J’avoue que je suis parfois une brêle lorsqu’il
s’agit de déterminer à l’avance le succès au box-office
de certains blockbusters. Et j’ai eu l’occasion ces
derniers mois de me trouver stupéfait par les scores engendrés sur
certaines séquelles.
Nom de Zeus ! Les gens ont-ils à ce point adoré Batman Begins au point de se ruer par millions dans les multiplexes qui projetaient The Dark Knight ? Ont-ils été à ce point traumatisés par Couscous Royale (copyright Stéphane Moïssakis) pour assurer à Quantum of Solace un démarrage foudroyant ? Quant à la saga des Jason Burne, qui cumule à elle seule toutes les tares connues du cinéma d’action contemporain (intrigue minimaliste beurrée de circonvolutions inutilement complexes, personnages translucides réchappés d’une pub pour téléphones portables, mise en scène dyslexique faite de gros plans sur des machins qui bougent) elle n’a fait qu’affirmer son succès d’épisode en épisode.
A l’évidence, le public réclame à grands cris ce type de
films d’action. Et lorsqu’on se prétend, comme moi,
amateur de cinéma populaire, il n’y a aucune gloire à retirer
de sa désynchronisation d’avec les goûts du public. Il
m’est même assez difficile de vivre mon divorce d’avec
ces films que le peuple acclame. En regardant Coucous
Royale par petits bouts, j’ai réussi, au bout
d’un an, à parvenir péniblement à la cinquantième minute. Ma
vision de chaque Jason Burne a duré en
moyenne 30 minutes (les 10 minutes du début + accéléré en fois 4
sur la totalité du film + les 5 minutes de climax). Quant à
The Dark Knight, du fait de la vision en
salle, je n’ai pas eu la liberté de zapper les 18 chapitres
du futur DVD, où l’on prenait soin de me résumer les enjeux,
puis de me résumer le résumé des enjeux, puis de m’expliciter
le résumé du résumé des enjeux, au travers de scènes de dialogue
qui ont fini par me faire comprendre le vertige d’Al Pacino
dans Insomnia.

Mais ce qui me frappe le plus régulièrement dans ces récents
blockbusters à succès, c’est la consistance de ses héros. Car
il est évident qu’au-delà d’une certaine indigence
cinégénique qui n’a pas l’heur de flatter mes papilles
peut-être trop précieuses (Palsembleu, je ne trouve plus mon
plaisir que dans les toiles de maître Del Toro et les
expérimentations d’Art dynamique des Wachowski, ces affreux
chantres du snobisme le plus élitiste ! Serais-je devenu sans le
savoir le valet de la néo-aristocratie citadine ? Sabrecouille et
giclemorve ! Qu’on me guillotine et que l’on jette ma
perruque empoudrée sur la grève !) il est évident, disais-je,
qu’une énorme partie de l’ennui prodigué devant les
films cités plus haut vient de mon incapacité notoire à
m’identifier, ne serait-ce qu’un minimum, au
personnages titres. A ma connaissance, le cinéma d’action a
toujours été plus ou moins dirigé vers un public
d’adolescents ou d’adultes qui assument leurs restes
d’adolescence; on n’attend pas de ce cinéma-là
qu’il soit particulièrement fouillé psychologiquement ou
qu’il gravite dans les hautes sphères philosophiques. On
attend de lui qu’il fasse vivre une expérience, et pour ce
fait qu’il autorise le spectateur à s’immerger dans la
peau du héros.
Or, contrairement aux responsables de studio, qui se nourrissent
régulièrement d’études de marché et sont donc censés
connaître le profil psychologique de leur public, j’admets
avoir complètement raté certaines étapes dans l’évolution des
mœurs du public de films d’action. Depuis plus de dix
ans, j’essayais de comprendre ce qu’il était advenu des
héros "d’hier" ; pourquoi les agences de casting
n’avaient-elles plus dans leurs bagages des Lee Marvin, des
Charles Bronson, des Sean Connery, des Belmondo, des Lino Ventura,
des Steve McQueen, des Yul Brynner, des Jim Brown, des Burt
Reynolds, des Burt Lancaster etc. Je refusais de croire que ces
"tronches" avaient simplement disparu de la circulation (réponse
que l’on me donne trop souvent). Non! On n’employait
tout simplement plus ce type d’acteurs, ce genre de profils,
car le public d’ados ne les réclamait plus. OK, mais pourquoi
? Et pour être plus explicite dans ma demande cinémaniaque de
bourgeois emplumé :
Where the fuck is John Wayne ?
A la fin des années 80, les producteurs télé Stephen J. Cannell
et Patrick Hasburgh avaient cherché à se faire une place au milieu
d’une avalanche de séries policières à succès
(Miami Vice et consorts). Pour contourner
la concurrence, ils eurent l’idée ingénieuse de concevoir une
série exclusivement destinée au public de jeunes filles. Comme le
marketing le leur avait alors depuis longtemps démontré, les jeunes
filles avaient tendance à se
détourner
des figures par trop viriles. Traversant une période
d’incertitude sexuelle nécessaire à leur développement, à la
lisière de l’homosexualité, l’énergie de leur libido
avait tendance à se focaliser sur des garçons aux traits féminins
marqués, dans une recherche inconsciente d’hommes sans
phallus. La stratégie consistant à créer de toutes pièces des
idoles masculines qui ne sentent pas trop la bite (donc "non
agressives" pour l’hymen apeuré de ces demoiselles) avait
prouvé son succès croissant dans le milieu de la musique pop
(souvenez-vous des A-ha, Duran Duran, Depeche Mode, Alphaville,
Tears for Fears etc.). Et dans cette logique, Stephen J. Cannell et
Patrick Hasburgh avaient trouvé la perle rare en la personne
d’un jeune comédien appelé Johnny Depp. Comme prévu, la série
TV policière pour jeunes filles, titrée 21 Jump
Street, fut un succès immédiat auprès des
adolescentEs et laissa de marbre le public de garçons (sauf un ou
deux qui, depuis, sont sortis du placard). Mais jamais de leur vie,
ces producteurs futés n’auraient pu imaginer que, vingt ans
plus tard, l’éphèbe Johnny Depp deviendrait un icône du film
d’aventure et de pirates, porté aux nues par des millions de
garçons.
Celle qui semble avoir compris le plus tôt les nouvelles nécessités
du ciblage marketing est Barbara Broccoli, héritière de la saga des
James Bond. Dès 1995, à la suite de plusieurs échecs, Barbara
s’était chargé, avec le film
Goldeneye, de redéfinir de fond en comble
le personnage de Bond, emblème le plus évident de la masculinité à
l’écran.
Depuis les années soixante, le personnage de Bond se définissait, entre autres, par son caractère solitaire, sa détermination, sa loyauté sans faille envers la couronne, sa virilité flirtant avec le machisme, sa violence et surtout sa capacité à "prendre" les choses quand bon lui semble. Pur produit d’un fantasme masculin inféodé aux conjectures (c’est-à-dire indifférent à toutes les critiques qui pleuvaient sur son compte dans les cercles féministes), James Bond était, sous les traits de Connery, de Lazenby ou même de Roger Moore, le genre d’individu qui pénètre dans une salle huppée, en costume impeccable, et qui, sans prononcer un mot, sans un geste brusque, suggére à l’assistance par sa seule posture : "Salut les taffiotes. Baissez les yeux car c’est moi qui ait la plus grosse. Toutes les femmes dans cette pièce m’appartiennent et je ne vais pas leur demander l’autorisation si l’envie me prend de les retourner sur la table". Ce Bond-là ne se cherchait aucune excuse, aucune justification, ne montrait aucun état d’âme. La plupart des femmes qu’il "prenait" (car il ne perdait pas de temps à les séduire) se faisaient généralement tuer une fois consommées. Et l’agent secret ne réfléchissait pas à deux fois avant d’user de la prérogative que lui offre le fameux "double-zéro", à savoir le permis de tuer.
Le Bond nouveau, apparu avec
Goldeneye (et qui fit hurler de dégoût
les bondophiles que je fréquentais à l’époque) était un
personnage pétri de doutes, qui reste assis en silence dans un
cimetière de statues de Lénine tel un ado gothique émule de Rimbaud
; un Bond sensible quoi ! in touch avec son feminine
side au point de se faire à moitié violer par la méchante du
film, seul personnage à la virilité agressive. Et pour bien
souligner au Stabilo la nouvelle donne, ce Bond next generation
était flanqué d’un nouveau supérieur hiérarchique : une femme
en âge d’être sa mère et qui se comportait précisément comme
telle ! En un seul film, les héritiers Broccoli ne se contentaient
pas d’émasculer le personnage de Ian Fleming ; ils le
rétrogradaient au stade d’un marmot de douze ans découvrant
son premier poil de cul.

Six morts dans une ambassade. Non mais vous savez ce que ça veut dire, James ? Plus de forfait libre et plus de XBox pendant au moins un mois.
Ce que les producteurs de Goldeneye
avaient senti venir (au lendemain de l’échec du trop ramboïde
Permis de tuer ) c’est, je crois,
l’arrivée en salle de la nouvelle génération de mômes ; celle
qui fut élevée en masse dans des familles monoparentales ou
recomposées. Dans ces familles qui se multiplièrent durant les
années 70 et 80, la voix de l’autorité était généralement
incarnée par la mère. Le père devenait soit absent, soit
illégitime, soit il était prié d’adoucir ses angles, de
laisser parler son côté maternel, en clair de devenir la voix de la
tendresse et de l’apprentissage de la confiance en soi
(c’est-à-dire le rôle dévolu à la mère dans les familles
"d’avant").
Privés d’image du Père (au sens psychanalytique du terme) les
gamins débarqués dans les années 90 étaient du même coup privés
d’un certain modèle d’émulation, celui qui symbolisait
l’autorité, la détermination et l’indépendance des
générations précédentes. Privés de cette image, donc privés de cet
élan, ils ne pouvaient plus chercher à s’identifier à un
personnage qui incarne aussi pleinement cette figure patriarcale.
L’identification ne peut désormais plus se faire
qu’avec des semblables, des personnages qui auraient toutes
les caractéristiques d’un ado.
Un môme des années 90/2000 refusera de s’identifier
pleinement à John Wayne vu qu’il est beaucoup trop vieux du
haut de ses quarante ans, le papy. Le môme des années 60/70, lui,
s’identifiait à John Wayne précisément parce que ce dernier
avait quarante ans "et que un jour je serais comme lui" !
Nous sommes passés d’une génération de mômes qui rêvent de
grandir et de devenir des héros balèzes, indépendants, cavaliers
solitaires… à une génération de quadragénaires qui vivent
toujours chez môman et qui n’ont aucune envie de s’en
émanciper (mais il paraît que c’est seulement la faute à la
crizéconomik)

Autrefois il suffisait à James Bond de lever un sourcil pour
que tout le monde comprenne qu’il avait un braquemard de dix
kilos prêt à dégainer. Aujourd’hui James Bond fait de la
muscu pour développer son beau corps d’adonis des clubs
branchés de San Francisco ; quand il se bat avec des hommes,
c’est dans les chiottes de préférence, et il hurle comme un
porcin pour montrer qu’il sait être vilaine ; dès
qu’il approche d’une belle femme il se prend un vent ;
et quand il fait une boulette, il se rend dans l’appartement
de sa môman pour se faire excuser.
Dans son sillage direct a débarqué l’inénarrable
Jason Burne. Avec lui, l’incertitude sexuelle propre au
morveux pubère monte au niveau supérieur. Jason Burne, il sait pas
qui qu’il est ; il sait pas d’où qu’il vient ; il
sait pas qu’est-ce c’est les gouttes blanches dans son
slip le matin. Alors Jason Burne, il se fait aider par des dames
tatouées qui lui expliquent qui qu’il est, qui le prennent
par la main pour lui faire faire le tour du monde. Jason, pour
montrer qu’il est fort, il fait des prises de kung fu en
grimaçant, en halètant, en criant (à comparer avec John Wayne qui
reste assis dans le coin du saloon et se contente de dire :
"That was my steak, Valence !" pour que tout le monde se
fige d’effroi).
Jason Burne est interprété à l’écran par Matt Damon,
le sosie à peine ridé de Dennis la Malice ; le profil type de ce
qu’on appelait autrefois un «"une gueule de premier de la
classe" ou une "tronche de fayot". Si Matt Damon avait du faire sa
carrière dans les années 80, il aurait été abonné aux rôles de
puceaux du club sportif dans les comédies teenageresques. Mais dans
les années 2000, le porcelet joufflu devient sans problème
l’une des plus grandes stars du cinéma d’action.
Ce refus de plus en plus généralisé de la figure du Père et de
l’agressivité virile ne se limite évidemment pas aux
thrillers d’espionnage. Vin Diesel a connu le succès
lorsqu’il jouait aux Hot Wheels avec ses copains de
l’école (Fast and Furious),
lorsqu’il faisait du skateboard avec les enfants de la
voisine (xXx le petit déjeuner des
champions) et il s’est soudain ramassé au
box-office dès qu’il a osé jouer les Conan le Barbare de
substitution (avec Les Chroniques de
Riddick). Au fond, Riddick respire trop
l’indépendance; il se place au-dessus des lois et des
institutions; difficile de l’imaginer se faire engueuler par
sa moman.

En 2006, Zack Snyder adapte le 300 de Frank Miller. Jusqu’alors, les spartiates avaient été dans l’histoire un symbole relativement unanime de la virilité poussée à son paroxysme ; Sparte représentait la société patriarcale dans toute sa violence et son intolérance, une société où l’on jetait les bébés trop faibles du haut des collines, où l’on préférait mourir dans un bain de sang orgasmique plutôt que dans un lit confortable. Bref une démonstration par l’absurde qui, néanmoins, continuait d’exercer une fascination plus ou moins admise sur les machines à testostérone que nous sommes. Mais sous l’impulsion non déclarée de la société contemporaine et de ses valeurs, les spartiates du film de Snyder devinrent une troupe de marmots qui hurlent comme des bourricots dans le jardin afin de se prouver qu’ils seront bientôt en âge d’avoir du poil au menton. Totalement assujettis à leurs épouses, qui jouent ici très clairement le rôle de leurs mères, ces sales gosses de spartiates n’oublient jamais de demander l’autorisation à môman avant de kicker du perse dans le puits (intéressant que ce plan hallucinant d’échange de regard entre l’homme et la femme, dans la scène la plus emblématique du film, ait été coupé au montage dans la bande annonce). Et sur le champ de bataille, lorsqu’ils perdent un fils au combat (suprême honneur dans la Sparte d’origine) les gueulards en slip du film de Snyder se mettent à chialer et à renifler comme des petites orphelines : non mais What the F… quoi ?
A quelques jours de sa sortie, 300 avait déjà trouvé son (énorme)
public, comme le montre cette
vidéo d'époque.
Que le Joker du film de Christopher Nolan, The Dark Knight, se comporte comme un ado hyperactif qui aurait oublié sa Ritalin ne pose pas de problème en soi. Le Joker a toujours incarné le refus d’une certaine maturité et la criminalité qu’elle engendre, et c’était bien l’une des raisons qui en faisait un "bad guy" dans la bédé finalement traditionaliste de Bob Kane (d’ailleurs, le Valence qui s’opposait à John Wayne n’était pas très éloigné du Joker non plus). Ce qui trouble déjà dans ce plus-grand-film-de-super-héros-de-tous-temps du classique-instantané-trop-dark du (très long) film de Nolan, c’est que l’orphelin Bruce Wayne se voit ici placé sous la tutelle non pas de un, mais de TROIS pères de substitution ! Faisant la navette tous les week-ends entre le majordome Alfred, l’industriel Lucius Fox et l’inspecteur Gordon, le gamin doit avoir un sapin de Noël idéalement garni en fin d’année. Et c’est d’ailleurs l’omniprésence de ces figures de "pères mous" sans autorité (qui lui passent toutes ses aberrations ; "ho mon fils t’as créé un système de surveillance digne de George Orwell ? Efface-moi ça, chenapan") qui donnent au film ses longues plages de dialogues interminables en travellings circulaires sous filtre bleu/gris.
Autre détail intéressant du film, la nana que s’arrachent
les deux plus grands playboys millionnaires de la ville ressemble à
un Tom Sawyer qui aurait chipé la tunique de Joe l’indien
pour s’en faire une robe de soirée. A dix mille années
lumière de la pulpeuse Vicky Vale/Kim Basinger, loin, mais alors
très loin d’une Catwoman SM incarnée par la plus belle femme
au monde, le Bruce Wayne d’aujourd’hui ne se cherche
pas une femme mais une Maggie Gyllenhaal, soit un copain avec qui
aller faire les 400 coups au bord du Mississippi. (d’une façon plus générale, les ados et adultes des
années soixante voyaient leur libido exploser sous la vision de
trois attributs féminins précis : les jambes, les fesses et surtout
le pubis -qu’on surnommait "triangle d’or", "chausson",
"chatte", "jungle moite" et autres gentillesses poilues-.
L’ado/jeune adulte contemporain ne jure plus que par deux
attributs : le sein énorme et le vagin entièrement rasé. En clair
il veut coucher avec sa mère ou avec sa petite sœur mais
certainement pas avec une femme).
J’ignore où nous mènera cette mode socialement induite du
héros morveux , sexuellement immature et plongé sous les jupes de
sa moman; j’ignore si l’on reverra de sitôt Mad Max
marcher stoïquement dans le désert sans prononcer un mot ou
L’Inspecteur Harry ouvrir tranquillement sa porte à une
groupie asiatique ; j’ignore même où me guide cette longue
chronique décousue. De toutes façons, ma femme vient de me demander
d’arrêter de taper comme un furieux sur le clavier. Et comme
je suis un spartiate moderne, qui sait reconnaître la vraie voix de
l’autorité, j’arrête sur le champ cette rédaction ; je
vais regarder de ce pas mes 2 minutes mensuelles de
Couscous Royale puis me coucher en suçant
mon pouce et en rêvant à des seins énormes décorés de
tétines.
Rafik Djoumi
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stanislas
dim 07 déc 2008 19:52