Un peu de chauvinisme  (Coups de gueule) posté le lundi 09 février 2009 23:52

culture, français, héritage, américain


Cela fait un bon nombre d’années que j’assiste aux joutes oratoires chez les déçus du cinéma français entre, d’un côté les partisans d’une forme d'expansionnisme culturel (ou si l'on préfère, d'émancipation), et d’un autre côté ceux qui mettent en doute la capacité du cinéma français à s’autoriser ce geste. Le premier groupe, celui qui croit qu’il peut et doit exister un cinéma français touche-à-tout (capable par exemple de faire de la SF, du fantastique voire de l’horreur) est clairement minoritaire. Le second groupe, clairement majoritaire, attribue au mot "français" un réseau de valeurs qui iraient censément à l’encontre de certains genres, de certaines façons de faire des films.
Pour le dire plus simplement, ce second groupe considère qu’un film français de SF, ou d’horreur, ou même un western, sombrerait immédiatement dans le ridicule s’il ne justifiait pas son existence par une sorte de distance, d'humour ou de second degré. Ce second groupe pourrait être désigné par une formule que vous devez connaître : "De toutes façons, c’est pas notre culture". Et on a souvent tendance à sous-estimer la force de conviction du "C’est pas notre culture". En effet, on pourrait passer des heures à retracer l’Histoire de France dans le détail, à rappeler que la science-fiction et le gore rigolard sont au départ des genre "typically french", on pourrait argumenter froidement et intellectuellement sur la question de la réappropriation d’un genre (quelle proportion de la mythologie du western dans l'inconscient collectif a-t-elle été créée par les italiens ?) on finira toujours par buter sur le sentiment assez irraisonné du "C’est pas notre culture".
On me racontait récemment l’anecdote d’un producteur français à qui l’on présentait un projet de film de vampires et qui, visiblement embarrassé, s’était contenté de répondre : "Vous voulez dire… des vampires… euh… français ?". Ce réflexe de doute immédiat, de prise de distance d’avec le sujet par la simple apparition du mot "français", n’est pas propre à ce producteur. On retrouve ce réflexe à l’identique (et c’est bien plus grave) chez une énorme portion du public potentiel. On pourrait même aller jusqu’à imaginer que si, la veille au soir, ce producteur avait vu à la télé le vampire Brad Pitt et le vampire Antonio Banderas en train de marcher le long des quais de la Seine, il n’aurait pas fait le lien entre cette Seine-là et la Seine du script qu’on lui proposait le lendemain. Parce que peut-être bien qu’Antonio Banderas jouait un vampire français… mais le film, lui, était américain !

Revenons maintenant à notre premier groupe. J’ai remarqué que beaucoup de ceux qui tentaient de lutter contre le "C’est pas notre culture" en venaient toujours au même argument et que celui-ci tenait en un seul nom : Jean-Pierre Melville. Parce qu’il avait su, en son temps, se réapproprier les codes du cinéma américain et du cinéma japonais pour en faire des films à la fois premier degré et totalement acceptés par ses compatriotes, Melville se voit aujourd’hui brandi à tout bout de champ pour défendre une certaine idée de Cinéma français qui pourtant le dépasse. Rappelons que Melville n’a pas fait de SF, de film d’aventure, de western ou d’horreur; alors que ce sont bien ces genres qui souffrent le plus en France du réflexe de distanciation qui nous intéresse. Bien souvent, ceux qui brandissent ce brave Jean-Pierre en unique exemple le font parce qu’ils manquent d’autres références (ce n’est pas une critique !) qui iraient dans le sens de leur démonstration.

Je pense que cette forme d’autocensure qui sévit en France n’est pas tant un problème intellectuel qu’un problème sentimental. Le public, tout comme certains producteurs, n’est pas dans une démarche intellectuelle lorsqu’il se braque instantanément à l’apparition du mot "français" dans certains contextes de fiction. Il y a, derrière ce braquage, des décennies d’accoutumance sentimentale qui nous font associer les mots "français" et "américain" à deux projets de cinéma très éloignés l’un de l’autre, chargés d’images très distinctes. Or, si les américains sont également conditionnés à une certaine idée de "cinéma français" très éloignée du "cinéma américain", on constatera ci-dessous que ceci ne les a jamais empêché de s'approprier tout ce qui les intéressait dans la culture de l'autre, avec une candeur enviable.


Aussi, plutôt que de parler de la façon avec laquelle la France pourrait s’approprier une imagerie considérée, à tort ou à raison, comme américaine, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de faire l’inverse. Puisque les images de films invoquent chez nous des sentiments immédiats, pourquoi ne pas tester l’impact de certaines images en précisant au préalable qu’elles sont "d’inspiration française" et laisser le lecteur se débrouiller sentimentalement avec ça ?

Voici donc une série de films dont le sujet est d’inspiration française, soit parce que l'histoire se passe en territoire français, ou qu'elle a été écrite par un français, ou simplement parce que le film base son iconographie sur des éléments de culture éminemment française. Je ne donne pas les titres ; vous en reconnaîtrez beaucoup. N’hésitez d’ailleurs pas à me questionner si le cœur vous en dit. Par contre j’espère que vous serez régulièrement intrigué par la présence de certains films, et que ceci vous amènera à reconsidérer sous un nouvel angle, quelle que soit votre position sur le sujet, la formule du "C’est pas notre culture".

 

 

 

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Rafik Djoumi

 

Rectificatif : Trois films de cette sélection, Les Oiseaux, La Taverne de la Jamaïque et Ne vous retournez pas, n'y ont pas leur place. Il s'avère que l'auteur des histoires originelles, Daphne Du Maurier, fille de Muriel Beaumont et de Gerald Du Maurier, n'était pas française mais anglaise (de descendance française). Pardons aux familles, tout ça. C'est la faute à Blunt qui a cafté dans les talkbacks.

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Tous les commentaires de l'article:
Un peu de chauvinisme

  • bill

    mer 18 fév 2009 10:23

    Merci, super article !

  • Rafik

    lun 16 fév 2009 01:52

    DVDvision : c'est une question que je m'étais posée en sortant de la projo (ébouriffante) de Beowulf, en 3D indispensable mais en vf qui pue du fion : faudra-t-il réserver son billet d'Eurostar pour découvrir les prochains Cameron et Spielberg dans les conditions requises ?
    Depuis, il semble que certains se soient laissé aller à tenter malgré tout le sous-titrage. Je n'ai pas vu ce que ça donnait.
    (et merci au passage aux projections de presse en 2d de films qui sortiront en 3d, ça facilite vachement le travail de critique ça)

  • DVDvision

    dim 15 fév 2009 15:01

    Salut Rafik, ben voilà, j'ai une question, quand tous les films seront en 3D, la vo va disparaitre, non (il est impossible avec des lunettes 3D et lire les st sur l'image, la plupart des screenings 3D en France, sinon tous, sont en VF). A partir de là, les abrutis qui trouvent que c'est toujours mieux ailleurs pourront plus rien dire, puisque tous les films seront français. Ca risque de changer bien des choses...

  • Rafik

    dim 15 fév 2009 01:43

    Non, non. T'arrêtes pas de le dire. y'a des choses dont on se lasse pas.


  • clément mailto

    sam 14 fév 2009 21:54

    très juste la remarque sur melville - c'est exact qu'il semble porter sur le poids de ses frêles épaules tout l'honneur cinéma de genre français, notamment parce qu'il est cité par john woo, james gray, tarantino, jarmusch, etc.
    pour le reste, c'est vrai qu'on entend jamais parler de clouzot, pourtant pour moi LA grande fierté nationale ou même de l'immense Duvivier, et puis on oublie aussi Franju qui a réalisé LE film d'horreur classique français...
    enfin encore une fois un excellent article, Rafik, très fin, mais bon il faut que j'arrête de le dire.
    P.S. a noter que Beineix, quoiqu'on en pense, a longtemps essayé de produire un film de vampires en france, en vain. pour ma part j'adore beineix, désolé, je trouve que Diva et 37°2 sont des chefs d'oeuvre.
    le problème, comme tu le dis, c'est cette espèce de dialectique ridicule qui voudrait opposer les genres entre eux. enfin, damn ! tant pis...

  • Lord Galéan

    ven 13 fév 2009 11:29

    http://www.overgame.com/index.php?page=view_item&rid=20651&com=1#comments

    pas grand chose à voir avec le sujet lol, je m'en excuse mais je pense que ça ferait une bonne idée d'article pour Rafik, (va voir surtout les affiches de films stylisée par l'ami du designer.

    ps : je viens de découvrir Topkapi hier, ce film est purement génial

  • Rainmaker

    ven 13 fév 2009 10:13

    Il y a Batman, mais également sa Nemesis en la personne du Joker. Inspiré de l'Homme qui rit" de Victor Hugo (qu'il faut que je lise d'ailleurs).

  • Sonocle Ujedex mailto

    jeu 12 fév 2009 23:46

    Avec les films sur la guerre d'Algérie du style "Indigène", l'Ennemi Intime" et dans son introduction le premier film sur Mesrine (qui est en quelque sorte un pur produit du traumatisme de cette guerre, du moins dans le film), on commence à faire des progrès au niveau de l'exploration des faits guerriers français au cinéma.

    Après, un film de guerre.survival en Indochine par des réal français, je dirais pas non!

    En tout cas, depuis 3-4 ans, je commence sérieusement à y croire à cette ouverture du cinéma français et sur la bonne utilisation e sa culture inexploitée dans son propre sol.

  • hal_lex

    jeu 12 fév 2009 05:22

    La liste est longue, et presque sans fin... A cela on pourrait ajouter, par exemple le Godzilla de R.Emmerich (ou nous sommes responsables a defaut d'une guerre atomique, d'une aberration nucleaire) ou encore "Le dernier samourai" (rien a voir avec J-P Melville) ou Tom Cruise (le meme qui jouait un vampire francais l'autre soir sur TF1 !?? --S'il fait tant pour la representation de la culture francaise a l'ecran, on peut bien le laisser jouer avec notre TGV, non ?) dont les exploits a l'ecran s'inspirent de faits reels (guerre encore, civile cette fois-ci)... a la difference que le soldat deserteur etait francais~!
    Au nombre de guerres auxquelles ont pris part, de par le monde, comme victimes ou agresseurs, les Francais, combien ont ete adaptees au cinema par nos soins ? Pour un film sur la guerre d'Indochine, combien sur la guerre du Vietnam (ou l'on y retrouve bien souvent un francais enraciné~!) ??
    A n'en pas douter, il y a en France une reelle problematique quant a la perception de l'heritage culturel national et identitaire qu'il nous faudrait pourtant accepter de voir et de representer.
    Sommes-nous donc, Francais, comme ces vampires que l'on craint, qui ne peuvent trouver leur propre image dans le reflet d'un miroir ?

    PS : Tant qu'a piocher dans les Spielberg autant rajouter Lacombe et Belloq (on a des chercheurs de soucoupes voalntes et de tresors bibliques pour le compte des nazis chez nous ??), non !?!

  • Rafik

    mer 11 fév 2009 16:50

    Concernant la présence de Batman, je copie/colle ma réponse du forum :

    Homme à la double personnalité, à la fois multi-millionaire et vengeur, il s'est créé de toutes pièces une image publique qui fascine et effraie les citadins, appliquant tel un ange de la mort sa propre vision de la Justice. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir de sérieux états d'âme, torturé, déchiré par l'être qu'il devient, isolé dans la gigantesque grotte où reposent ses trésors. Son nom est Monte-Cristo.