Plusieurs d’entre vous m’ont demandé
de revenir sur des remarques que j’avais faites concernant la
défense du cinéma "de genre" en France. A défaut de constituer un
article poussé sur le sujet, cette news offrira peut-être quelques
éléments de réponse.
Aujourd’hui sort en salle le premier long métrage de Fred
Cavayé, Pour Elle, avec Vincent Lindon et
Diane Kruger. Il s’agit d’un thriller, l’histoire
d’un homme déterminé à faire sortir sa femme de prison, quel
que soit le prix moral à en payer.
Le spectateur, qui n'aura pas eu la chance de voir la bande annonce
ou d'écouter les comédiens à la télévision, aura peut-être du mal à
déterminer le "genre" auquel appartient le film. Le titre choisi,
qui n’a vraiment de sens qu’à la vision du métrage,
évoque avant tout le mélodrame. L’affiche, à la limite du
hors-sujet (ça se voit bien que Diane Kruger est en
prison, là, non ?) évoque immédiatement un drame
chpykiologique sur la décomposition de la cellule familiale (ce qui
est aussi le sujet du film mais certainement pas son pitch). Enfin,
en l’absence de référence concernant le réalisateur, le
spectateur n’a plus que le nom des comédiens pour tenter de
déduire le sujet, la tonalité, la qualité supposée du
film.

Mais où ont-ils trouvé l'inspiration ?
En temps normal, je ne me serais pas inscrit aux
projections-presse de ce film (le Nicole Garcia-like
? j’ai déjà donné merci), et c’est à
l’appel de mon collègue Arnaud Bordas que mon intérêt a été
éveillé. Arnaud lui-même n’avait été amené à voir ce film
qu’après l’insistance de l’attaché de presse
Jean-Pierre Vincent. Son premier réflexe fut de lui dire "mais
enfin, ce n’est pas pour moi" avant de se laisser
convaincre et de laisser une chance à la découverte. Reste que
malgré la promotion faite par Arnaud, et la mienne plus tardive et
plus timide, certains de nos collègues gravitant dans la sphère
dite du "cinéma de genre" n’ont toujours pas vu ce film, qui
les concerne pourtant au premier chef. Or, si avant même sa sortie,
un film comme Pour Elle ne parvient pas à
fédérer le genre de journalistes susceptibles de le défendre avec
vigueur, c’est qu’il y a je pense un gros problème à la
base.
Notre métier ne nous permet pas de voir absolument tout ce qui
sort. La plupart du temps, il n’existe pas encore de
bande-annonce visible au moment où débutent les projections de
presse. Et donc nos choix, guidés par un mélange de goût personnel,
de ligne rédactionnelle et de militantisme, ne peuvent se faire
qu’à partir d’éléments relativement explicites.
Je me souviens qu’en 2002, je m’étais inscrit à la
projection d’un film français pour une seule raison : mon
collègue Stéphane Moïssakis m’avait évoqué, un an auparavant,
le projet de film policier d’un ancien élève de l’ESRA
co-écrit par le professeur Jean-François Tarnovski. Ce n’est
qu'alerté par cet élément (au final assez secondaire) que je
m’étais retrouvé à l’une des premières projections de
Nid de Guêpes. Bien sûr, dès la sortie de
la salle, je m’empressais de porter la bonne nouvelle à mes
plus proches. Mais une voix au fond de moi se demandait pourquoi un
tel film ne s’était pas annoncé à nous bien plus tôt et avec
plus de fracas.
Trois ans plus tard, le Virgil de Mabrouk
El Mechri est, lui, complètement passé sous le radar. A ma
connaissance, aucun des journalistes militants du "genre", moi y
compris évidemment, n’avait vu le film avant sa sortie en
salle.

et si on vendait un thriller en se basant sur des affiches de thriller ?
Le fait que ces films ne nous aient pas été
"annoncés", au sens où nous découvrons leur existence au dernier
moment voire trop tard, cela révèle un fonctionnement particulier
dans le petit milieu français du cinéma dit "de genre". Les films
qui sont pratiquement sûrs de faire le plein de militants, à leurs
premières projections de presse, sont en général ceux qui ont été
réalisés par d’anciens journalistes ou par des personnes
étroitement liées à ce milieu de journalistes. C’est assez
fâcheux puisque le public pourrait vite soupçonner, et on le
comprend, un état de connivence. Et il y a bien eu
un ou deux cas qui, à mes yeux, posent sérieusement
problème. Mais dans l’ensemble, en tous cas
d’après ce que j’ai constaté, il s’agit
généralement moins de connivence que de simplement être au courant
de ce qui se fait, et donc de parler de ce que l’on connaît.
La production de films tels que Nid de
guêpes, Virgil ou
Pour elle s’est faite sans que
l’information ne se déploie dans ce petit milieu militant ;
j’imagine que ses producteurs ignoraient même que ces films
trouveraient une partie de leurs supporters dans ce petit
groupe.

ma nièce de neuf ans et totoshop comprennent mieux le film que les affichistes
Or il se trouve que ce militantisme français est d’abord né dans les colonnes des magazines, sous la plume d’aspirants cinéastes à qui l’industrie filmique refusait l’entrée. Leur travail critique a finalement convaincu une partie de la profession d’ouvrir un espace à ce cinéma-là, et en contrepartie pas mal de producteurs de ces films "de genre" (donc exclusivement d'horreur) s’attendent aujourd’hui à être naturellement soutenus par cette presse militante. Et on a parfois l’impression que certains attendent avec plus d’anxiété la réaction des journalistes plutôt que le verdict du public. J’ai le souvenir d’un producteur déclarant à des journalistes qu’il ne sortirait peut-être pas un film d’horreur (en l’occurrence, un bon film d’horreur) pour la simple raison que "on en a marre, à chaque fois, de se faire allumer dans la presse". Cela sous-entend qu’un film tout pourri, mais qui porte de façon ostentatoire les attributs "du genre", devrait automatiquement être défendu par la presse spécialisée, au nom de son militantisme. Mais à quel moment y a-t-il eu militantisme pour réclamer des films tout pourris ?
Pourtant, un tel système est à l’œuvre. Et
effectivement, des films absolument tout pourris se voient traités
avec mansuétude parce qu’ils ont montré patte blanche en
glissant les éléments constitutifs de ce qu’on dénomme "le
genre".
J’ai de plus en plus de mal à percevoir la différence qu’il y a entre ce système et celui qui, dans les années 80, a soutenu à mort le "film d’auteur - 2 pièces cuisine – jeune réa de l’IDHEC". Lorsqu’on parle aujourd’hui en France de films de genre, c’est dans une acceptation incroyablement étriquée du terme : "un film de genre, c’est quand y’a du gore qui est hardcore, qui nique la société et qui fait peur aux vieilles dans le métro" de la même façon qu’autrefois on avait "un film d’auteur, c’est quand deux étudiants en socio s’engueulent dans une cuisine moche, puis font l’amour sur un matelas posé au sol avec du Lou Reed en fond sonore; et ça fait chier la vieille dans le métro".
Hier comme aujourd’hui, les jeunes réalisateurs
les plus proclamés de cette vague semblent être issus du même
moule et partagent les mêmes références cinéphiliques. Hier comme
aujourd’hui, ils sont soutenus à coups de qualificatifs
parfois indignes, par une presse parisienne d’autant plus
concernée et partiale qu’il s’agit de films faits par
des potes. Hier comme aujourd’hui, ces films peuvent pointer
leur nez à la semaine de la critique et faire leur
mini-buzz sur la croisette. Hier comme aujourd’hui,
ces films prennent leur pied à dépeindre des femmes asociales,
détestables et hystériques, en se persuadant d’avoir capturé
là l’insaisissable féminin (à comparer avec le
personnage de Kruger dans Pour Elle, dont
on tombe amoureux en 2 minutes alors qu'elle est arrêtée pour
meurtre, et la façon sublime avec laquelle elle demande à ne plus
revoir son fils). Hier comme aujourd’hui, le snobisme
américain associe les mots "european" et "art films" et glorifie en
conséquence la nouvelle vague d'horreur, sans réaliser qu’ils
ont sous la main la même came en peut-être mieux. Hier comme
aujourd’hui, ces films font plus du tiers de leurs entrées
sur Paris, cumulent leur carrière à 80 000 spectateurs, et tout le
monde semble s’en satisfaire. Et pour finir, l’affiche
de ces films nous présente occasionnellement les comédiennes qui
sévissaient déjà dans "l’hôteur" des années 80 (à quand
Sandrine Bonnaire découpée à la machette ?)
Vu de loin, l’affaire ressemble drôlement à un sale remake, à
un retour à la case départ, où le pot de fleurs brisé et la scène
de ménage auraient été remplacés par un pancréas éclaté et du piano
morriconesque. Et à posteriori, je ne m’étonne plus du fait
que cette "nouvelle vague" de l’horreur à la française ait
été initiée en 2001 par la réalisatrice Claire Denis, pur produit
du film d’auteur 80’s, ancienne de l’IDHEC et
assistante de Jacques Rivette. Ouais...
Supaire…

idée marketing : Ca + Ca = le sujet du film
Comme je ne suis pas le seul à avoir réalisé
cette mystérieuse analogie, j’en déduis que le développement
de ces dernières années a pu s’avérer frustrant pour pas mal
de personnes adeptes du fantastique/horreur/action/aventure, et
qu’il y a peut-être moyen de ne pas se complaire dans ce
système.
On sait que les enfants sont inconsciemment poussés à reproduire
les erreurs de leurs parents. On sait aussi qu’il est
possible d’échapper à ce phénomène de répétition
générationnelle. Cela commence par déterminer clairement ce que
l’on souhaite, mais seulement après avoir identifié et isolé
le fantôme de ce qu’on ne souhaitait plus. Autrement dit, il
faut admettre que la purge que fut autrefois le "film
d’auteur - 2 pièces cuisine – jeune réa de
l’IDHEC" n’était PAS du à ses
éléments constitutifs de "2 pièces cuisine", mais au fait
que ces films étaient mal écrits, mal mis en scène, mal
interprétés, et que les qualités dont ils se réclamaient
appartenaient à un périmètre extérieur au film ("ça
s’appelle "film d’art" donc ça doit en être ; bon
c’est chiant comme film mais il dit du mal du FN alors
c’est mon ami.").
Aussi m’excusera-t-on de n’avoir
aujourd’hui rien à secouer d’un film d’horreur
hardcore (mettez le titre de votre choix, la liste est longue)
s’il est mal écrit, mal mise en scène et mal interprété, et
que les qualités dont il se réclame sont de porter l’étendard
du "genre", parce qu’à la treizième minute on y cite un film
d’horreur d’il y a 35 ans, ou bien parce qu'il crie
dans les colonnes de magazines son aspect subversif/la société
j’la nique.
De toutes façons, hier comme aujourd’hui, j’ai tendance
à penser qu’un film est réellement subversif dès
l’instant où il est bon; dès l’instant où il permet à
un spectateur de s’affranchir de son nombril, ne serait-ce
que deux heures. (je développerais ça une autre fois)
Et c’est là que j’en reviens au film
Pour Elle.
Je ne m’en servirais pas d’étendard et n’irais
pas crier sur les toits que c’est un chef d’œuvre
absolu de sa race, parce que ce n’est pas vrai.
Pour Elle est "juste" un bon, voire un
très bon film.
Mais ce qui me plaît dans cet exemple, c’est que le
film de Cavayé se fout complètement, royalement, intégralement, de
tout ce que je viens de dire ! Il n’appartient à aucune
vague, à aucun courant, et il s’inscrit tout au plus dans une
éventuelle "tradition" française qu’on aurait bien du mal à
définir (à part le fait qu’on y parle français et que ça se
passe en France).
Son auteur n’est pas un cinéphage sevré de
ciné de genre et à la pointe de l’actualité (idem pour Siri
d’ailleurs). Cavayé a du rencontrer il y a deux
semaines tout au plus les premiers journalistes de sa
vie. Il est suffisamment peu familier de toute l’agitation
promotionnelle ou festivalière que, lorsqu’il m’a
rejoint dans la suite de l’hôtel trucmuche, il n’a pas
pu s’empêcher de me lancer avec le sourire "C’est
bien joli chez vous" (faut dire que
j’avais pris mes aises, et je lui ai d’ailleurs
recommandé le hammam dans la salle de bain). En bref, Cavayé
débarque. Il n’évolue pas dans la sphère militante. Il
n’a pas réalisé un film en s’inscrivant dans un courant
donné, et donc dans l’attente d’une poignée de gens. Il
a réalisé son film avec l’espoir qu’il soit vu par un
public à priori indéfini, et si possible large; c’est-à-dire
un public à conquérir et non pas conquis
d’avance. Son arme n’est pas la revendication mais
l’implication émotionnelle. Il ne s'affiche pas contre "les
autres" mais vers tout le monde. Il fera parler de lui à la télé de
la même façon que les 400 autres films français de l'année, sans
s'autoproclamer mutant, martyr ou grenade dégoupillée. Il n’a
de chances de séduire que par ses qualités intrinsèques,
c’est-à-dire l’écriture, la mise en scène et
l’interprétation de ses comédiens. Son effort
d’écriture ne sert qu’un propos : construire ses
personnages et permettre à tout un chacun de s’y reconnaître
(tous ceux qui ont vu le film ont eu la pensée fugace "et si ça
m’arrivait ?"). Sa mise en scène ne sert qu’un
propos : développer la mécanique du récit et permettre au
spectateur de l’investir émotionnellement, sans lui faire du
pied avec des effets empruntés ou en se reposant sur ses réflexes
conditionnés. Les comédiens ne servent qu’un propos : faire
exister les personnages et les rendre palpables, sans nous assommer
de discours bien vus. Le film n'a besoin ni de gunfights, ni de
poursuites en bagnole, pour revendiquer son statut de thriller. Il
ne doit son appartenance au genre qu'à sa qualité de "thrill",
respectant à la lettre, et probablement sans le vouloir
consciemment, les codes originels du genre que beaucoup seraient
infichus de citer.
Il y a, dans Pour Elle, une scène de
dialogue entre Vincent Lindon et Olivier Marchal (vous savez, l’autre gars qui essaie avant tout de faire
des bons films). Je ne peux vous parler en détail de cette
séquence au risque de révéler trop de choses ; mais sachez
qu’il s’en dégage une subtilité relationnelle, un
enchevêtrement dans l’esprit du spectateur (du type "il
sait que l’autre sait qu’il parle d’une chose en
en exprimant une autre, mais il continue à parler comme si de rien
n'était parce qu’ils se sont bien compris sans avoir à se le
dire") bref le genre d'instant en suspension qu’on ne
trouve habituellement que dans les scènes de dialogue de Michael
Mann. Ouais ! Rien de moins ! Ainsi, à deux ou trois occasions, la
rigueur et la concentration dont ont fait preuve les auteurs du
film s’avère payante au point de les hisser à ces modèles. Ce
n’est pas l’accomplissement ultime, j'en conviens, mais
on a soudain l’impression que quelque chose a pris vie à
l’écran, quelque chose qui ne doit rien et ne dépend en rien
de nos éructations cinéphago-militantes.
Je sens qu’il y a de fortes chances pour que le film de
Cavayé ne soit pas pris comme modèle et comme étendard des
défenseurs du cinéma "de genre", qu'ils sévissent sur papier, sur
site ou dans les forums. Parce que je sens que beaucoup auront déjà
du mal à le reconnaître comme tel.
A la rigueur, ce sont les détracteurs du "genre" qui ont compris la
chose avant tout le monde, puisqu'ils ressortent les éternelles
mitraillettes à conneries ("scénario bien mince", "péripéties
invraisemblables", "superficiel", "série B", "musique à
l'américaine") mitraillettes qui se rechargent comme par magie
dès qu’un film a des chances de toucher l’humanité
d’un public indifférencié.
Cet état de fait, s’il se confirme, ne fera que me conforter
dans ce que j’évoquais sur ce blog il y a un an, à savoir
que ce terme de "cinéma de genre" commence à montrer de sérieux
signes de pourrissement et qu’il serait peut-être temps de se
repencher sur la notion, un peu plus subjective, un peu plus
délicate à manier, de "cinéma populaire qui ne prend pas son
public pour un ramassis de crétins".
Tout cela est écrit de façon désordonnée; et il m'est assez
difficile de juger d'une mécanique sociale à laquelle j'appartiens
et dans laquelle j'imagine avoir joué un rôle. En attendant, le
seul acte militant qui me vienne à l’esprit, c’est de
dire :
"Pour Elle,
allez-y."
Lire l’interview de Fred Cavayé
Rafik Djoumi




clément
mar 16 déc 2008 20:20