Avant-propos : Ce texte est
paru en 2004 dans le magazine culturel Blast, à
l’occasion d’une sortie en DVD de films de la Shaw
Brothers. L’idée m’en est venue à la suite d’une
conversation forumesque où quelqu’un considérait que la
critique des années 99-2000 avait du batailler pour convaincre le
"grand public "de la qualité des films de Hong-Kong. Je répliquais
que ce "grand public" (que j’assimilais à "peuple")
n’avait pas vraiment attendu qu’on l’autorise à
s’intéresser à ce cinéma-là, et que c’était plutôt la
critique (et le public qu’elle représente) qui avait été
longue à la détente.
En 30 ans, certains films de Hong Kong sont passés du
statut de produits tout pourris, limite porno, à celui
d’œuvres de prestige pour cinéphiles exigeants.
Retournement de situation ? Evolution des mœurs ? Et si, au
fond, rien n’avait vraiment changé ?
1973. La France se remet difficilement de la cuite
soixante-huitarde, et les maoïstes songent déjà à faire fructifier
leur amour de la propagande en se lançant dans la publicité. Dans
un climat qui fleure bon le reniement, le sinologue et
situationniste René Vienet jette une petite bombe dans les salles
du quartier latin, un film de kung-fu détourné et retitré
La dialectique peut-elle casser des briques
?. Comme le précise son affiche, "le premier film
entièrement détourné de l’histoire du cinéma, V.O. sous
titrés par l’association pour le développement des luttes de
classe et la propagation du matérialisme dialectique". Assez
curieusement, cette saine provocation (qui est aussi le premier
film de kung fu exploité sur nos écrans) porte en elle toutes les
facettes qui vont rythmer l’histoire du cinéma populaire
chinois en France : titre absurde, détournement de
l’œuvre originale, hypocrisie idéologique et lutte des
classes effective.

Ki-aï !
Le véritable coup d’envoi viendra de l’incontournable
Bruce Lee. Repérés par Vienet, les films du petit dragon sont
achetés par André Génovès qui n’en discerne absolument pas le
potentiel. Le jeune René Château découvre le phénomène en Afrique
du Nord, au milieu de spectateurs hystériques, et rachète deux des
films à Génovès pour les diffuser dans sa propre salle, le
Hollywood Boulevard. Au lendemain de la mort tragique de la star,
pourtant quasi-inconnue en France, le Hollywood Boulevard devient
le temple du recueillement. Ouverte littéralement jour et nuit, la
salle affiche complet une année entière (500 000 entrées avec moins
de 700 sièges, faîtes le compte). Sous l’affiche gigantissime
du petit dragon dessinée par Jean Masci se presse une foule de plus
en plus hétéroclite. A seulement quelques mètres de là, pourtant,
les salles du quartier de l’Opéra ferment les yeux sur cette
manne financière. Il faut dire qu’elle draine avec elle un
public qui sent un peu trop le merguez-frites, et qui a tendance à
sortir de la projection en lancant des "kiiaaiii " Le
qu’en dira-t-on pèse plus lourd que le tiroir-caisse, et la
grande distribution n’ira pas chercher en Chine
d’autres moneymakers. Rappelons, à sa décharge, que même le
cinoche populaire européen de l’époque, d’une vitalité
étonnante (films d’horreur anglais, westerns "spaghetti",
thrillers italiens…) subit le mépris absolu d’une
critique, pour qui la valeur artistique est proportionnelle aux
allitérations d’un Jean Pierre Léaud dans un bar enfumé de
Saint Germain. Aux yeux de cette intelligentsia d’alors,
Le Parrain représente les tréfonds du
populisme putassier ; alors on vous laisse alors imaginer
l’embarras face à des chinois qui crient ! Cette critique de
l’époque est "engagée" ma bonne dame. Elle ne
décrypte plus les œuvres que sous l’angle politique, et
préfère s’attarder sur le cinéma de Chine Populaire plutôt
que le cinéma populaire chinois. Grosse nuance ! En clair elle veut
bien théoriser sur le "peuple" mais certainement pas aller
jusqu’à partager un strapontin avec lui, faut pas charrier
!

Cinéma forain
Le cinéma de Hong Kong va donc s’exiler dans les salles de
quartier, éparpillées entre Barbès, Pigalle et les Grands
Boulevards, côtoyant les fêtes foraines et les salles spécialisées
dans le X, et mélangeant souvent leurs publics (voire le film
Le Locataire, où Polanski pelote Adjani
sous les yeux d’un pervers dans une salle qui diffuse un
Bruce Lee). Pour les dix années qui suivent, les médias
regrouperont le wu-xia pian (film en costumes) et le film
d’action chinois sous le terme générique de "cinéma
karaté" (car le Karaté vient évidemment de Chine, tout comme
le Flamenco vient d’Allemagne). Un genre qui s’adresse
exclusivement à la petite frappe ou à l’ouvrier maghrébin (le
beur est encore embryonnaire). Le plus drôle, c’est que
certaines des salles de quartier spécialisées, comme le Trianon ou
la Cigale, sont d’authentiques chefs d’œuvre en
péril (tentures rouges, ornements, moulures, orchestres et
balcons). Mohammed et Riton peuvent donc apprécier les fastes des
films de la Shaw Brothers, de La Rage du
Tigre à La Main de fer, sur
écran géant et dans un cadre exceptionnel, tandis que les gens bien
comme il faut s’entassent dans de minuscules multiplexes pour
écouter les sermons de Marco Ferreri... 'sont cons ces bourgeois
des fois !

Le Trianon et sa décoration typique de coupe-gorges pour voyous (photomontage évidemment)
Le porno de l’immigré
Laissé à l’abandon par les grands circuits, le
cinéma de Hong Kong tombe vite aux mains de ce que René Château
appelle un "ramassis de distributeurs", achetant des films
au kilo pour les sortir n’importe comment, dans des versions
raccourcies, remontées, ou même carrément mixées (des combats
piqués dans d’autres films pour augmenter l’action
d’une œuvre jugée trop molle). Fréquemment, les
œuvres sortent sous des titres multiples et des affiches
différentes. Les distributeurs justifient cette multi-exploitation
par le coût prohibitif du tirage des copies et du doublage
français. Un doublage qui, soit dit en passant, n’hésite pas
à flanquer des accents "chinetoques" à l’ensemble du casting
(à la limite du compréhensible dans le cas des 13 Fils
du dragon d'Or de Chang Cheh) et transforme de
grandes épopées médiévales en un sketch de Roger Carel et de Michel
Leeb. Encouragés malgré tout par les recettes, et sous
l’absolution du dédain critique, les distributeurs se lâchent
dans le retitrage : Le Casseur de têtes
chinois (18 Secrets of Kung fu),
Karaté à mort pour une poignée de soja
(The Chinese Boxer), Au karaté t'as qu'à
réattaquer (Duel Of Fist), Il
faut battre le chinois pendant qu'il est chaud
(The Angry Guest) ou encore Un Petit coup dans
les baguettes. Assimilé à une forme de "cinéma porno
pour immigrés", le film chinois subit à répétition les fruits
d’un racisme ordinaire, en des temps où tout le monde se
croit de gauche ; un racisme qu’on dira poliment être tout
juste moqueur (il sera bien plus puant dans la décennie suivante,
mais envers les japonais surtout).

1984
Durant les années 80, l’ethnocentrisme culturel européen va pourtant commencer à se fracturer (enfin… chez les plus jeunes) sous les coups de boutoir du jeu vidéo, ce nouveau média, d’autant plus dangereux aux yeux des gens bien comme il faut, qu’il vient d’Asie. Et ce n’est pas un hasard si les salles d’arcade drainent au départ le même public que les ex-salles de quartier. Les poseurs de Street Fighter ou les ninjas de Shinobi descendent en ligne droite des films de Wang Yu (Le Boxeur manchot) de Sonny Chiba (Street Fighter) ou de Liu Chia-liang (La 36ème chambre de Shaolin).
En septembre 1984, sous l’impulsion d’Olivier
Assayas et
de Charles Tesson, Les Cahiers du Cinéma publient un
magnifique hors série qui tente de réhabiliter le cinéma de la
colonie, à coups d’entretiens avec les réalisateurs King Hu
et Liu Chia-liang, avec les producteurs Sir Run Run Shaw et Raymond
Chow. La démarche est courageuse et exemplaire, mais le système de
studios décortiqué par l’ouvrage est alors à l’agonie.
Les journalistes en sont bien conscients et notifient la génération
montante (Tsui Hark, Anne Hui, Chow Yun-fat). La parution du
hors-série est accompagnée de projections. Au même instant, le
festival du film fantastique du Grand Rex projette Zu,
Les guerriers de la montagne magique. Alors que la
culture geek n’en est qu’à ses balbutiements, 3000
spectateurs agités découvrent, médusés, une œuvre qui, 15 ans
avant tout le monde, mixe kung-fu, opéra de Pékin, effets spéciaux,
jeux vidéo et structure à la donjons et dragons. Le traumatisme est
inévitable, et scelle un pacte salvateur entre une frange de la
critique (canal progressiste) et le jeune public geek. Les années
suivantes vont voir paraître quelques fanzines spécialisés, comme
Butterfly Warriors, jusqu’à ce que la rédaction du
Cinéphage prenne le relais, sous l’impulsion du
futur cinéaste Christophe Gans et de Julien Carbon
(aujourd’hui scénariste de Tsui Hark).
Entre-temps, merci à Mohammed et à Riton, c’est
véritablement dans les vidéo-clubs que les héros survivront. Deux
des meilleurs films de Jackie Chan (Police
Story et Le Marin des mers de
Chine) feront les beaux soirs des locations alors
que, sortis en salles, ils n’avaient attiré aucun pécore. Le
public citadin de l’époque, lui, aime frémir lorsque Mel
Gibson lève mollement la patte sur du gazon de banlieue (final de
L’Arme Fatale) mais trouve
"cheap" qu’un chinois distribue 3000 coups/minutes à
500 figurants costumés. C’est donc dans les vidéo-clubs,
nouveaux cinés de quartier, que John Woo fait son apparition
(Le Syndicat du Crime), que le
Gunmen de Kirk Wong trouve une seconde
carrière (sorti courageusement en salles par André Lazare, il
n’avait attiré que 30 000 disciples), que Jet Li commence à
se faire un nom (Born to defence) et que
l’incroyable vague du polar hard-boiled de la fin des
80’s trouve preneur.

à gauche le petit truc pour vidéo, à droite le grand spectacle pour cinéma
N’importe nawak
Aussi, le succès surprise, en 1989, de la sortie en salles
d’Histoires de fantômes chinois
aurait du alerter sur la suite des évènements. Trop heureux de voir
un film de Hong Kong exister enfin dans les consciences du public
des villes, les militants de la cause ne réalisent pas que ce
succès doit peut-être plus à l’exotisme du produit qu’à
sa qualité réelle. Là où Mohammed et Riton ne désirent que des
héros, qu’ils soient sabreurs ou flingueurs, le monsieur de
la ville veut des chinois qui ressemblent à des "chinois"
(avec leurs pantalons bouffants, leurs chaussons rigolos et des
nénuphars partout). Pour preuve, les chefs-d’œuvre trop
contemporains de John Woo, célébré comme un Messie par les plus
grands cinéastes, sortiront dans une seule salle à Paris (!). Seul
A Toute épreuve connaîtra une
exploitation nationale, mais au prix de lourdes négociations avec
une Commission de censure qui redoute l’impact du métrage sur
les banlieues !!! Tout est dit, n’est-ce pas ? Car
voyez-vous, le peuple est faible d’esprit. Non seulement il
apprécie les films de ching-chong où il n’y a ni chaussons ni
nénuphars, mais en plus il imite comme un singe la violence dont il
jouit à l’écran.
A Toute Epreuve, et plus tard
The Killer (sorti en France 7 ans après
sa réalisation) seront accueillis comme il se doit par les gens
bien, c’est-à-dire avec une avalanche de fous rires
assortie de moult "n’importe nawak !". Petite
parenthèse, le nimportenawakisme est un courant de pensée
qui considère qu’il est physiquement impossible de faire des
bonds de 5 mètres en l’air ou de tirer 500 coups de feu sans
recharger. Néanmoins, le nimportenawakisme estime que
Bruce Willis peut lui (et ce dans une même scène) se battre sur une
aile d’avion, en bloquer les volets à l’aide d’un
anorak, déboucher le réservoir à mains nues et enflammer une ligne
de kérosène en plein ciel. Dans ce cas précis, on parle de
"suspension d’incrédulité". Si Bruce Willis était
chinois, ce serait "n’importe nawak". Fin de la
parenthèse.
Consécration ?
Vers 1995 les résistances s’effritent timidement avec
l’apparition du label vidéo HK, supervisé par Christophe
Gans. Copies neuves v.o.s.t et présentation de luxe, Gans a compris
que pour tout un public intermédiaire, l’écrin faisait le
film. Afin de séduire le public des villes, la revue chargée de
promouvoir sa collection vidéo se donne des allures de catalogue
pour parfums. Les photos y sont lissées et retouchées jusqu’à
ne plus ressembler aux films dont elles sont extraites. La
collection marche bien, fait parler d’elle, mais contrecoup
oblige, ce sont les films en costumes
(Zu, Le Temple de
Shaolin, The Blade) qui se
vendent le plus. Il faudra attendre 1999, et le succès du film
Matrix, pour qu’un coup fatal soit
porté au nimportenawakisme. Les références du film des
Wachowski sont à ce point explicites qu’elles drainent tout
un nouveau public vers cette source d’inspiration
qu’est le cinéma de Hong Kong, cette fois-ci dans sa
totalité. Mais entre-temps, Hong Kong est retourné à la Chine
populaire, et son cinéma n’est plus ou presque. Le succès
international du film Tigre et Dragon,
qui reprend à son compte l’esthétisme de la Shaw Brothers (on
passe poliment sur le critique qui a évoqué un "Matrix
chinois"), prouve au moins que le public est dorénavant prêt à
apprécier la beauté d’un cinéma déjà vieux de 30 ans
!

Aujourd’hui, le label Wild Side ressort les grands films
de la Shaw Brothers dans des écrins magnifiques, cinéphiliques en
diable, qui nous feraient presque oublier que Le
Justicier de Shangaï s’appelait autrefois
La Brute, le Bonze et le Méchant. La
presse, qui n’a toujours pas fait la paix avec le cinéma
populaire même si elle se persuade du contraire, épuise son
catalogue de superlatifs en de longues colonnes lyriques ; et le
public est convaincu, après vision, d’avoir acquis un produit
de haut standing. Immanquablement, il y a eu du progrès,
jusqu’à l’excès parfois, mais tout ça ne nous dit pas
si monsieur tout le monde aura un jour la chance de voir ces films
avec les yeux de Mohammed ou de Riton…
Rafik Djoumi
Crédit photo du Hollywood Boulevard :
http://sallesdecinemas.blogspot.com/
)

Reda
lun 16 mar 2009 22:37