L’Odyssée suit son cours  (Articles) posté le jeudi 06 septembre 2007 20:21

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Une véritable révolution cinématographique est en cours depuis trois ans qui, faute d’être relayée par les médias, n’a toujours pas frappé l’esprit du grand public. Le silence assourdissant qui entoure cet évènement n’est pourtant pas le fruit d’une complot mais d’une ignorance ; personne ou presque ne s’attarde sur cette révolution car personne ou presque ne semble y avoir compris grand-chose, ou du moins en avoir mesuré les enjeux. Et au vu des commentaires qui ont accompagné récemment la présentation de la bande annonce du Beowulf de Robert Zemeckis, cet état de fait ne semble pas sur le point de changer.

Beowulf 

Résumons: le malentendu a débuté il y a donc trois ans, à la veille de la sortie du Pôle Express du même Robert Zemeckis. Le réalisateur et son équipe avaient participé à plusieurs conférences de presse pour présenter dans les meilleurs termes la révolution dont ils étaient les initiateurs, et qu’ils avaient baptisé la performance capture.

Las, dès la sortie du film, il fut assez évident que le message n’était pas passé. Les rares médiateurs à évoquer la technique selon laquelle avait été tourné le film confondaient allègrement la performance capture avec ce qui n’était qu’une de ses composantes, la motion capture, un technologie déjà ancienne et à laquelle le cinéma avait amplement eu recours depuis dix ans. Plus problématique encore, personne ne semblait capable de se détacher du concept de « film d’animation », et reconnaître en Le Pôle Express un produit véritablement hybride, ni tout à fait film d’animation ni tout à fait film « live », l’alliance d’une convergence des médias qui nécessite rien moins que de repenser le terme « Cinéma ». L'an dernier, un destin similaire attendait le film Monster House, unanimement qualifié de "film d'animation" alors qu'il reposait sur des performances d'acteurs bien réels.

captures faciales pour Monster House 

Car le système que Zemeckis et ses collaborateurs (Ken Ralston, Jerome Chen) ont mis au point pour la compagnie Sony Imageworks ne se résume pas à une technologie. Il est surtout une méthodologie, une toute nouvelle façon de penser et de produire un film qui fait exploser les étapes traditionnelles du Cinéma. Les étapes de création jusque là immuables (pré-production, tournage et post-production) disparaissent au profit d’une organisation entièrement pensée autour du jeu du comédien.

 

La performance capture, comme son nom l’indique, capture la performance du comédien à l’aide du système maison Imagemotion, une forme de motion capture beaucoup plus fine et élaborée, qui insiste notamment sur les expressions faciales. Le comédien évolue dans un décor où les meubles éventuels sont des répliques grillagées (laissant donc paraître les mouvements de pieds ou de bras qu’un vrai meuble pourrait cacher) et est libre d’interpréter sa scène en entier, sans interruption, sans marque précise à respecter, sans caméraman avec lequel s’accorder. Cette performance complète peut être ensuite plaquée sur des créatures numériques de toute forme : personnage ressemblant au comédien (Tom Hanks en chef de train du Pôle Express), ou non ressemblant (l’enfant héros, le vagabond et le Père Noël du Pôle Express sont également « incarnés » par Tom Hanks) personnage cartoonesque, animal, monstre ou tout autre entité (la maison de Monster House est incarnée par Kathleen Turner). Intégrée à un décor en 3D, éclairée, affinée, cette performance est alors filmée à l’aide de caméras virtuelles qu’un opérateur manipule en temps réel, et qui peuvent reproduire la mécanique de tous les types de caméra connus (à manivelle, à l’épaule, à la grue, travelling, dolly etc.)

 

Kathleen Turner dans Monster House

 

Les deux grands gagnants de cette méthode sont le réalisateur et ses comédiens. Pour le premier, cela revient à séparer distinctement le travail de direction d’acteur et le travail de mise en scène, car le choix des angles, des objectifs, du mouvement de caméra, du découpage ne se font qu’à posteriori, en fin de chaîne, lui offrant une maîtrise inimaginable à la prise de vue qu’aucun plateau traditionnel n’aurait pu permettre. Pour les seconds, cela libère entièrement le jeu et le rapproche en fait du travail théâtral. Ainsi, la performance capture permet conjointement la rigueur absolue dans la technique de mise en scène et la liberté d’interprétation d’un cinéma plus naturaliste.

Si le public et la presse sont pour l’heure peu concernés par cette révolution en cours, certains des plus grands cinéastes au monde se sont aussitôt engagés dans le challenge. James Cameron s’est décidé à ressortir son script de Avatar, écrit dans les années 90, qui fut autrefois remisé pour cause d’infaisabilité. Il « tourne » à Los Angeles depuis plusieurs mois avec Sigourney Weaver, Sam Worthington, Michelle Rodriguez, Stephen Lang et Wes Studi, et a fait installer un pipe-line (terme évoquant à la fois l’organisation des départements informatiques et le « tuyau » qui parcourt la chaîne de fabrication) dans les studios de Weta Digital en Nouvelle-Zélande. Les multiples améliorations qu’il a apportées au système de Zemeckis (une mini caméra fixée sur le crâne du comédien qui capture ses expressions faciales – la possibilité de diriger le comédien en le voyant déjà incrusté dans le monde virtuel) ont fasciné les réalisateurs Steven Spielberg et Peter Jackson. Ces deux derniers sont convaincus que la performance capture est la seule technique capable de leur permettre d’envisager les deux films tirés de Tintin sur lesquels ils s’apprêtent à travailler. Après sa production de Monster House, Zemeckis a porté son système au studio Disney-Pixar sur ce qui sera probablement le projet John Carter of Mars (nous y reviendrons). De son côté, la société Sony Imageworks a employé la technique très partiellement sur Spider-man 3 et sur Les Rois de la glisse, et l’envisage pour la comédie préhistorique de Jon Favreau et Jay Redd Neanderthals, ainsi que pour le premier film de Jerome Chen, co-créateur du système, qui adaptera un mythe japonais pas encore révélé. George Miller, qui y a partiellement eu recours sur Happy Feet, pourrait bien s'y adonner totalement pour le projet Justice League of America. Enfin, si l’on en croit l’actrice Susan Sarandon, l’organisation des frères Wachowski pour Speed Racer évoque un système en bien des points similaire.

 Angelina Jolie sur le plateau de Beowulf

Comme on le voit, tous ces projets gravitent autour de la SF et de la fantasy, car l’intérêt premier d’une telle méthode n’est pas de retranscrire ce qui pourrait bêtement être filmé au naturel, mais bien de s’aventurer sur les terres d’une « réalité augmentée » : livre d’illustration enfantin pour Le Pôle Express, l’univers de l’illustrateur Chris Appelhans pour Monster House, la peinture romantico-épique du XIXème et du XXème siècle pour Beowulf, la ligne claire d’Hergé pour Tintin, le jeu de perspective sur les cellos du dessin animé japonais pour Speed Racer etc.

Laissons le mot de fin à l’illustrateur, romancier et scénariste Neil Gaiman : « Bob (Zemeckis) m’a confié que Le Pôle Express était la version 1.0 de ce qu’il cherchait à accomplir, et Monster House la version 1.5. Il pense que Beowulf sera enfin sa version 2.0. Et si beaucoup de fans du poème épique semblent regretter son choix artistique, pour lui celà revient à se plaindre des premiers films parlants qui avaient perdu la résonnance onirique du cinéma muet, ou à se plaindre des films en technicolor avec leurs caméras pesantes, incapables de capturer la subtilité des teintes du noir et blanc. »

 

Rafik Djoumi

 

Bande annonce R-rated (violente) de Beowulf en haute définition : http://downloads.paramount.com/mp/beowulf/Beowulf_InternetTrailer_720p.mov

 

Le site de Sony Imageworks :
http://www.sonypictures.com/imageworks/index.php

 

Joe Letteri lève un coin du voile sur les performances obtenues à Weta Digital (interview en anglais) : http://www.vfxworld.com/?sa=adv&code=319b255d&atype=articles&id=3106

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Tous les commentaires de l'article:
L’Odyssée suit son cours

  • Alast mailto

    jeu 20 déc 2007 19:04

    J'ai beaucoup aimé ce Beowulf. que j'ai vu avec Durdenjo ! On peut certes reprocher au film de trop en faire par moment dans la mise en scène, mais Zemeckis a reussi a faire un film revolutionnaire tout en restant un spectacle emotionel fort et en profitant aux maximum de sa technologie.
    En tout cas cette technologie est super interessante, et je vous remercie d'en parler ! On a remarque que Zemeckis s'est probablement inspiré du jeu God of War pour ses sequences de combat (notemment celle avec les serpents de mer et le dragon). Cette nouvelle technologie permettrait elle au cinema d'avoir encore plus de d'echange avec le support du jeu video ?

  • durdenjo mailto

    jeu 20 déc 2007 14:00

    Et moi qui cherche du boulot dans le domaine du cadre, j'ai pas fini de galérer, lol.
    Non, cette technologie est réellement très intéressante, en tant que réalisateur (de courts-métrages), je ne comprends pas que pas grand monde ne s'y intéresse. Pour moi, Zemeckis réalise tout simplement le rêve de la plupart des réalisateurs (dont Kubrick qui en parlait très souvent, notamment au sujet d'A.I) qui est d'avoir un contrôle absolu son oeuvre. Après tout, dans la plupart des autres arts, c'est le cas, donc il serait normal que le cinéma puisse nous proposer cela également.
    En tous cas, le fait que Dahan et toi sembliez être parmi la minorité des critiques à vous intéressez à ce phénomène prouve ce que je pense de vous depuis des années, à savoir que vous êtes bel et biens les critiques les plus intéressants et passionants de notre époque.

  • Rafik

    sam 24 nov 2007 12:46

    Merci pour le lien Rod.
    Mais je ne vois pas vraiment à quels anachronismes tu fais référence. Le script de Neil Gaiman et de Roger Avary est l'adaptation d'un mythe fondateur. Le 13ème Guerrier de Michael Crichton en était une également (en imaginant qu'Ibn Fadlan, qui a réellement existé, ait pu rencontrer Beowulf). Grands Dieux, même Shakespeare s'est servi de ce pauvre Beowulf pour le réimaginer à travers son théâtre. Tous ces artistes font ce que font les narrateurs depuis la nuit des temps. De même que l'on peut indéfiniment créer de nouvelles variations autour de mythes récents tels que Faust ou Frankenstein, Beowulf est un récit en mesure de nourrir toutes les visions à toutes les époques (même les pires, cf le délire techno-futuriste de notre Lambert national). Mais à ma connaissance, le film de Zemeckis demeure néanmoins l'un des plus proches du récit original.
    Sinon, dommage que le film t'ai déçu. Redonne-lui sa chance à l'occasion, je pense qu'il le mérite vraiment.

  • rod

    jeu 22 nov 2007 00:23

    Je suis allé voir ce film ce matin et j'en suis ressorti assez déçu. Une fois de plus, les scénaristes hollywoodiens se sont permis pas mal d'anachronismes par

    rapport à la véritable légende: http://www.historia-nostra.com/index.php?option=com_content&task=view&id=523&Itemid=39

  • Elego

    jeu 01 nov 2007 09:45

    Ah oui je l'avais pas vu sous cet angle. Et puis je chipote sur quelques contraintes (ne filmer que le haut de l'acteur si son jeu de jambe ne correspond pas au changement voulu...quoique ça doit être possible de faire des "re-performance capture"t non ?) mais c'est vrai que les possibilités offertes par ça donnent le tourni...

  • Rafik

    jeu 01 nov 2007 01:10

    Elego : ce cas de figure est expliqué dans les bonus du DVD de Monster House, lorsqu'il fut décidé à posteriori de rapprocher deux comédiens l'un de l'autre (et donc repositionner entre autres leurs lignes de regard).
    Par ailleurs, si ton comédien a été "capturé" en étant assis et que la scène le prévoit debout, alors rien ne t'empêche de conserver sa performance de la taille jusqu'à la tête, et d'aller récupérer ailleurs son jeu de jambes. C'est théoriquement possible, mais n'ayant jamais expérimenté le machin, je me doute qu'il y aurait quelques problèmes à résoudre (axe des épaules, polygone de sustentatiojn ou que sais-je).
    Si l'on reste sur un plan théorique, ce système semble vraiment offrir tous les possibles.

  • Elego

    mar 30 oct 2007 22:24

    Je suis entièrement d'accord pour dire que cette technologie/méthodologie va apporter beaucoup de choses au cinéma, mais il y a un point sur lequel j'aimerais revenir.

    Ici, la mise en scène s'effectue après le tournage. Donc le réalisateur peut placer où il veut ses caméras dans un espace donné.
    Mais quand est-il de la modification de la réalité "de la situation" pour créer une réalité à l'image ? Si pour un plan, les personnages doivent se tenir dans une position A alors qu'ils sont en fait dans une position B (parce-que laissés totalement libres au tournage) ?
    Bref : si le fait de filmer une situation déjà mise en place n'est plus un avantage mais une contrainte ?

    C'est sur ce point que j'ai des réserves...

  • Jérôme

    mer 03 oct 2007 20:07

    Ah merci ! J'espère que vous direz en détail pourquoi le projet s'est planté, vu que cette info manque dramatiquement... Après, pour les autres occasions manquées de l'animation française, entre les studios fantôme et René Laloux, y a déjà de quoi faire...

  • Rafik

    mer 03 oct 2007 17:48

    Merci pour les encouragements !
    Jerome : les esprits geeks se rencontrent. Ma prochaine news portera sur l'animation française, ses occasions manquées ainsi que ses potentiels bien réels. Et oui, il y sera (un peu) question de 20000 lieues sous les mers

  • Jérôme mailto

    mer 03 oct 2007 15:49

    Au fait, l'arrivée de ce Beowulf serait l'occasion idéale pour jeter un oeil dans le rétro et s'intéresser au premier film en images de synthèse au monde, qui aurait pu être français et utiliser de la "performance capture" (les articles d'époque parle de "clonage numérique", mélangeant motion capture et captation des expressions des acteurs ainsi qu'un scannage 3D de leur tête) s'il n'avait pas été mystérieusement annulé... Je veux parler de l'adaptation de "20 000 lieues sous les mers" de Didier Pourcel, avec Bohringer en Nemo... On n'en trouve plus que quelques images sur le web (essentiellement ici : http://www.mediaport.net/CP/CyberScience/BDD/fich_011.fr.html ) mais je me souviens que ça faisait sensation à l'époque (en 1993-1994, avant toy's story, donc). J'aimerais bien avoir votre avis là-dessus, M. Djoumi.