Cette chronique débutera sur un énorme cliché ; désolé, mais je
n’ai rien trouvé de mieux qu’une phrase galvaudée pour
l’introduire. Il s’agit en l’occurrence de cette
phrase interrogative : "Avez-vous déjà eu l’impression
qu’un livre avait été écrit rien que pour vous ?"
Galvaudé, certes, mais fort à propos et je n’y peux rien.
J’ai découvert La Conspiration des
ténèbres durant l’été 2008, après quelques
années à croiser régulièrement ce titre au fil de lectures et
d’interviews. D’emblée, j’ai été séduit par un
sentiment de connivence (logique si l’on considère le sujet
principal du livre : le Cinéma) connivence qui a progressivement
cédé la place à un sentiment de grande intimité. L’effet
graduel fut si troublant que je me retrouvais régulièrement à
prendre à partie des gens de mon proche entourage, à leur lire des
paragraphes entiers, pour qu’ils puissent d’eux-mêmes
constater l’étrangeté de la situation. Connaissant mes goûts,
mes passions, et connaissant surtout mes obsessions, ces proches
pouvaient ainsi s’étonner, en même temps que moi, de la
parfaite concordance entre la structure du roman, la succession de
ses thèses, et la biographie de mon propre psychisme.
La Conspiration des ténèbres, de
son vrai titre original Flicker, fut
publié aux Etats-Unis en 1991 et traduit tardivement en français en
2004. Comme son titre français l’indique assez lourdement, il
s’agit d’un thriller conspirationniste. Son auteur,
Theodore Roszak, est professeur d’Histoire à
l’Université de Californie. Il a publié quelques autres
fictions de SF ou de relecture fantastique (Dreamwatcher,
Les mémoires d’Elizabeth Frankenstein) mais il est
surtout connu pour être à l’origine du concept de «
contre-culture » tel qu’on le comprend aujourd’hui, à
travers un essai publié en 1970 et intitulé sobrement Vers une
contre-culture.
L’histoire
L’histoire, en, résumé, est celle d’un jeune
californien amateur de films, Jonathan Gates. Au tournant des
années 50-60 Gates fait la connaissance d’une cinéphile
influente et organisatrice de ciné-club : Clarissa Swan, alias
Clare. Devenu son amant en même temps que son disciple, Gates va
acquérir auprès de Clare toutes les bases d’une cinéphilie
"classique", apprenant à trier le bon grain de l’ivraie et à
se détacher de son goût latent pour un certain populisme
hollywoodien ou les recettes de la série B. Malgré
l’intransigeance de sa maîtresse (à tous les sens du terme),
Gates va pourtant l’amener à s’intéresser au travail du
réalisateur Max Castle, un allemand de l’époque du muet
réputé génial et prometteur et qui, après avoir fui son pays, se
réfugia à Hollywood pour n’y réaliser qu’une succession
de séries B d’horreur. Le couple parvient à mettre la main
sur des copies de ces œuvres d’horreur déjà oubliées.
Ce qu’ils découvrent leur apparaît à la fois consternant et
d’une étrange malfaisance. Gates finit par reconnaître que
ces films, à priori quelconques, ont à posteriori sur lui un effet
terrible et obsédant. Clare est la victime du même effet à
posteriori, mais elle le refoule avec acharnement car il est en
contradiction flagrante avec la mission qu’elle s’est
fixée : défendre la Beauté du Cinéma et non pas étudier son
éventuelle perversité. Jonathan Gates va donc entreprendre seul une
enquête visant à retrouver les collaborateurs de Max Castle et à
percer le mystère de ces films. Il découvrira que certains associés
du cinéaste le considéraient comme un authentique génie, y compris
sur ses œuvres de série B tardives ; il découvrira surtout
que les images tournées par Max Castle semblent renfermer en elles
d’autres images, comme un effet subliminal particulièrement
élaboré qui fait défiler un autre film durant le film. C’est
armé d’un appareil étrange récupéré durant son enquête, le
Flicker, que Gates commencera à percer le secret des films de
Castle. Il est loin de se douter que cette enquête va le mener bien
au-delà du Cinéma et du XXème siècle, pour remonter le fil
d’une conspiration quasi-millénaire faite d’hérétiques
en tous genres.
Pompages
Ecartons d’emblée les raccourcis malheureux. Publié en 1991,
le livre de Theodore Roszak a, bien malgré lui, initié une petite
portée d’avortons embarrassants. Certains auront reconnu dans
son récit la source d’inspiration, fortement abétifiée, de
l’épisode Cigarette Burns que John Carpenter réalisa
pour la série des Masters of Horror.
D’autres auront perçu là une des plus manifestes sources
d’inspiration sur lesquelles Dan Brown a bâti sa collection
de vulgarisation ésotérique pour lecteurs de Voici (Da Vinci
Code, Anges et démons). Enfin, le parcours de Jonathan Gates,
destiné à croiser la route des Templiers, nous renvoie évidemment
vers un certain Benjamin Gates, héros d’une série de
scooby-doo-like produits par Jerry Bruckheimer.
Ce qui distingue La Conspiration des
ténèbres de ces descendants malheureux, ce sont
d’abord les vingt ans de travail et de recherche auxquelles
s’est adonné Theodore Roszak avant de se mettre à
l’ouvrage, la précision avec laquelle il intègre sa fiction à
l’histoire officielle du Cinéma (sons statut
d’historien prend ici tout son sens) et enfin
l’exigence et l’attention qu’il attend de ses
lecteurs, bien décidé à ne pas leur mâcher le travail de déduction.
Mais ce qui fait de son livre une œuvre vraiment à part est
la description étonnamment juste du statut de la cinéphilie et
surtout de son évolution; description qui fut précisément à
l’origine de mon trouble vu qu’on serait bien en peine
de la trouver à l’identique dans une revue ou même un livre
estampillé « cinéma ».
Cinéphilie
La première partie de l’intrigue nous fait ainsi voguer dans
les spécificités du milieu cinéphile d’après-guerre, à
travers la naissance du concept « d’auteur », la découverte
de cinématographies européennes et asiatiques et enfin la
réalisation progressive qu’Hollywood a abrité en son sein
nombre d’artistes dissidents avançant sous le masque du
divertissement de masse. La description du personnage de Clare,
cinéphile précieuse, arrogante, militante (et vaguement SM),
capable de monter une opération commando pour sauver une copie des
Enfants du Paradis, renvoie
invariablement à une certaine Pauline Kael ; et le lecteur ne
s’étonnera pas de la voir, quelques chapitres plus loin,
devenir la grande prêtresse de la critique new-yorkaise de la fin
des années soixante. Roszak attribue à ce personnage un vaste champ
de connaissance historique du Cinéma, un sens politique marqué
ainsi qu’une grande culture générale, mais il en montre
également les limites lorsqu’il fait apparaître chez Clare
une sorte de refus à comprendre les motivations profondes, intimes,
de son goût pour les films. Explicitement décrite comme une
control-freak (y compris dans sa vie sexuelle), Clare se refuse
catégoriquement à pénétrer les zones d’ombre dans lesquelles
va s’aventurer
son disciple Jonathan. Elle rejettera les films de Max
Castle et refoulera l’effet qu’ils ont eu sur elle ; de
même, elle connaît l’existence du projet d’adaptation
par Orson Welles de la nouvelle Au Cœur des
ténèbres, mais elle en reste à l’aspect
historique et politique et refuse de considérer, à l’inverse
de son disciple, le mystère qui entoure ce projet maudit. Ce
faisant, c’est comme si Roszak traçait les limites de cette
cinéphilie "classique" (l’idiome de Clare est assez
clairement celui des premiers Cahiers du cinéma, et elle
fréquente par ailleurs un groupe de jeunes cinéphiles français)
cinéphilie pour qui le décryptage historique, érotique et politique
suffit à éclairer et donner sens mais où le caractère intime de la
relation sujet-film relève presque du tabou. "Les films sont
faits pour le spectacle, dira Clare. Pas pour la sensation
ni l’émotion. J’aime qu’ils restent à leur place,
là-bas sur la toile". Mais l’œuvre de Max Castle,
qui se présente comme un mix entre celle de Jacques Tourneur, de
Tod Browning, d’Edgar G. Ulmer et une référence appuyée à
William Castle, est précisément de celles qui "ne restent pas
sur la toile". Autre point non dénué d’intérêt : alors
qu’ils se font projeter une copie d’un film apparemment
inachevé de Max Castle, les deux héros s’avouent consternés
(et secrètement révulsés) par ce qu’ils viennent de voir.
C’est alors qu’une jeune fille dans la salle,
clairement présentée comme une gourde inculte, exprime un sentiment
tout personnel (qui s’avèrera être la note d’intention
précise de Max Castle). La très érudite Clare ne peut
s’empêcher d’agresser la bimbo tandis que Jonathan y
devine une piste : "Elle avait l’air
complètement absent : regard flou, mâchoire ballante, voix
endormie. Néanmoins, sa remarque marquait une percée, c’était
l’amorce, le point de départ qui nous manquait pour essayer
d’empoigner l’art de Castle." Ou quand
l’érudition et le regard critique sont un frein à la
réception de l’évidence…
Intellectuels français
Les années passant, Jonathan Gates s’enfonce dans
l’enquête autour du mystérieux cinéaste et s’affranchit
de son mentor Clare. Cherchant à percer le secret de la mise en
scène de Castle, il découvre (non sans une pointe de jalousie)
qu’un groupe d’intellectuels français semble avoir
révélé le mystère. Il se rend donc à Paris, à la rencontre de
Victor Saint-Cyr, professeur et gourou d’un groupe
d’étudiants spécialisés dans la "neurosémiologie".
La description que Roszak fait de ce groupe est en tout point
jouissive. Animés d’un snobisme éclatant, ces jeunes français
abusent d’un jargon universitaire prétendument précis mais
volontairement abscons ; ils écartent d’un "peuh"
indélicat toute idée qui ne cadre pas avec leur spécialité et qui
serait de toute façon l’expression d’une dégénérescence
conservatrice et/ou bourgeoise ; ils assimilent les intellectuels
américains à des paysans ; et enfin ils s’avouent
régulièrement blasés par l’objet même de leur étude
qu’est le film. Si, de prime abord, ces "neurosémiologues"
font penser au linguiste Christian Metz et à sa technique d’analyse
dans laquelle s’est enfermée l’université française, il
est impossible de ne pas songer également à Guy
Debord et aux situationnistes. "Le fondement matériel
de la dialectique est le système nerveux cérébral. Le mécanisme de
la projection se connecte avec lui objectivement. Ici, la machine,
là, le cortex rétinien. La technologie, l’anatomie. Le reste
est superfétatoire. Le film avance, recule. Superfétatoire
(…) Toutefois, demandons-nous quelle est la sociographie
de cette hypnose ? Cela reste à spécifier." En un chapitre
aussi hilarant que documenté, Roszak étale la complaisance et la
vanité de toute une école du structuralisme linguistique qui a cru
débusquer le cœur du Cinéma pour le réduire à un simple
levier des mécanismes de domination sociale. Le héros, Jonathan
Gates, réalise avec stupeur que ces frenchies snobinards ont
découvert pratiquement toutes les techniques de manipulation du
film qu’utilisait Max Castle pour hypnotiser son audience.
Mais il est encore plus stupéfait par leur manque total (leur refus
?) de fascination face à l’artiste et son oeuvre. En résumé,
ils ont tout compris au Cinéma sans pourtant rien y
comprendre.
Bis
De retour au pays, Gates est aux premières loges
d’un soubresaut culturel qui va confirmer ses craintes quant
à l’influence des anciens films d’horreur de Castle.
Débarrassée de la "tyrannie du bon goût" qui lui
était imposée par Clare, la salle de ses débuts cinéphiliques est
devenu un temple du "nanar", diffusant
Devil Bat’s
Daughter ou I Was a Teenage
Werewolf pour un public massif et festif aux
motivations toutes nouvelles : "une multitude tapageuse
d’adolescents à peine déniaisés qui sifflaient durant toute
la séance. Plus le film était minable, plus ils s’éclataient.
Ils aimaient les nanars, ils adoraient ça. Ils se délectaient de
l’imbécillité de bas étage (…) ils
s’intéressaient aussi au film. Ils s’y intéressaient de
près, ricanant avec méchanceté et mépris du film pitoyable sur
l’écran, attendant de le revoir, s’attardant sur
l’incompétence et l’ineptie comme un érudit se serait
arrêté sur des passages subtils de Chaucer ou
Milton."
De citations de Plan 9 from Outer
Space à Reefer Madness, ce
nouveau chapitre prépare l’arrivée des Rocky
Horror Picture Show et autres Pink
Flamingo, bref la culture du
Midnight Movie qui va foutre à la poubelle la "qualité" et
le goût esthétique développé par la génération précédente. La façon
avec laquelle Roszak décrit ce petit monde de la culture bis est
d’une acuité étonnante. Après mes trois ans passés à tenir la
boutique Movies 2000, je n’aurais pas été en mesure de
décrire les mécanismes de cette communauté avec un tel
jusqu’au-boutisme. Qui plus est le portrait est ici
d’une violence sans retenue puisque vu à travers les yeux
d’un Jonathan Gates qui, lui, lutte depuis des années pour la
reconnaissance d’un artiste ambitieux : "…et ils
étaient là, les gosses, peut-être une demi-douzaine d’entre
eux agglutinés autour de nous dans notre box tels de petits
sauvages observant cette chose bizarroïde qui se produisait sous
leurs yeux : quelqu’un prenait quelque chose au
sérieux."
Gnose
C’est pourtant au cœur de cette communauté qu’il
exècre que Jonathan finira par relier les pièces du puzzle et
retrouver la trace de Max Castle, ou plutôt de son descendant
direct en la personne d’un très jeune réalisateur de films
ultra-violents. En effet, après l’épuisement par les voies
inévitables du trash et du porno auxquelles menait immanquablement
cette « culture contestataire », Gates va assister à la naissance
d’une nouvelle forme de cinéma axé sur la sur-stimulation
sensorielle (et qui
répugne bien évidemment son ancienne collègue Clare). Découvrant
les premières images d’un film post-apocalyptique en tournage
(qui ressemble furieusement à Mad Max 2)
Gates reconnaît avec stupeur les méthodes secrètes de mise en scène
qu’il a étudié durant toutes ces années chez Castle.
Cherchant à rencontrer le mystérieux réalisateur de l'oeuvre, il va
entrer en contact avec les membres d’une étrange communauté
religieuse, réputée gnostique. A partir de là, La
Conspiration des ténèbres plonge presque sans retenue
dans l’histoire de l’ésotérisme occidental.

Evidemment, je ne révèlerais pas ici les tenants et
aboutissants de cette aventure. Tout au plus, je constaterais que
Roszak jongle avec des analogies dont certaines relèvent du génie.
Un simple exemple pour ne pas trop spoiler : la pièce maîtresse qui
permit de résoudre le problème du défilement de la pellicule, et
donc l’invention de la prise de vue et de la projection
cinématographique, s’appelle la « croix
de Malte », en raison de sa forme particulière qui renvoie au
symbole d'un ordre proche des Templiers. Ce type
d’analogies, mises en
parallèle
avec les multiples concepts développés durant l’intrigue
(projection, lumière, réception, image, politique, spiritualité,
manipulation, vérité etc…) permettent à l’auteur
d’imposer l’idée selon laquelle le Cinéma était
inévitable, prévu de très longue date, mécanisme évident d’un
combat secret dont l’enjeu est l’Humanité même. Pour
tout dire, à plusieurs chapitres de la fin, je savais précisément
dans quel type de lieu se conclurait cette aventure (merci
Campbell) et ne fut évidemment pas déçu par une conclusion qui a
pourtant décontenancé beaucoup de critiques et de lecteurs.
Cinéphilie classique, série B, auteurs obscurs, projets maudits des
grands metteurs en scène, sémiologie, situationnisme, manipulation
des masses par l’image, sensitif versus intellectuel, culture
bis, cinéma d’horreur, films « de genre », impact social de
la sous-culture et enfin, au bout du parcours, ésotérisme à tous
les étages… ceux qui me lisent depuis quelques années auront
compris en quoi le livre de Théodore Roszak a pu m’absorber
et justifier ainsi ma formule d’entrée de texte. Au bout du
compte, son énorme travail de recherche et de développement aura eu
sur ma petite personne un effet concret et rassurant : je ne
suis donc pas le seul fou à avoir perçu cette
logique…
Rafik Djoumi
Remerciements à Arnaud Bordas

PS : Il fut un
temps question que Darren Aronovsky adapte
Flicker au Cinéma, sur un script de Jim
Uhls (Fight Club) et sous l’égide
de la compagnie New Regency. Franchement ça me ferait de la peine.
L’idée même d’une telle adaptation nécessiterait un
metteur en scène qui maîtrise à la fois la question de
l’ésotérisme et les mécanismes de découpage et de filmage les
plus élaborés. Il y a bien quelques noms qui viennent à
l’esprit, mais le Darren n’est pas dans la liste.
PS2 : les photos
de cet article sont hébergées sur le site Flickr
"It is spiritual intelligence the moment demands of us: the
power to tell the greater from the lesser reality, the sacred
paradigm from its copies and secular counterfeits. Spiritual
intelligence--without it, the consciousness circuit will surely
become a lethal swamp of paranormal entertainments, facile
therapeutic tricks, authoritarian guru trips, demonic
subversions.
"But where is spiritual intelligence to be found, especially in
this society whose peculiar history renders it as incompetent at
dealing with the subtleties of the spiritual life as the
Bushman-Hottentots would be at programing a computer ? The answer
that suggests itself at once to my own taste is: we must find it in
sacred tradition, in those ancient springs of visionary knowledge
which are the source of the mystic and occult schools, and from
which we draw our entire repertory of transcendent symbolism and
metaphysical insight. The 'perennial wisdom,' the 'secret
doctrine,' the 'old gnosis' . . . if the idea of such an original
and universal epiphany is a 'myth,' then it is one of the good
myths; in fact, the myth which underlies our very conception of
truth as that to which all people voluntarily acquiesce in their
common humanity."
(Theodore Roszak - Unfinished Animal)
tenir, à ne
pas effrayer le client par des injonctions philosophiques douteuses
ou des durées indécentes. Dès 1923, le mégalomaniaque Eric Von
Stroheim voyait son chef-d’œuvre, Les
Rapaces, passer de huit à deux heures, sous les coups de
hache du producteur Louis B. Mayer, inaugurant une longue série de
martyrs des studios. A sa suite, Orson Welles (La Splendeur
des Amberson) Frank Capra (Horizons
Perdus) Sam Peckinpah (Major Dundee)
jusqu’au récent Michael Cimino (La Porte du
Paradis) allaient composer un véritable who’s who
des grandes gueules mises à mort par les intérêts à court terme. Et
encore, ne minimisons pas la formidable contribution de la censure
qui, à l’Est, se disait politique et à l’Ouest, se
disait morale, mais dont l’ambition assassine se portait
curieusement vers les mêmes types de sujets « à problèmes »,
incapables de se plier sagement aux normes les plus respectables. A
cette époque, les films étaient des produits, ma bonne dame, et une
scène ou un plan coupés étaient, la plupart du temps, perdus. On
n’archivait que ce qui avait trait aux succès immédiatement
rentables. Le reste partait en fumée.

L’apparition d’un support vidéo de luxe, le
laserdisc, va créer une véritable niche de
consommateurs cinéphiles et inconsidérément dépensiers. Les
classiques restaurés leur sont immédiatement proposés, mais
quelques cinéastes rusés vont comprendre à quel point ce réseau
peut leur être artistiquement profitable. James Cameron, qui, par
sens politique, a l’habitude de sucrer lui-même des pans
entiers de ses films (voire des sous-intrigues complètes) va ainsi
proposer sa version longue de Aliens au tout début
des années 90. Devant l’accueil délirant qui lui sera
réservé, il enchaînera presque aussitôt avec celle
d’Abyss et concluera avec la très
impressionnante version alternative de Terminator
2. Le sort en est jeté. Le laserdisc sera le support par
lequel les cinéastes prendront leur revanche, remonteront leurs
films, commenteront leurs choix, et tiendront au jour le jour la
gazette de leur bras de fer continu avec les intérêts financiers,
publiques, critiques. Le phénomène est à ce point prégnant que, dix
années durant, le cinéma, Art populaire par excellence, deviendra
réellement un médium à deux vitesses selon que
l’on soit équipé ou non d'un lecteur de laserdisc NTSC. Des
termes comme "special edition" ou "director’s cut" deviennent
les signes de reconnaissance de toute une sous-culture cinéphile
qui ne voit tout simplement plus les mêmes films que le spectateur
lambda ! L’apparition tardive d’un support vidéo
démocratique et de qualité, le DVD, mettra fin en partie à cet
inquiétant processus, en faisant participer le plus grand nombre à
la folie de la scène manquante.




(histoire de rappeler à Ségolène et à Télérama que la
grande machine à effacer la mémoire collective a eu des ratés chez
les geeks)






Très brièvement, on retrouve dans ce long métrage l'esprit
parfois contemplatif et inquiétant de 
Mouais... mais comme j'ai l'esprit particulièrement mal
tourné, j'aurais tendance à penser que "ceux dans la
confidence" ne sont pas forcément les dizaines de milliers de
spectateurs en quête d'une paire de chaussures mais plutôt l'équipe
du film et les proches d'Henry Selick.












