Comme le faisait remarquer je sais plus qui, les sociétés
démocratiques surveillent de beaucoup plus près le monde de la
fiction plutôt que celui de l’information. Il y a en effet
des commissions de classification pour les films, pour les pièces,
les bédés ou les jeux vidéo, mais pas pour le flux, parfois
dangereusement irresponsable, craché par les news de toutes sortes
(tiens ça serait marrant une signalétique, en bas
d’écran du journal de 20h, qui indique des trucs comme
«vrai», «faux», «tordu», «orienté», «léchage de botte»,
«publi-rédactionnel»etc.) . Qu’on lui donne, selon les
époques, le nom de Censure, de Commission de classification ou
d’organisme de surveillance, c’est toujours au nom de
la jeunesse et de l’enfance, supposée «fragile», que
s’exerce cette pression jamais démentie sur la fiction. Or la
classification de ce qui est «déconseillé aux enfants» (on
n’ose plus utiliser le mot «interdit» même
s’il est effectif) se fait, qu’on le veuille ou non,
selon les critères du monde des adultes, qui correspondent toujours
à des particularismes sociologiques, à l’idéologie dominante
de l’instant.
Je ne vais pas tenter d’élaborer autour de ce sujet complexe
mais juste m’attarder sur les ratés d’un tel système.
S’il y a d’un côté pas mal de films «déconseillés
aux enfants» dont on cherche encore à comprendre ce
qu’ils ont de déstabilisant pour les plus jeunes, il y a
aussi quelques films et programmes unanimement considérés comme des
trucs pour gosses et qui pourtant n’ont pas manqué de
traumatiser une bonne tripotée de lardons lors de leurs
diffusions.
L’extrait d’ouverture de cet article, par exemple, est
tiré du film Watership Down, un programme
régulier des télévisions américaines et anglaises durant les fêtes
de fin d’année. On est bien d’accord que c’est du
tichoux tout plein à regarder avec bibi sur les genoux qui sirote
son chocolat chaud, non ?
Et c’est là qu’on réalise le truc qui fâche : au fond, une énorme partie du travail de censure (appelons les choses par leur nom) se fait sur la base de réflexes conditionnés qui ont trait à la forme. Ici nous avons affaire à des lapinous dans un dessin animé. C’est mignon les lapinous ; c’est joli l’animation.
Voilà ce qui prime ; les images et les réflexes qui leur sont
associés chez l’adulte. C’est ce qui va déterminer
l’état d’esprit de celui à qui l’on demande de
classer cette œuvre pour faire économiser du temps aux autres
parents. Ce que racontent ces images ne sera jugé que dans le
sillage de ce qu’elles ont prioritairement évoqué. Face à une
Kalachnikov rose, avec des petits cœurs et des petits
cochonous dessinés partout dessus, il faudra quelques secondes
supplémentaire d’attention pour que l’adulte dépasse
son conditionnement et réalise qu’il a d’abord affaire
à une arme à feu. Sauf que pour le gamin, ces réflexes ne sont pas
encore conditionnés (le tout petit ne verra que les cochonous, pas
l’arme à feu). Et si la qualité de l’image dans un
programme de fiction (colorée, animée) participe de la séduction
immédiate, leur impact sera surtout déterminé par ce que racontent
ces images.
Bref, si vous avez l’âme sadique ainsi qu’un petit
frère ou petite sœur, c’est le moment de lui faire
goûter à ce blog puisque les extraits que je vous propose
ci-dessous ont été jugés «adaptés» à une saine vision en
famille.
A.I. Artificial
Intelligence
A l’époque de sa sortie en salle, les commissions de
classification norvégiennes et finlandaises ont interdit
A.I. aux moins de 15 ans, ce qui avait
beaucoup fait rire les chroniqueurs ciné d’Europe de
l’Ouest et des USA. La Suède et la Suisse avaient failli en
faire autant avant de céder à l’argument imparable du
«m’enfin les gars ! C’est un ‘tit
n’enfant avec un ‘tit nounours !». Tout public en
France, déconseillé aux moins de 7 ans en Espagne, PG-13 aux USA
(ce qui équivaut à tout public sauf religieux intégristes) ;
comment ne pas considérer qu’en dehors des nordiques,
préoccupés par le sens du film, à peu près tous les adultes
censeurs du monde en étaient restés à leurs réflexes conditionnés ?
Oublions deux secondes le nounours et la photo lissée-soft de
Kaminski et admirons le sens des images : il y a dans
A.I. un gamin qui pénètre dans la chambre
de sa mère lorsqu’elle dort, avec une paire de ciseaux à la
main ; il y a dans A.I. un enfant qui se
fait décapiter ; il y a dans A.I. une
nounou qui se fait liquéfier le visage à l’acide ; des
médecins qui plongent leur main dans le ventre d’un môme
humilié pour en extraire des épinards. Mais surtout, surtout, il y
a dans A.I. la séquence dite de
«l’abandon en forêt», où une mère ignore les pleurs
et les suppliques d’un enfant, le jette au sol et
l’abandonne dans les bois en fuyant dans sa voiture (à partir
de 7mn30 sur la vidéo). Faut peut-être pas avoir
fait huit ans de psycho-socio pour vaguement deviner qu’une
telle séquence affectera immanquablement n’importe quel môme
(elle n’aurait absolument pas le même impact si elle était
lue et non vue). Et c’est bien cette séquence qui a fait
bondir, à juste titre, les norvégiens et finlandais. Partout
ailleurs, on en est resté au mignon tout plein.
Le Triangle du diable
Ce téléfilm de Sutton Roley avec Kim Novak et Doug McClure fut
diffusé en prime-time en 1975 sur les chaînes américaines. La
chaîne TF1 décida, elle, de le diffuser le dimanche après-midi à
18h, dans un créneau horaire reconnu comme étant spécifiquement
celui des enfants et des programmes familiaux. Certes, il y avait
le mot «diable» dans le titre, mais pas de Linda Blair, pas de vomi
et pas d’exorciste ; c’est donc que ça devait convenir
à tout le monde.
Le film se déroule dans le Triangle des Bermudes et met en scène
des individus possédés tour à tour par un diable adepte du
harponnage et du lynchage. Après moult zigouillages très
graphiques, le spectateur réalise, dans la scène finale, que
c’est l’héroïne elle-même qui est possédée par le
diable. Le quart des gamins de France était devant l’écran ce
jour-là. Résultat : pendant près de vingt ans, Jean-Pierre Putters,
encyclopédie du film d’horreur, recevait chaque semaine des
lettres qui débutaient par : «Bonjour, je recherche le titre
d’un téléfilm américain qui m’a
effrayé/flippé/traumatisé ma race un dimanche
après-midi…»
Oz, un monde
extraordinaire
Durant les années 80, le studio Disney est en crise. Afin de se
repositionner en tant que label incontournable du film familial,
les cadres acquièrent les droits de l’œuvre littéraire
de L. Frank Baum et se proposent d’adapter la suite directe
du Magicien d’Oz. La comédie
musicale de 1939, avec Judy Garland, est une sorte
d’institution familiale aux Etats-Unis et elle compte parmi
les rares œuvres archi-multi-diffusées durant les fêtes de
Noël. Sa suite directe a donc la couleur d’un triomphe
assuré. Seulement, tous les directeurs marketing s’accordent
à dire que la comédie musicale est un genre définitivement mort.
Qu’à cela ne tienne, ce Retour à Oz
sera adapté sous une forme «réaliste». Exit les numéros chantés et
les décors technicolor en plastoc de la MGM ! Place à la magie des
effets spéciaux et aux décors crédibles ! Pour s’assurer une
finition digne des 80’s, le studio confie le projet à deux ex
de George Lucas, à savoir le producteur Gary Kurtz (mon pote) et le
réalisateur-monteur-sound-designer Walter Murch.
Malgré un tournage long et problématique, personne ne semble dans
le studio réaliser un petit point qui va s’avérer déterminant
: à savoir que le côté totalement factice de la célèbre comédie
musicale de la MGM avait peut-être une fonction cachée. En effet,
l’œuvre littéraire de L. Frank Baum, comme toutes les
bonnes œuvres pour enfants, traite sur un mode féerique de
sujets fortement déstabilisants, voire terrifiants. La saga Oz
parle des pulsions qui s’expriment au grand jour à travers
l’imaginaire et son jeu des illusions. Il y est question,
entre autres, d’asociabilité, de folie, de mensonge et de
pulsion de mort. Or, si ces éléments graves agissent de façon
sous-jacente lors d’une lecture, ils risquent de sauter au
visage du spectateur une fois passés sous forme d’images. La
comédie musicale de la MGM atténuait ces éléments agressifs (bien
présents dans le film) par son imagerie factice. Le film de Walter
Murch et Gary Kurtz les révèlera au grand jour. Le week-end de
sortie du film, certains flashs d’infos font état de panique
dans les salles et d’enfants qui courent vers la sortie. Des
parents outrés témoignent à la caméra. Merci la promo !
Return to Oz sera un échec financier
cuisant. Des années plus tard, les gamins traumatisés réclameront à
grand cri de pouvoir revoir ce film, poussant l’éditeur DVD
geek Anchor Bay à acquérir le titre auprès d’un Disney
toujours embarrassé par le produit.
Note : le son de ces deux vidéos semble désynchronisé
Bienvenue dans l’ère de
l’électricité
A force de l’entendre fabuler sur l’existence
d’un monde parallèle et merveilleux, la famille de Dorothy
finit par s’inquiéter de sa santé mentale et l’amène là
où l’on traitait ce genre de cas à l’époque :
l’asile psychiatrique. Ici le gentil monsieur barbu présente
à la gamine un appareil électrique qui guérit les vilaines pensées
: «Cet appareil a un visage. Voici ses yeux ; ici son nez ; et
ça doit être…» Et Dorothy de lui répondre : «Ca va
faire mal ?»
Je mets au défi quiconque de me prouver que, à partir de 5
mn 30 dans ce clip, nous sommes toujours dans le cadre
d’un film familial sans conséquence.
Visite de la galerie
La méchante et coquette Reine du livre de L. Frank Baum change
régulièrement de tête, c’est-à-dire littéralement ! Aussi,
quand Dorothy doit aller chiper une clé dans son salon de beauté,
elle doit faire attention à ne pas réveiller les multiples têtes
qui y dorment. Le genre de scène sublime quand t’as six ans
!
Les Trois vies de
Thomasina
Studio Disney toujours qui, dans les années 60, se lança dans une
série de films où chiens et chats tenaient le rôle principal et
parlaient en voix-off. Le grand représentant du genre sera
L’Espion aux pattes de velours,
gros succès de 1965. Mais deux ans auparavant, le studio avait fait
paraître The Three Lives of Thomasina,
réalisé par le sympathique Don Chaffey et basé sur une nouvelle
(déjà pas piquée des schizos) où une chatte se prenait pour un
Dieu. Comme tous les enfants le savent, les chats ont plusieurs
vies. Souvent, les enfants savent aussi que les chats étaient
divinisés par l’Egypte antique. Peut-être même qu’ils
savent que l’Egypte antique portait un intérêt tout
particulier à la question de la Mort. N’empêche, les enfants,
même quand ils savent des choses, ils n’ont peut-être pas
super envie de les voir prendre vie à l’écran.
A l’époque, le New York Times avait recommandé ce film
"pour les plus petites filles". On sait d’où elles
viennent maintenant, toutes les névrosées des années 80 qui se sont
mises à l’aérobic par peur de mourir !
Ernest et son doppelganger
Jim Henson, créateur de 1 rue Sésame et
du Muppet Show, avait une intuition
étonnante pour trouver des concepts parfaitement adaptés à
l’enfance et à la petite enfance (un vampire
qui vous apprend à compter ? Je sais même pas comment ça marche
mais en tous cas ça a sérieusement marché, aux USA du
moins). Seulement, Henson ne pouvait pas superviser
absolument tous ses programmes, et cette aventure de Bart et Ernest
a du lui passer sous le nez. Sur le papier, rien de déroutant : les
deux héros jouent les égyptologues et tombent sur des momies
facétieuses qui leur ressemblent étonnamment. Mais si un
fantasticologue avait été consulté, il aurait pu expliquer aux
équipes que le sosie au regard fixe qui vient vous surprendre, ça
s’appelle un Doppelganger, et que c’est l’augure
de votre mort prochaine ; bref un puissant symbole qui va chercher
dans des terreurs bien enfouies dans la psyché.
L’extrait ne risque pas de vous dérouter, voire même il
pourra vous ennuyer profondément. Mais sur une portion non
négligeable de petites têtes blondes, c’est le cauchemar
nocturne assuré ! Suite à des plaintes de parents (qui ne
comprenaient rien à l’affaire mais ont quand même passé une
sale nuit) le studio Henson a du refaire le montage et le mixage du
sketch.
Le bad trip de Wonka
Johnny Depp et Tim Burton auront beau essayer de toutes leurs
forces, pour beaucoup d’américains, Willy Wonka c’est
Gene Wilder et pis c’est tout ! Bien que le film de Mel
Stuart sorti en 1971 soit loin d’être un modèle
cinématographique, il eut la présence d’esprit (contrairement
au Burton) de garder intacte l’aura dérangeante et dérangée
de Willy Wonka. En témoigne cet extrait psychédélique en diable,
qui fait régulièrement hurler de flip les gamins, et les ramène des
années plus tard vers le film avec la nostalgie des anciennes peurs
maîtrisées. Sinon, le top, ç’aurait été de mettre en fond
sonore la chanson des Beatles aux initiales parfaitement adaptées :
Lucy in the Sky with Diamonds.
Large Marge
Si l’affaire de Paul Rubens, surpris en train de se masturber
dans un cinéma porno, a fait autant de bruit aux Etats-Unis,
c’est que son show télévisé, le Pee Wee’s
Playhouse, était clairement devenu l’émission favorite
des gamins tout en gênant confusément leurs parents (ben ouais, Pee
Wee, c’est quand même un peu une grande tata avec un look
electro-wave à la Klaus Nomi. Mais ça le ptit Kevin il s’en
fout). Les adultes furent donc trop heureux de pouvoir se déchaîner
sur le comique le moment venu. En attendant, le film de Tim Burton
Pee Wee’s Big Adventure, sorti bien
avant le scandale, fut plutôt bien accueilli par tout le
monde… à l’exception de quelques gamins. En effet, la
scène dite de "Large Marge", pourtant d’apparence
inoffensive, parvint à distiller un je ne sais quoi de colique
néphrétique, pas seulement pour son effet choc (à
1mn20) mais aussi pour toute une ambiance héritée
du thriller et dont les mômes n’étaient pas coutumiers.
Le rapport à son corps selon
Poltergeist
Oui, je sais. Vous allez me dire que
Poltergeist n’est pas un film pour
toute la famille ! Mais je vous rappelle qu’on parle ici de
la classification et de ce qu’elle est censée suggérer.
Poltergeist est sorti à une époque où le
PG-13 (déconseillé au moins de 13 ans) n’existait pas, et la
première réaction de la MPAA fut de le classer R (interdit aux
moins de 17 ans non accompagnés). Spielberg et la MGM trouvèrent le
verdict un peu dur. Et comme la MPAA est financée par les grands
studios, elle n’hésite pas à baisser son froc quand on sait
la convaincre. Résultat : en vertu du merveilleux E.T. qui était
sorti la même année, la MPAA finit par conclure que la mention «R»
ne collait pas avec le nom «Spielberg» et retira le sigle infamant.
Automatiquement, Poltergeist devenait un film tout public,
diffusable en prime-time. Tout aussi drôle : le film fut interdit
aux moins de 18 ans dans les salles françaises, mais ceci
n’empêcha pas la chaîne FR3 de le diffuser à 20h30 sans
aucune signalétique ou avertissement (bicoz Spielberg, E.T., tout
ça). Voici donc ce que n’importe quel bambin, français ou
américain, a pu découvrir sur son téléviseur, à plat ventre et en
pyjama tout en dégustant sa vache qui rit (le passage à partir de
1mn30 est sublime !)
Discutez de cet article sur le forum. Et n’hésitez pas à confesser vos propres traumatismes cinématographiques d’enfance

Rafik Djoumi



Bystra-woda
jeu 10 sep 2009 22:42