J’aime l’œuvre de Jodorowsky.
Mon début d’adolescence a été bercée par la saga de L’Incal et par celle d’Alef Thau. La Montagne sacrée, son film que je préfère, évolue dans des sphères qui m’interpellent et me fascinent au plus haut point. El Topo a largement contribué à charpenter la culture des "midnight movies" qui fut une de mes portes d’entrée dans la cinéphilie. Pour toutes ces raisons, j’admire l’homme et son œuvre.
Mais Jodorowsky est aussi un gars qui m’énerve. Parce
qu’il rejette en bloc l’industrialisation du cinéma (là
où l’histoire me pousse à constater que c’est dans
l’industrialisation que sont nés ce que je considère comme
les heures les plus importantes du Cinéma). Parce qu’il voit
de la "concession" là où je vois des cinéastes qui font avancer les
choses. Jodorowsky m’énerve parce que ses ennemis artistiques
ont pour nom Alfred Hitchcock et Steven Spielberg ; et que ce
qu’il leur reproche est précisément ce qui en fait à mes yeux
des cinéastes primordiaux. Jodorowsky m’énerve
lorsqu’il reproche à d’autres ce qu’il fait
lui-même (dans cette vidéo, je me
permets d'ailleurs
une
petite contradiction à à 2mn47). Jodorowsky m’énerve
parce que je retrouve chez lui une vision du monde et une vision de
l’esprit que je partage, tout en parvenant
parfois
à des conclusions
opposées aux siennes.
Et Jodorowsky a du talent (ça c’est toujours
énervant).

Profitant de la sortie en
DVD chez Wild Side du film Santa
Sangre, le magazine Trois Couleurs m’a demandé
d’interviewer le cinéaste/poète/scénariste/psychomagicien. Ce
dernier nous a reçu chez lui pour un entretien d’une
demi-heure, dont certains extraits sont visibles dans la vidéo
ci-dessus. Ce qui touche au film Santa
Sangre fera l’objet d’un article dans le
prochain numéro de Trois Couleurs (du Djoumi à lire
dans les salles MK2 ? La fin du monde est proche). Mais la
rencontre a été aussi l’occasion de questionner
l’artiste sur quelques points qui font vibrer ma fibre
geekologique, et qui n'apparaissent ni dans la vidéo ni dans
l'article en question :
- Tout d’abord en savoir un peu plus sur les problèmes
concernant Le Voleur d’arc-en-ciel,
son film "de commande" avec Omar Sharif, Peter O’Toole et
Christopher Lee, dont les droits et la diffusion jouent au yo-yo
depuis 15 ans.
- Puis savoir ce qui le relie à la génération actuelle de cinéastes
mexicains, dont les univers croisent à l’occasion le
sien.
- Savoir aussi ce qu’il retire de sa tentative d’avoir
voulu faire bouger les choses dans la France des années 70.
- Et enfin, surtout, savoir quel rôle-clé a pu jouer Dan
O’Bannon (son scénariste de Dune)
dans la transmission d’un certain esprit de SF français vers
les hautes sphères hollywoodiennes.
Le Voleur
d’arc-en-ciel
"C’est une expérience que j’ai fait pour voir
comment c’était le film industriel. L’écrivain à la
base du film c'était une femme complètement influencée par mon
œuvre. Son mari c’était le producteur de
Superman, Alexander Salkind. Il m’a
demandé de n’utiliser aucune violence. J’avais trois
détectives derrière moi qui l’appelaient chaque fois que je
faisais une incartade. Ils ont commencé à faire le montage sans
moi. C’était une catastrophe. J’ai refais le montage et
j’étais satisfait. La femme est repassée après, en gardant
les choses très littéraires et en coupant l’action. Son mari
aimait l’action et coupait toutes les choses qu’il
appelait "intellectuelles". C’était bancal. Mais bon
c’était un bon moment. J’ai perverti Omar Sharif. Je
suis allé le voir en Angleterre, il m’a demandé ce que je
voulais. Je lui ai dit de se couper les cheveux courts, et après de
se raser la moustache, et puis après de retirer son bridge. Il
m’a dit que je voulais tout sauf qu’il soit Omar
Sharif. Et il est revenu sans le bridge et sans la moustache et il
a fait un rôle magnifique."
Mexique
"Maintenant je suis l’orgueil du cinéma mexicain. Il y a les
jeunes qui m’écrivent, comme mon ami qui a fait
Le Labyrinthe de Pan. Toute cette
génération, ils sont bons ; ils ont beaucoup de talent. Ils se sont
lancés à la conquête des Etats-Unis, en faisant quelques
concessions à l’industrie bien sûr. Ils savent faire ce qui
est attendu ; moi je ne le savais pas. Mais ils savent faire
cela."
Convertir la France à la S.F.
"La France a toujours été méfiante de la fiction, du fantastique.
Le pays est fait comme ça. Ca doit avoir son mérite aussi. Il y a
quelque part une sincérité dans cette façon d’être. Rien à
voir avec le chauvinisme des Etats-Unis ou du Japon.
A l’époque ou je suis arrivé, j’étais assez fou pour
m’aventurer. Je ne cherchais pas les producteurs normaux.
J’ai travaillé soit avec des fous soit avec des escrocs qui
croyaient faire une grande affaire avec moi et qui ne comprenaient
rien."

Dune et Dan
O’Bannon
"Dan O’Bannon avait fait un seul film : Dark
Star. Je suis allé aux Etats-Unis. Comme Michel
Seydoux me donnait toute la puissance économique pour faire le Dune
que je voulais, je suis allé chercher l’homme qui avait fait
les effets spéciaux de 2001 l’odyssée de
l’espace, Douglas Trumbull. Je me suis retrouvé
devant un de ces américains qui avait un égo énorme. Je ne voulais
pas me mettre à ses pieds. J’ai vu le film Dark
Star avec les effets de O’Bannon. Et j’ai
fait venir O’Bannon à Paris. Je n’ai pas eu tort parce
qu’il était formidable. Il croyait beaucoup à
Dune ; il a beaucoup travaillé. Et quand
le film ne s’est pas fait, il a eu un choc. Il a fait une
crise psychologique et il a été interné une année ou deux. Et quand
il est sorti de ça il a écrit Alien. Et
quand ils ont fait Alien, ils ont pris
l’équipe que j’avais formée pour
Dune. Quand on préparait
Dune, il n’y avait pas encore
La Guerre des étoiles. Notre projet a
beaucoup influencé tous ces films. L’Incal aussi a
beaucoup influencé. Au milieu de l’aventure et de
l’enquête policière, j’ai remis le Sacré dans la bande
dessinée. Si j’ai un peu influencé le cinéma commercial
américain, alors c’est beau. Comme ça il y aura quelque chose
de beau là-dedans. Quand tu fais quelque chose hors du monde, et
que ça a de l’intérêt, après le monde te récupère. On ne peut
pas rester indéfiniment hors du monde."
Et ceci me permet de glisser au passage un lien vers un article que j’ai consacré à ce projet
ahurissant que fut le Dune de
Jodorowsky.
Bonne lecture
Rafik Djoumi

) 


clément
mer 17 déc 2008 02:17