Dure semaine ! Une succession de cataclysmes dans mon PC m'a obligé
à en changer pratiquement toutes les pièces. Puis, une fois la
bécane en route, c'est mon organisme qui a lâché, en récupérant le
dernier virus foudroyant à la mode dans la capitale. Voici donc,
chers lecteurs, les raisons mécha et bio qui ont retardé cette mise
à jour. En vous remerciant de votre patience, voici la suite de
l'entretien avec David Sarrio, mené en juin 2007 par Tequila. Tout
n'est pas forcément à jour concernant les projets futurs de David,
mais l'interressé pourra toujours corriger le cas échéant dans les
talkbacks.
Bonne lecture.
Passons maintenant à
Punisher 2. Voilà un personnage assez atypique
dans l’univers des super-héros. Il se rapproche plus de
l’univers de Feedback....
Complètement, ça rejoint ma double envie : donner vie à un
super-héros tout en m'approchant de thématiques qui
m’interpellent comme la violence, la vengeance, les
personnages en perdition, les anti-héros, le tout allié au côté
polar. Il y a aussi une opportunité qui s’est
présentée : j’ai un agent aux Etats-Unis; je l’ai
appelé en lui disant que la suite de
Punisher se préparait et que ce projet me
correspondait. Nous avons envoyé mon travail au studio qui
préparait le film. Je me suis retrouvé sur une liste de
réalisateurs potentiels -sans me faire d’illusion tout de
même- et j’ai pu lire le scénario. Faire ce teaser, pour moi,
c’était une opportunité de rester dans la catégorie dans
laquelle on te place, les adaptations de héros de comics, tout en
offrant quelque chose de différent. Je voulais donc me faire
doublement plaisir : mettre toutes les chances de mon côté pour
pouvoir faire le film et en même temps concrétiser une vraie envie
de fanboy, faire vivre un personnage qui n’est pas évident.
Je me suis longtemps posé la question de lui mettre ou pas le
dessin du crâne sur le T-shirt. Au final j’ai biaisé, on le
cache avec la veste. Je pense que c’est ce qu’il
fallait faire parce que ça peut être très kitsch alors qu’en
même temps ça fait parti des attributs du personnage. J’ai eu
une longue conversation téléphonique avec un exécutif de Lionsgate
et son staff où j'ai pu leur dire ce qui, selon moi, n’allait
pas du tout dans leur approche. J’avais alors complètement
zappé que le scénario qu'ils m'avaient fait lire était écrit par
les mecs de The Shield et
Prison Break ! J'ai du leur paraître un
peu trop sûr de moi mais, en même temps, il fallait y aller et être
franc. Donc j'ai pensé qu'il n'y avait rien de mieux qu’une
note d’intention visuelle. Je sais que les gens de Lionsgate
ont vu le court-métrage et qu'ils ont beaucoup aimé mais, comme ils
me l’ont dit, n'ayant pas fait de long-métrage, je ne pouvais
être retenu. Cependant ça a été un vrai plaisir. En faisant ce
court, j’ai retrouvé l’émotion que j’avais eu à
faire Daredevil, dans une optique
différente parce que je peux être très noir et nihiliste.
La vision que tu as du
personnage a-t-elle joué en ta défaveur ?
Non, je pense que c’est juste mon background, le manque
d’expérience, qui leur a fait peur. Mon angle
d’attaque, on
n’en a même pas discuté. Ils avaient adoré celui de
Projet
Gamma par exemple. Le fait
d’alterner réel, virtuel et intérieur du personnage en 10
minutes et avec trois fois rien, ça leur avait plu. Ils
n’avaient donc rien à perdre à m’envoyer le scénario de
Punisher 2 même si je pense qu’ils
savaient déjà qu’ils n’allaient pas me prendre,
justement parce que je n’ai pas fait de long. J’ai mis
mon trailer de Punisher 2 sur le net et ça cartonne. Je
reçois beaucoup de mails de gens qui me disent que c’est ce
Punisher-là qu’ils veulent voir. Il y a même eu des pétitions
pour que ça soit moi qui fasse le film ! Il y a aussi des
journalistes qui en ont fait une analyse et je suis content parce
qu’ils l’ont bien perçu. Sur le tournage je répétais
qu’on ne faisais pas un film d’action mais un film
d’horreur. Je ne voulais pas iconiser le héros.
Le dernier plan quand
même....

... OK, ça a été une longue discussion avec le chef opérateur
Mathias Boucart car lui voulait le faire en contre-plongée. Je lui
ai dit que ce n’est pas un héros mais un anti-héros; du coup
on se retrouve au niveau de ses yeux. Le cadre n’est pas non
plus très proche parce que je voulais qu’il soit perdu au
milieu de ces corps. Ca me rappelle un plan que j’adore dans
Hitcher, quand le personnage tue mais que
la caméra est loin de lui. C’est une manière de dire
qu’on n’adhère pas à cette violence, de même que je
n’adhère pas à celle du Punisher, même si je peux avoir de
l’empathie pour lui. Il a un côté Frazetta dans ce plan, dans
sa façon de baisser la tête et de supporter son destin.
J’ai
essayé de jouer à la fois sur le ludique, l'efficace et
l'émotionnel tout en évoquant certaines idées par le placement de
la caméra. J’espère que ça se perçoit. Ainsi, quand le
Punisher traîne le mec par terre, ça dure assez longtemps, mais
j’y tenais beaucoup. On manquait de temps pour le faire mais
c’était peut-être le plan le plus important pour moi alors
j’ai insisté pour le tourner. J’ai zappé des choses
mais pas ça. L’idée du personnage qui traîne son gibier, je
trouve ça plutôt inquiétant. Dans ce plan, le héros devient à nos
yeux un freak hardcore. Mon chef opérateur m’a proposé de le
faire en travelling arrière, du coup intellectuellement on
s’éloigne de son action.
Il y a aussi des
mouvements de caméra sophistiqués...
En fait, je n’aime pas trop les mouvements gratuits.
L’objectif était un peu de donner de la production value
alors qu’on n’avait pas d’argent. Nous
n’avions pas de grue; le plan où la caméra monte avec tous
les bad guys qui courent, c’est un bidouillage des
machinistes sur une structure verticale. Il me fallait aussi une
trentaine de figurants pour jouer les méchants, et là-dessus je
remercie les air-softeurs qui sont venus. Ce sont des passionnés
d’armes et de techniques de commando qui font des randonnées
et savent comment bouger et manier des armes. Ils sont venus avec
leur propre matériel. Je me croyais presque en train de faire
Die Hard ! (rires). Certains
plans sont
un peu de l’esbrouffe mais il faut savoir que ça plaît aussi
aux américains. Mon chef opérateur l’a bien compris et
certains machinistes adoraient faire ce genre de plan, cependant
j’ai aussi veillé à ce que ça ai du sens par rapport à ce que
je voulais dire. Car à l'inverse, au début du teaser, les plans
sont très découpés. C'est une manière de parler de la psyché du
Punisher, celle d'un homme fragmenté et détruit, qui n’est
vivant que lorsqu’il tue. Ce qui nous amène au seul plan où
il est au milieu de l’image, en entier et qu’il charge
son arme. Car son objectif, c’est tuer et basta. C’est
son drame. Il me
fallait aussi quelques plans d’action avec des coups de feu,
sinon ça ne marchait pas. Je savais comment j’allais les
inclure dans le montage, je donne l’illusion de
l’action, pas l’action en elle-même. On était en retard
sur le planning mais il me fallait ces plans. Sur un tournage, tu
dois toujours élaguer ici et là dans ton découpage, mais sur
certains plans, le monde peut s’écrouler, il te les faut, tu
ne les lâches pas.
C’est Fabrice
Deville, qui était déjà dans Feedback (et dans
lequel son personnage s’appelait déjà Franck !), qui
joue le Punisher. Comment l’as-tu
rencontré ?
C’est le producteur de Nomad Film, Thomas Kornfeld,
qui me l’a présenté et on s’est bien entendu. Fabrice
est un bosseur qui peut avoir une vraie intensité dans son jeu si
on veut bien aller au-delà de sa façade de beau gosse. Il n’a
pas hésité à se raser le crâne pour
Feedback. Jouer le Punisher,
c’était comme une bouffée d’air frais pour lui,
c’est aussi ça qu’il veut faire. Il a trouvé de bonnes
gestuelles pour le personnage. Et puis quand tu fais le Punisher en
France et qu’il te faut un acteur pour l’interpréter,
tout le monde te souhaite bonne chance (rires). Comment parvenir à
être crédible alors qu’on n’a pas tellement ce panel de
comédiens ici ? Fabrice a maigri, on lui a mis quelques
fausses cicatrices mais ça ne servait à rien que je fasse le vrai
Punisher au risque de m’aliéner encore plus les exécutifs de
Lionsgate puisqu’il a une gueule défoncée ! Après
j’ai beaucoup travaillé avec lui le regard du personnage, il
fallait qu’il soit concentré sans avoir l’air
d’un taré. Au final je n’ai eu que de bons retours à ce
niveau.
Quelles sont tes
indications concernant la lumière ?
Je parle beaucoup avec mes chefs opérateurs. Et j'aime bien voir
l’étincelle dans leurs yeux parce que tu leur offres un
projet esthétique qu’on ne leur offre pas d’habitude.
Je suis très imprégné par le clair obscur, Caravage,
l’expressionnisme, le noir profond, ça m’intéresse. Sur
Daredevil, ça m’a permis de cacher
des décors que je n’aimais pas et en même temps, ça concentre
l’action, ça donne une vraie atmosphère qui est aussi héritée
de la BD. J’étais venu avec des couvertures de
Hellboy à propos du rouge qui ressort dans l’image
parce que je voulais qu’il en soit de même pour les
apparitions de Daredevil. Là-dessus, Sophie Cadet a amené beaucoup
d’autres couleurs dans le fond du cadre et elle a eu raison
sinon ça aurait été trop froid et du coup trop franchouillard
justement. Sur Punisher 2, c’est
Mathias Boucart qui s’est occupé de la photo. Je voulais
beaucoup de pénombre et des flous. Il n’y a pas assez de
flous au cinéma ! Mes chef opérateurs savent rapidement ce que
je ne veux pas parce qu’on a un bagage de films communs. Si
je leur cite quelques directeurs photos célèbres et qu’ils me
disent qu’ils adorent le travail de l’un d’entre
eux par exemple, alors on a une référence visuelle en plus. Après,
je les encourage à apporter leur patte personnelle. Je fais aussi
se rencontrer le chef op et le chef déco parce que parfois la photo
fonctionne pour tel plan mais pas le décor ou inversement. Je ne
sais pas pourquoi beaucoup de gens ont peur d'avoir du noir dans le
cadre. J’ai une grande appréhension des murs blancs,
j’ai appris ça avec Sophie. Il y en a dans
Feedback, du coup on a joué sur les
contrastes pour en dégager les personnages. Il y en a aussi dans
Projet Gamma mais on n’a pas pu
repeindre les murs. Je voulais quelque chose de sombre et que la
lumière vienne des écrans d’ordinateurs mais on n’a pas
pu pour différentes raisons.

Je voudrais parler
un peu de ta fausse pub Axa : il y a une vraie
continuité super héroïque qui est un prolongement naturel de tes
courts-métrages.
C’est une fausse pub qu’on a faite avec Nomad
Film. On a eu une vraie liberté par rapport aux pubs classiques
parce que je m’adresse aux pubs pour internet. Quand
l’humour marche, le paiement est immédiat de la part du
public et lors de la projection publique qu’on a fait de
cette pub, les gens ont bien ri, malgré la chute finale un peu
violente. J’ai voulu faire ma genèse de super-héros, mon
Peter Parker mélangé à Flash. Patrick Vo attend un rendez-vous et
on lui pose un lapin, un éclair le frappe et ça devient du potache.
J’ai vu beaucoup de films de teenagers dans ma jeunesse comme
Porky’s, les films de John Hughes, et je voulais mélanger
tout ça à mon univers. Elle sera bientôt en ligne.
Faire du cinéma
d’horreur en France n’est déjà pas chose aisée ...ne
parlons pas des super-héros ! Du coup, où aimerais tu te
situer dans le paysage cinématographique ?
Pas dans le slasher en tous cas. J’aime bien le sang mais je
me sens plus proche du genre fantastique. Il y a bien une tentative
de renouveau chez certains producteurs qui ont envie de s'essayer
au genre, mais ils doivent faire attention, gérer ça avec des
petits budgets, réfléchir aux interdictions, faire attention à ne
pas saturer le marché. En ce qui concerne le genre super-héros, les
moyens et les techniciens pour le faire existent, sauf qu'on
préfère les consacrer à Belphégor. Et
contrairement à ce que disent certains financiers, je pense que les
gens ont vraiment envie de voir des films populaires de genre qui
s’inscrivent dans une imagerie française. Mais est-ce que se
sont les bonnes personnes qui sont aux commandes ?...Après un
premier film raté je veux bien qu’on laisse encore un doute,
mais quand après le troisième c’est toujours les mêmes
défauts et que le même metteur en scène est toujours aux commandes,
ce n’est pas normal, et je suis loin d’être le seul à
le dire. Sinon je pense que c’est dans la quantité que la
qualité ressortira. S’il est bien produit, un film
fantastique ou d’horreur ne perd normalement pas
d’argent, du fait des ventes à l’international et des
multiples débouchés vidéo. On a aussi un vrai background de
super-héros en France; moi et mon équipe avons fait beaucoup de
recherches pour un projet dans cette veine. Il faut juste se le
réapproprier et prendre aussi en compte ce qu’ont apporté les
américains. Enfin il faudrait que le mot « populaire »
cesse de faire peur aux élites françaises et qu'on apprenne à se
débarasser d'un certain héritage qui sclérose l’imaginaire
français.

Comment sortir de la gamelle
totale d'Arsène Lupin (suite à l'inepte
Belphégor) et obtenir quand même 20 millions
d'euros pour tourner un sous-Blackbook avec Sophie
Marceau ? Réponse : faire ce qu'on a toujours fait en France;
séduire la Cour et seulement elle. (image tirée du
Ridicule de Patrice Leconte, le meilleur film
jamais fait sur les coulisses du financement du Cinéma
français)
Quels sont tes
projets ?
J'ai écrit plusieurs scripts avec les scénaristes Denis Corel et
Antoine de Fronberville. Ce sont des férus de littérature et aussi
des intellos à la base qui connaissent bien la culture populaire,
l’aiment profondément, l’analysent et
l’intellectualisent. Il y a entre autres un film de vampire
qui s’appelle Totem, qui propose
une approche originale sur la généalogie des vampires, les emblèmes
totémiques liés à leur univers. La structure est classique et
carrée, à l’américaine, comme un bon film du samedi soir, le
tout mélangé à un aspect policier et comic-book. Il y a un projet
de super-héros européen qui s’appelle
Sentinel, un projet très ambitieux, plus
proche d’un blockbuster. On a beaucoup réfléchi au personnage
et à la légitimité de le faire car on a inclus dans le scénario des
liens par rapport au regard global qu’on a des super-héros en
France, en revenant vers les romans de Ponson Duterrail ou de
Rocambole. On a également fini l’écriture de
Black Death, qu’on destine aux
américains. C’est un film d’horreur médiévale qui se
déroule pendant la Grande Peste qui est arrivée à Marseille en
1347. Ca serait un mélange entre un pur film fantastique et
Le Nom de la rose. Les scénaristes sont
des férus d’Histoire et on a un concept original, avec une
touche chevaleresque et religieuse à laquelle se mêlera une
imagerie proche du boogeyman.
Quels conseils
donnerais-tu aux jeunes réalisateurs en herbe qui veulent faire du
genre ?
J’ai mis du temps à me nommer « réalisateur »,
vraiment. J’ai commencé à assumer parce que c’est écrit
sur mes fiches de paye, mais donner des conseils me paraît bizarre.
Ce que je peux dire c’est qu’il faut être tenace, que
ça va coûter de l’argent - même si beaucoup ont de la chance,
ça n’a pas été mon cas à ce niveau-là - du temps et de la
patience. Il faut savoir se créer des opportunités, chose pour
laquelle je n’ai pas toujours été très doué. Il faut faire
les choses qu’on a envie de faire et en même temps être à
l’écoute des autres et trouver des gens qualifiés pour le
faire, des professionnels. Il faut savoir les écouter et aussi ne
pas hésiter à dire les choses que vous ne voulez pas. Chacun a ses
difficultés. Dans mon cas j’ai vu que je ne maîtrisai pas
l’écriture, je n’aime pas ça. J’ai donc rencontré
des scénaristes. Il faut aussi trouver de bons comédiens.
C’est bête et il ne faut pas mal le prendre mais pour réussir
un court, il ne faut pas prendre des comédiens amateurs. Tenir un
flingue c’est bien beau mais ce qui est important,
c’est la personne qui le tient. Je pense aussi qu’il ne
faut pas se dire qu'on va tout de suite faire
Rencontres du troisième type alors
qu’on a juste de quoi filmer trois types qui se rencontrent.
C’est paradoxal par rapport à ce que j’ai fait avec
Daredevil parce que à l’époque, un
court de super-héros en France, on s’était bien foutu de moi,
mais j’avais ciblé mes problèmes. Je savais que
j’allais être pénalisé par mes costumes mais je l’ai
fait, donc je ne vais donner de leçons à personne pour faire un
court de super-héros. Mais il faut se remettre dans le
contexte : j’étais l’un des premier à le faire,
maintenant on accepte de moins en moins les erreurs. Depuis tu as
eu Batman
Dead End qui est peut-être le meilleur court de super-héros jamais fait.
Enfin, il faut un angle d’attaque très précis, c’est
important. Il faut digérer et pas copier, et ce n’est pas une
chose facile.
Propos recueillis par Tequila, en juin 2007, à l’hôtel
Raphaël


. Bref pas avant début mars quoi. 


Vincent Lecrocq
jeu 26 fév 2009 01:39