous-sol, Un chien andalou, La Cité des enfants perdus, Les Diaboliques, Un flic, La Menace, La Beauté du diable, Le Salaire de la peur, La Charrette fantôme, Le Capitan, Le Roman de Renard, Le Boucher, Les Visiteurs du soir, Garde à vue, Le Casse, Les Vampires, Police Python 357, Les Mystères de Paris, Le Voyage dans la lune, Deux hommes dans Manhattan, Les Espions, La Main du diable, Le Comte de MonteCristo, Didier, Mortelle randonnée, Quai des orfèvres, La Planète sauvage, Notre Dame de Paris, Les Gaspards, La Chute de la maison Usher, Les Grandes gueules, Liliom, Le Magnifique, Orphée, Fanfan la tulipe, Possession, Les Mains d’Orlac, Le Choix des armes, J’accuse !, Bob le flambeur, Le Procès, Le Miracle des loups, Un Taxi pour Tobrouk, Le Corbeau, Barbarella, Le Deuxième souffle, Le Rapace, Le Trio infernal (Piccoli et Romy Schneider qui font bouillir des cadavres à l’acide ; certes nul mais fun), Au rendez-vous de la mort joyeuse, Michel Strogoff, Chronopolis, Le Masque de fer, L’Atlantide, sans parler bien sûr des centaines de co-productions avec nos plus proches voisins telles que Histoires extraordinaires, 4 mouches de velours gris, Ouvre les yeux, Six femmes pour l’assassin, Dellamorte Dellamore, Le Golem, Vampyr...
j’arrête là, je crois que tout le monde a compris.
Rafik Djoumi















Comment veux-tu après ça qu'on arrive à faire quoi que ce soit en France ? Ce serait toute la mentalité du pays qu'il faudrait revoir. De son système d'apprentissage jusqu'à ses stages et son système d'embauche. Tant que ce sera comme ça, on sera obligé pour l'émergence d'un cinéma de genre de qualité hexagonal de passer par des circuits indépendants, des associations par exemple qui autoproduisent leurs films et qui ont la possibilité de donner un cinoche de genre fauché mais honnête, faits par des gens qui aiment vraiment ça.
Sinon, pareil, et je pense que beaucoup de monde pense la même chose. Rafik, crée ton journal, et prends Dahan avec toi et tous ceux qui comme toi, ont une véritable vision des choses (ou alors revenez à Mad et virez les autres ! lol)