Jodorowsky, le talent qui énerve  (Interviews) posté le lundi 08 décembre 2008 13:59

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J’aime l’œuvre de Jodorowsky.

Mon début d’adolescence a été bercée par la saga de L’Incal et par celle d’Alef Thau. La Montagne sacrée, son film que je préfère, évolue dans des sphères qui m’interpellent et me fascinent au plus haut point. El Topo a largement contribué à charpenter la culture des "midnight movies" qui fut une de mes portes d’entrée dans la cinéphilie. Pour toutes ces raisons, j’admire l’homme et son œuvre.


Mais Jodorowsky est aussi un gars qui m’énerve. Parce qu’il rejette en bloc l’industrialisation du cinéma (là où l’histoire me pousse à constater que c’est dans l’industrialisation que sont nés ce que je considère comme les heures les plus importantes du Cinéma). Parce qu’il voit de la "concession" là où je vois des cinéastes qui font avancer les choses. Jodorowsky m’énerve parce que ses ennemis artistiques ont pour nom Alfred Hitchcock et Steven Spielberg ; et que ce qu’il leur reproche est précisément ce qui en fait à mes yeux des cinéastes primordiaux. Jodorowsky m’énerve lorsqu’il reproche à d’autres ce qu’il fait lui-même (dans cette vidéo, je me permets
d'ailleurs une petite contradiction à à 2mn47). Jodorowsky m’énerve parce que je retrouve chez lui une vision du monde et une vision de l’esprit que je partage, tout en parvenant parfois à des conclusions opposées aux siennes.

Et Jodorowsky a du talent (ça c’est toujours énervant).

 

 

Profitant de la sortie en DVD chez Wild Side du film Santa Sangre, le magazine Trois Couleurs m’a demandé d’interviewer le cinéaste/poète/scénariste/psychomagicien. Ce dernier nous a reçu chez lui pour un entretien d’une demi-heure, dont certains extraits sont visibles dans la vidéo ci-dessus. Ce qui touche au film Santa Sangre fera l’objet d’un article dans le prochain numéro de Trois Couleurs (du Djoumi à lire dans les salles MK2 ? La fin du monde est proche). Mais la rencontre a été aussi l’occasion de questionner l’artiste sur quelques points qui font vibrer ma fibre geekologique, et qui n'apparaissent ni dans la vidéo ni dans l'article en question :
- Tout d’abord en savoir un peu plus sur les problèmes concernant Le Voleur d’arc-en-ciel, son film "de commande" avec Omar Sharif, Peter O’Toole et Christopher Lee, dont les droits et la diffusion jouent au yo-yo depuis 15 ans.
- Puis savoir ce qui le relie à la génération actuelle de cinéastes mexicains, dont les univers croisent à l’occasion le sien.
- Savoir aussi ce qu’il retire de sa tentative d’avoir voulu faire bouger les choses dans la France des années 70.
- Et enfin, surtout, savoir quel rôle-clé a pu jouer Dan O’Bannon (son scénariste de Dune) dans la transmission d’un certain esprit de SF français vers les hautes sphères hollywoodiennes.

Le Voleur d’arc-en-ciel
"C’est une expérience que j’ai fait pour voir comment c’était le film industriel. L’écrivain à la base du film c'était une femme complètement influencée par mon œuvre. Son mari c’était le producteur de Superman, Alexander Salkind. Il m’a demandé de n’utiliser aucune violence. J’avais trois détectives derrière moi qui l’appelaient chaque fois que je faisais une incartade. Ils ont commencé à faire le montage sans moi. C’était une catastrophe. J’ai refais le montage et j’étais satisfait. La femme est repassée après, en gardant les choses très littéraires et en coupant l’action. Son mari aimait l’action et coupait toutes les choses qu’il appelait "intellectuelles". C’était bancal. Mais bon c’était un bon moment. J’ai perverti Omar Sharif. Je suis allé le voir en Angleterre, il m’a demandé ce que je voulais. Je lui ai dit de se couper les cheveux courts, et après de se raser la moustache, et puis après de retirer son bridge. Il m’a dit que je voulais tout sauf qu’il soit Omar Sharif. Et il est revenu sans le bridge et sans la moustache et il a fait un rôle magnifique."


Mexique
"Maintenant je suis l’orgueil du cinéma mexicain. Il y a les jeunes qui m’écrivent, comme mon ami qui a fait Le Labyrinthe de Pan. Toute cette génération, ils sont bons ; ils ont beaucoup de talent. Ils se sont lancés à la conquête des Etats-Unis, en faisant quelques concessions à l’industrie bien sûr. Ils savent faire ce qui est attendu ; moi je ne le savais pas. Mais ils savent faire cela."


Convertir la France à la S.F.
"La France a toujours été méfiante de la fiction, du fantastique. Le pays est fait comme ça. Ca doit avoir son mérite aussi. Il y a quelque part une sincérité dans cette façon d’être. Rien à voir avec le chauvinisme des Etats-Unis ou du Japon.
A l’époque ou je suis arrivé, j’étais assez fou pour m’aventurer. Je ne cherchais pas les producteurs normaux. J’ai travaillé soit avec des fous soit avec des escrocs qui croyaient faire une grande affaire avec moi et qui ne comprenaient rien."

 

 

Dune et Dan O’Bannon
"Dan O’Bannon avait fait un seul film : Dark Star. Je suis allé aux Etats-Unis. Comme Michel Seydoux me donnait toute la puissance économique pour faire le Dune que je voulais, je suis allé chercher l’homme qui avait fait les effets spéciaux de 2001 l’odyssée de l’espace, Douglas Trumbull. Je me suis retrouvé devant un de ces américains qui avait un égo énorme. Je ne voulais pas me mettre à ses pieds. J’ai vu le film Dark Star avec les effets de O’Bannon. Et j’ai fait venir O’Bannon à Paris. Je n’ai pas eu tort parce qu’il était formidable. Il croyait beaucoup à Dune ; il a beaucoup travaillé. Et quand le film ne s’est pas fait, il a eu un choc. Il a fait une crise psychologique et il a été interné une année ou deux. Et quand il est sorti de ça il a écrit Alien. Et quand ils ont fait Alien, ils ont pris l’équipe que j’avais formée pour Dune. Quand on préparait Dune, il n’y avait pas encore La Guerre des étoiles. Notre projet a beaucoup influencé tous ces films. L’Incal aussi a beaucoup influencé. Au milieu de l’aventure et de l’enquête policière, j’ai remis le Sacré dans la bande dessinée. Si j’ai un peu influencé le cinéma commercial américain, alors c’est beau. Comme ça il y aura quelque chose de beau là-dedans. Quand tu fais quelque chose hors du monde, et que ça a de l’intérêt, après le monde te récupère. On ne peut pas rester indéfiniment hors du monde."


Et ceci me permet de glisser au passage un lien vers un article que j’ai consacré à ce projet ahurissant que fut le Dune de Jodorowsky.

Bonne lecture


Rafik Djoumi

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Tous les commentaires de l'article:
Jodorowsky, le talent qui énerve

  • clément mailto

    mer 17 déc 2008 02:17

    tout ça pour dire que Godard a su aimer Hawks, mais pas Spielberg, et qu'il a su aimer Fuller, mais pas Mctiernan. c'est pareil pour jodorowsky, pour moi, avec un peu de mauvaise foi par dessus : parce que LE LABYRINTHE DE PAN, qu'il défend, a beau être un chef d'oeuvre, c'est un film très classique, et très hollywoodien (au grand sens du terme). Le film de Del Toro n'est pas plus sombre ou plus avant-gardiste que JE SUIS UN EVADE, LES ANGES AUX FIGURES SALES, LE FAUX COUPABLE ou FRENCH CONNECTION, qui sont tous des productions américaines à budget comfortable...

  • clément mailto

    mer 17 déc 2008 02:13

    excellent article encore une fois, sous la forme de "coup de gueule concept" très revigorant.
    moi-même fan de jodorowksy, je comprends ton point de vue... tirer à boulets rouges sur spielberg (qui est pour ma part, avec Verhoeven et Kurosawa, LE grand cinéaste) paraît bêtement intellectuel. mais replacé dans le contexte, c'est différent. Jodorowsky est né en 1929, c'est un enfant du surréalisme et de métal hurlant, alors tout gauchiste d'avant garde qu'il est, il n'arrive pas à voir au-dessus de son époque.
    n'oublions pas que les grands noms de la Nouvelle Vague se sont faits connaître en défendant hardiemment Hawks et Hitchcock ou Fuller, un peu comme toi ou Bordas ou Dahan avez défendu Spielberg, MacTiernan ou Cameron. C'est simplement une question de génération et d'idéologie, de caste, je pense, pas grand chose de plus. Ca n'enlève pas grand chose à jodorowsky, sinon qu'il n'a jamais - contrairement à Spielberg justement, réussi à dépasser ces questions idéologiques, et apprécier l'art dans toutes ses formes, qu'il s'agisse d'un film de Masaki Kobayashi ou du dernier Michael Bay (oui, j'aime Transformers, pardonnez moi).
    voilà, c'était juste pour discuter...

  • Reda

    mar 16 déc 2008 10:35

    Rafik intervient sur les frères Coen !
    http://www.dvdrama.com/news2.php?id=30789&page=7

  • Redboy

    mer 10 déc 2008 22:16

    "du Djoumi à lire dans les salles MK2 ? La fin du monde est proche"

    Oui, la grande Apocalypse Geek est prévue pour le 8 avril prochain (certaines personnes pencheraient plutôt pour le 18 mars )

  • Macfly

    mar 09 déc 2008 21:41

    "la reprise d'un plan de Snake Eyes..."

    Je me rappelle avoir entendu De Palma déclarer que la seule personne de sa connaissance à avoir compris ce qu'il avait voulu faire avec Snake Eyes était Steven Spielberg.

    (C'était aussi pour cracher sur les journalistes, qui selon lui étaient complètement à côté de la plaque.)

    Moi je continue à chercher !

  • Carlito

    mar 09 déc 2008 17:34

    J'ajoute que le plan capturé renvoie au Dali de Spellbound, et que la dimension de conte peut aussi faire le lien avec Argento, mais le film est un maelström d'influences.

  • Carlito

    mar 09 déc 2008 17:20

    Pour répondre à Weta, la présence de Jessica Harper dans MR figure tout de même l'existence d'un fond commun entre Argento, De Palma et Spielberg, à savoir l'intrigue du whodunit et le panoptisme relatifs à Hitchcock. L'innocent accusé à tort dont l'enquête est conjointe à la fuite et la reprise d'un plan de Snake Eyes (le travelling en plongée verticale au-dessus des chambres d'hôtel) sont significatifs. Si le giallo y est présent, il est à chercher du côté des motifs obsessionnels que sont les yeux et les armes blanches (en particulier dans le plan lié à la fin de mon post), mais c'est surtout le film noir qui domine, et la science-fiction, bien évidemment.
    En revanche, le lien avec Zodiac se fait plus directement, mais de manière paradoxale, car si le giallo est surtout connu pour le caractère esthétisant de ses effluves baroques, la scène de crime au bord du lac où le tueur masqué s'acharne à coups de couteau travaille le genre en allant à son encontre, car la scène est "anti-spectaculaire" par sa sécheresse même. D'ailleurs, selon la même logique, Fincher "tue Seven" en épurant le film de serial-killer sous la forme d'un film-dossier à la Pakula.

    http://img372.imageshack.us/img372/7852/minorityreportxd2.jpg

    (notez qu'il s'agit d'un portrait de Lincoln, et que le film se passe à Washington - je vous invite à relire la portée politique de La Guerre des mondes telle que développée par Rafik)

  • Rafik

    mar 09 déc 2008 16:04

    Carlito : je confirme que Sandrine est effectivement plus que débordée de travail, et qu'il est difficile de maintenir un blog lorsqu'on rentre chez soi à genoux. Mais je lui transmets ton appel, ca lui fera plaisir.


  • Rafik

    mar 09 déc 2008 16:01

    Weta : bien que Minority Report rende hommage à plusieurs cinéastes "incorrects", je penche également vers l'explication donnée par Brom Bones

  • Brom Bones

    mar 09 déc 2008 14:47

    Weta a écrit : "je me suis posé la question récemment en revoyant Minority Report de savoir si la présence de Jessica Harper (Phantom of Paradise, Suspiria) était volontaire où pas. Si cette apparition en tant que personnage clé de l'intrigue, au sain d'une scène clé, qui plus est une scène de meutre avait une petite signification : hommage à De Palma, Argento ? Hommage à un genre de films que Spielberg admire en "secret" : l'horreur ?..."

    Ca n'aurait rien d'étonnant, connaissant le bonhomme. Mais il y a peut-être aussi une autre raison, un peu moins classe. Jessica Harper, en effet, est l'épouse de l'illustre Tom Rothman, successeur de Bill Mechanic à la tête de Fox Film Entertainment, qui co-produit justement "Minority Report" avec DreamWorks. Sachant que Spielby a également refilé un petit rôle dans ce film à sa belle-fille Jessica Capshaw, il n'est pas impossible que ce choix de casting relève en fait un chouia du népotisme. Après, ce n'est qu'une supposition, hein !

    Et bé, si j'avais su en me levant ce matin que je dirais du mal de tonton Spielberg ...