Cela fait un bon nombre d’années que j’assiste aux
joutes oratoires chez les déçus du cinéma français entre,
d’un côté les partisans d’une forme d'expansionnisme
culturel (ou si l'on préfère, d'émancipation), et d’un autre
côté ceux qui mettent en doute la capacité du cinéma français à
s’autoriser ce geste. Le premier groupe, celui qui croit
qu’il peut et doit exister un cinéma français touche-à-tout
(capable par exemple de faire de la SF, du fantastique voire de
l’horreur) est clairement minoritaire. Le second groupe,
clairement majoritaire, attribue au mot "français" un réseau de
valeurs qui iraient censément à l’encontre de certains
genres, de certaines façons de faire des films.
Pour le dire plus simplement, ce second groupe considère
qu’un film français de SF, ou d’horreur, ou même un
western, sombrerait immédiatement dans le ridicule s’il ne
justifiait pas son existence par une sorte de distance, d'humour ou
de second degré. Ce second groupe pourrait être désigné par une
formule que vous devez connaître : "De toutes façons,
c’est pas notre culture". Et on a souvent tendance à
sous-estimer la force de conviction du "C’est pas notre
culture". En effet, on pourrait passer des heures à retracer
l’Histoire de France dans le détail, à rappeler que la
science-fiction et le gore rigolard sont au départ des genre
"typically french", on pourrait argumenter froidement et
intellectuellement sur la question de la réappropriation d’un
genre (quelle proportion de la mythologie du western
dans l'inconscient collectif a-t-elle été créée par les italiens
?) on finira toujours par buter sur le sentiment assez
irraisonné du "C’est pas notre culture".
On me racontait récemment l’anecdote d’un producteur
français à qui l’on présentait un projet de film de vampires
et qui, visiblement embarrassé, s’était contenté de répondre
: "Vous voulez dire… des vampires… euh…
français ?". Ce réflexe de doute immédiat, de prise de
distance d’avec le sujet par la simple apparition du mot
"français", n’est pas propre à ce producteur. On retrouve ce
réflexe à l’identique (et c’est bien plus grave) chez
une énorme portion du public potentiel. On pourrait même aller
jusqu’à imaginer que si, la veille au soir, ce producteur
avait vu à la télé le vampire Brad Pitt et le vampire Antonio
Banderas en train de marcher le long des quais de la Seine, il
n’aurait pas fait le lien entre cette Seine-là et la Seine du
script qu’on lui proposait le lendemain. Parce que peut-être
bien qu’Antonio Banderas jouait un vampire français…
mais le film, lui, était américain !
Revenons maintenant à notre premier groupe. J’ai remarqué
que beaucoup de ceux qui tentaient de lutter contre le
"C’est pas notre culture" en venaient toujours au
même argument et que celui-ci tenait en un seul nom : Jean-Pierre
Melville. Parce qu’il avait su, en son temps, se réapproprier
les codes du cinéma américain et du cinéma japonais pour en faire
des films à la fois premier degré et totalement acceptés par ses
compatriotes, Melville se voit aujourd’hui brandi à tout bout
de champ pour défendre une certaine idée de Cinéma français qui
pourtant le dépasse. Rappelons que Melville n’a pas fait de
SF, de film d’aventure, de western ou d’horreur; alors
que ce sont bien ces genres qui souffrent le plus en France du
réflexe de distanciation qui nous intéresse. Bien souvent, ceux qui
brandissent ce brave Jean-Pierre en unique exemple le font parce
qu’ils manquent d’autres références (ce
n’est pas une critique !) qui iraient dans le sens de
leur démonstration.
Je pense que cette forme d’autocensure qui sévit en France n’est pas tant un problème intellectuel qu’un problème sentimental. Le public, tout comme certains producteurs, n’est pas dans une démarche intellectuelle lorsqu’il se braque instantanément à l’apparition du mot "français" dans certains contextes de fiction. Il y a, derrière ce braquage, des décennies d’accoutumance sentimentale qui nous font associer les mots "français" et "américain" à deux projets de cinéma très éloignés l’un de l’autre, chargés d’images très distinctes. Or, si les américains sont également conditionnés à une certaine idée de "cinéma français" très éloignée du "cinéma américain", on constatera ci-dessous que ceci ne les a jamais empêché de s'approprier tout ce qui les intéressait dans la culture de l'autre, avec une candeur enviable.
Aussi, plutôt que de parler de la façon avec laquelle la France
pourrait s’approprier une imagerie considérée, à tort ou à
raison, comme américaine, j’ai pensé qu’il ne serait
pas inutile de faire l’inverse. Puisque les images de films
invoquent chez nous des sentiments immédiats, pourquoi ne pas
tester l’impact de certaines images en précisant au préalable
qu’elles sont "d’inspiration française" et
laisser le lecteur se débrouiller sentimentalement avec ça
?
Voici donc une série de films dont le sujet est d’inspiration française, soit parce que l'histoire se passe en territoire français, ou qu'elle a été écrite par un français, ou simplement parce que le film base son iconographie sur des éléments de culture éminemment française. Je ne donne pas les titres ; vous en reconnaîtrez beaucoup. N’hésitez d’ailleurs pas à me questionner si le cœur vous en dit. Par contre j’espère que vous serez régulièrement intrigué par la présence de certains films, et que ceci vous amènera à reconsidérer sous un nouvel angle, quelle que soit votre position sur le sujet, la formule du "C’est pas notre culture".






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Rafik Djoumi
Rectificatif
: Trois films de cette sélection, Les
Oiseaux, La Taverne de la
Jamaïque et Ne vous retournez
pas, n'y ont pas leur place. Il s'avère que l'auteur
des histoires originelles, Daphne Du Maurier, fille de Muriel
Beaumont et de Gerald Du Maurier, n'était pas française mais
anglaise (de descendance française). Pardons aux familles, tout ça.
C'est la faute à Blunt qui a cafté dans les
talkbacks.




bill
mer 18 fév 2009 10:23