Dans la continuité de notre article d’hier (ha oui, au fait, je vous l’avais pas dit : mes journées durent 192 heures) et après avoir traité l’inestimable Evan tout puissant, passons aux challengers de l’infortune qui ont mordu la poussière sur le territoire américain en 2007.
Dans la catégorie
“Bon d’accord on perd un fric fou, mais à
part ça il est pas mal mon film,
non ?”, on trouvera des titres que
beaucoup d’entre vous considèreront comme des
échecs injustifiés. Je pense
en particulier au
Zodiac de David Fincher. Aux oreilles de
la Warner, la mention « serial-killer +
Fincher » résonnait à n’en pas
douter de l’écho de la machine à sous que fut
Seven en son temps. Mais ni la
précision filmique, ni la tentative de parler de
façon adulte du phénomène d’obsession ne
suffisent à compenser l’attente prosaïque que le
public entretient vis-à-vis du genre, à savoir :
trouver le meurtrier. En rapportant moitié moins que son
budget (hors frais promo) Zodiac enfonce
un clou supplémentaire dans la carrière de
l’ex-wonder-boy, aux côtés des gamelles que
furent The Game et Fight Club. Fincher pourra
toujours essayer de se refaire une santé en allant servir
d’exécutant aux survivals féministes de Jodie
Foster et… ha non attendez !… on m’annonce
que de ce côté-ci aussi ça cloche. Aux
dernières nouvelles, Mme Touche-pas-à-ma-fille ne
tient pas la forme non plus. Après que son
Flightplan se soit méchamment
crashé le nez, A Vif (titre
français peu opportun de The Brave
One) confirme que la paranoïa urbaine est plus
rentable en politique télévisée qu’en
fiction sur grand écran. Le réalisateur Neil Jordan
n’en est hélas pas à son premier bide, mais
ça n’empêchera pas ce narrateur solide de
retrouver le chemin des plateaux (pour Killing on
Carnival Row peut-être ?). Enfin, notons
le casse-pipe vers lequel a été envoyé
Stardust, et qui s’est fait
laminé la gueule par Rush Hour 3.
Hé oui. Des fois, le public, il est comme ça :
il préfère payer pour voir deux comédiens
approximatifs en champ-contre-champ sur fond blanc et qui font des
gags à coups de « tire sur mon doigt… pour
la troisième fois », plutôt que de la
fantasy débridée, truffée d’effets
spéciaux et de mouvements de grue, sur l’esprit bon
enfant de Neil Gaiman.
"Attends ! Même en
dollars constants, on fait moins qu'un polar rital de Castellari en
75 ?"
Dans la catégorie “Allô, les studios ? Y’a quelqu’un ? ” :
Après deux semaines d’exclusivité, Invasion, le troisième remake de L’Invasion des profanateurs de sépulture avait rapporté sur le territoire américain moins de pépètes que le seul salaire de son actrice principale, Nicole Kidman ! (15 millions alors que la coquette en a empoché 17 !). Faut dire que ça sentait le soufre depuis plusieurs mois : achevé de tourner en 2006, le film du réalisateur allemand Oliver Hirschbiegel, dénué d’un max d’effets spéciaux et filmé en dutch-angles claustrophobiques, n’avait pas du tout plu au staff du studio Warner (« hé les gars, mais c’est quoi ce délire ? On engage un réalisateur de thrillers socio-politiques pour qu’il nous fasse un film d’horreur, et il nous livre un film d’horreur socio-politique ! »). La Warner fait donc venir les frères Wachowski avec l’espoir qu’ils réécrivent et revisitent le concept. Ces derniers reshootent quelques plans, puis livrent le bébé à leur homme à tout faire James McTeigue (V pour Vendetta) au début 2007. Dix millions de dollars de reshoots plus tard, le studio décide de rajouter une fin à twist. Entretemps, les séquences d’action commanditées à McTeigue ont valu à Kidman un petit séjour à l’hopital, suite à un crash de bagnole malvenu dont les images font le tour des blog pipol. Après une première réception critique désastreuse, la sortie du film est sacrifiée, et Invasion est bazardé sur les écrans du monde entier avec moins de promo qu’un nouvel épisode de Super Noël. Jeff Robinov, de la Warner, en aurait même profité pour déclarer que le studio ne ferait plus de films de ce type avec des femmes en tête d’affiche (et si quelqu’un lui avait fait remarquer que dans tous les échecs de l’année, on pouvait voir des poignées de porte en étain, hé bien Warner ne ferait plus de films avec des poignées de porte en étain, pis c’est tout).
"D'après ce
mémo, si vous reversez votre salaire, le film fera le double
au box-office."
Les étagères de la Warner doivent d’ailleurs être bien chargées, puisqu’à côté des négatifs d’Invasion qui y ont pourri 13 mois avant d’être reshootés, on pouvait également y trouver la première version de L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, western contemplatif que le réalisateur néo-zélandais Andrew Dominik souhaitait dans la lignée des films de Terrence Malick. (« hé les gars, mais c’est quoi ce délire ? On engage un réalisateur de films de serial killers réflexif pour faire un western, et il nous livre un western réflexif ! »). Achevé de tourner en décembre 2005, une version de plus de 3 heures végète au cœur du studio, avant que le producteur Ridley Scott, le monteur Michael Kahn et la vedette Brad Pitt ne testent différents montages sur plusieurs groupes… sans succès apparemment. Là aussi Warner aimerait bien inclure quelques scènes d’action (et une fin à twist peut-être ? une poignée de porte en étain ?), mais par chance le projet a le temps de se faire quelques amis dans le milieu critique US. Il est alors décidé de jouer la carte « festival », et Brad Pitt s’en va avec les bobines sous le bras, glaner des prix aux quatre coins du pays et à l’étranger (Venise, Chicago, Dallas, San Francisco etc.). Ce n’est pas suffisant pour le studio, qui distribue le film sur un premier parc de… cinq salles. Malgré ses nominations aux Oscars, aux Golden Globes, malgré sa présence dans la liste des meilleurs films de l’année d’au moins une quinzaine de grands titres presse, aucun véritable effort ne sera concédé par le studio pour promouvoir L’Assassinat de Jesse James. 3,8 millions de dollars de recette plus tard, il est bazardé dans les rayonnages DVD.
Dans la catégorie “Mais puisqu’on vous dit qu’on a voté pour l’autre gars.”
Aux Etats-Unis comme en France,
une portion de la presse se réjouit du grand retour à
un cinéma américain politisé, avec tout un tas
de parallèles savants entre une certaine prod actuelle et
les films « engagés » du début
des 70’s, plus analogies entre le Vietnam et l’Irak et
tout le bazar. Outre le fait qu’on oublie de façon un
peu commode que le cinéma américain des années
69-75 avait atteint le seuil de fréquentation le plus bas de
son histoire (comment ça, ça compte pas ?)
et que les succès des films "engagés" de
l'époque reposaient d’abord et avant tout sur des
belles gueules de séducteurs de ménagères
(Redford, Newman, Beatty), on cherche encore à percer le
mystère sémantique qui induit avec une telle
insistance qu’un cinéma hollywoodien politisé
serait forcément une "meilleure" chose. Quoi qu’il en
soit, les rednecks n’ont pas l’air très
pressés qu’on leur fasse la morale sur leurs
réflexes d’électeurs, et même le public
des villes semble préférer les spartiates gueulards
en slip plutôt que les leçons de géopolitique.
Lions et Agneaux, avec son casting 5
étoiles (Cruise, Redford, Streep) se gaufre 15
misérables millions. Angelina Jolie se fait une jolie
coiffure pour convaincre qu’elle est une femme de journaliste
engagé, mais son Cœur
Invaincu ne dépasse même pas la barre
des 10 millions de dinars. Reese Witherspoon et Jake Gyllenhaal
s’offrent les services de la mère-grand Meryl Streep
pour révéler le scandale de la
Détention secrète à
laquelle s’adonne l’actuelle Amérique ; les
américains s’en contrefoutent. Enfin, Charlize Theron,
Susan Sarandon et Tommy Lee Jones ont beau affirmer qu’un
secret terrible sur le conflit irakien se tapit Dans la
vallée d’Elah, avec moins de 7 millions
de roubles au compteur, ils auraient mieux fait de glisser la
révélation dans un épisode de Desperate
Housewives s’ils souhaitaient que leurs contemporains en
entendent parler un jour.
De toutes façons, au cœur de la comunauté geek, on sait très bien que le SEUL film américain récent qui soit une véritable bombe politique (c'est-à-dire qui force le débat auquel tout le monde redoute de se frotter) c’est bien évidemment celui de Mike Judge : Idiocracy. La preuve que cette petite merveille est véritablement une épine dans le pied de la planète, elle a rapporté, sur le monde, la somme ébouriffante de 485 000 dollars… même pas de quoi produire une bobine de film d’auteur français.

"Le plus gros succès de
l'année s'appelait 'Ass',
un plan fixe de 90 minutes sur un derrière, qui
pétait de temps en temps.
Le film remporta l'Oscar du meilleur scénario."
Dans la catégorie “Quand est-ce que Bob Shaye va se faire dégager ?”
Il
n’y a pas si longtemps, New Line s’était
hissé au rang de majeure Major avec une trilogie
d’heroic-fantasy qui avait offert au XXIème
siècle son premier « StarWars-like ».
Pour beaucoup, le miracle venait du travail insensé fourni
par une armée de néo-zélandais portés
par la foi en le cinéma. Mais pour Bob Shaye, grand manitou
de New Line, le miracle s’appelait tout simplement Bob Shaye.
Persuadé d’être l’homme au flair
indéniable (qu’il avait effectivement
été en signant pour cette trilogie), Shaye se
persuada qu’il pouvait aisément se passer de cet
emmerdeur de Peter Jackson et de sa bande, surtout que ce dernier
réclamait avec insistance un audit sur le studio, et
l’accusait d’avoir caché d’énormes
bénéfices sur la trilogie tolkienesque. Mais Shaye
n’a pas besoin de ces misérables kiwis pour subjuguer
le monde avec de l’heroic-fantasy. Alors il décide de
greenlighter, de produire et de réaliser lui-même le
film de fantasy qui va déchirer sa gueule de sa race
à tous ces petits joueurs. Le chef d’œuvre
maximus s’appelle Mimzy le messager du
futur et, au cas où vous vous poseriez la
question, oui oui c’est bien sorti en salle chez nous
l’an dernier (ça a même rapporté 20
millions dans le monde, environ l’équivalent des
bénéfices dégagés par la figurine
n°3b de Denethor)… Bon, OK, on va dire que
c’était qu’une répétition. Bob
Shaye a un peu merdoyé sur ce coup. Mais Bob Shaye va
revenir
à la charge et niquer sa
tronche à tout le monde quand même, car Bob Shaye a
acheté il y a cinq ans les droits d’adaptation
d’une série de gros best-sellers d’heroic
fantasy des années 90 : A la croisée
des mondes. Et là les kiwis, vous allez pas
comprendre votre malheur, parce que Bob Shaye ne va pas confier un
tel projet à un vulgaire réalisateur de films
d’horreur kiwis. Il en confie les rênes au
réalisateur d’American
Pie ! Ha ha ! Et rien que le premier film
de la saga, hé ben il coûtera plus cher que
La Communauté de l’Anneau et
Les Deux Tours réunis. Gare
à la sulfateuse ! Que la concurrence prépare les
pansements ! Wall Street, nous
voilà !...
Bon OK, ça s’est pas tout à fait passé comme prévu. A l’heure qu’il est, A la croisée des mondes : La Boussole d’or a rapporté environ 1/96ème du machin de Jackson. Mais c’est pas grave parce que Bob Shaye va bientôt zigouiller le box-office avec… The Hobbit, préquelle du Seigneur des Anneaux, qui va lui être gentiment livré par ces tarba de kiwis. En attendant, l’éditeur HarperCollins vient de saisir la justice à son tour, accusant New Line de ne pas avoir versé les 7,5% de recettes qu’on leur devait sur les recettes de la saga LOTR. Y’a pas de justice pour les conquérants.

Contrairement aux idées reçues (qui n’ont pas évolué d’un micron depuis ma petite enfance), Hollywood produit en moyenne plus de gamelles que de gros succès. C’est la durée de vie des films et la multiplication des plateformes qui permet au système de tenir malgré tout. Je pourrais donc continuer à me moquer des plantades US sur quelques longs feuillets, mais je vous laisse décider vous-mêmes du sort à réserver aux challengers qui suivent :
Dans la catégorie, “On aime bien les trucs idiots mais faut pas non plus nous prendre pour des buses”, sont nominés :
le film de SF à twist dément, Next avec Nicolas Cage (18 millions) ; l’œuvre de philosophie de Joel Schumacher avec Jim Carrey Le Nombre 23 (35 millions) ; Le Journal d’une baby-sitter avec Scarlett J.J.Jonahjamson (26 millions) feel-good annuel qui ferait presque regretter les horreurs doubtfiresques de Robin Williams
Dans la catégorie
“J’fais la couv de
tous les magazines alors chuis trop une
superstar”, sont
nominées
:
Jennifer Lopez qui ne sait même plus
parler l’anglais, avec El Cantante
(7.5 misérables millions);
Lindsay Lohan qui fait une séance de striptease dans I Know who killed me (7 millions déboursés par ceux qui n’ont pas Internet), ou encore Lindsay Lohan qui taille une flûte au fond d'une barque pour Georgia Rule (18,9 millions tout de même, mais c’est parce que les vieilles sont allés voir Jane Fonda, qui tenait la chandelle et l'affiche de ce drame bucolique).
On
attend donc impatiemment le prochain Paris Hilton pour se
convaincre que le temps de présence dans les médias
influe directement sur les entrées de films qui ne racontent
rien...
et enfin...
Dans la catégorie “Ah oui, je l’ai vu ce film... y’a dix ans.", sont nominés :
Les Frères Farrelly et Ben Stiller qui, en quête de rédemption spermique, tentent l’urologie et le tablier de bûcheron avec Les Femmes de ses rêves (36,7 millions) ; Kevin Costner qui nous refait le Michael Keaton psychokiller des 90’s avec sourcils froncés et tout et tout dans Mr Brooks (28,4 millions) ; Adam Sandler qui , un film sur cinq, vient mendier son Oscar, nous les broute dans A Cœur ouvert (19 millions) ; Meryl Streep ‘ha la la quelle grande actrice tout’d’même’ met toute sa filmo dans un shaker et verse le cocktail Evening (route de Madison + choix de Sophie + maîtresse du lieutenant français = 12 millions seulement ? ben zeb’ ! elles sont mortes mes fans ou quoi ?). Billy Bob Thornton, dans The Astronaut’s Farmer, se prend pour le nouveau Kevin Costner avec un remake déguisé et encore plus crétin d’un film déjà pas fute-fute, à savoir Jusqu’au bout du rêve. Résultats : 11 millions dans les narines. Enfin Halle Berry met un sous-tif trois fois trop petit pour gigoter des doudounes sous le nez de Bruce Willis (dont la sauciflette n’est pas plus réveillée qu’à l’époque de Color of Night) et nous offre un Dangereuse Séduction qui plafonne dangereusement à 23,7 millions.
Demain (ahem), on ira voir ce qui se passe du côté de la France…
Rafik Djoumi
















Et quelle surprise de voir que ce film de vengeance certes produit par Joel Silver, mais surtout écrit par Cynthia Mort (les séries Will & Grace et Tell me you love me), co-produit par Jodie Foster elle-même et investi par Neil Jordan, cinéaste de l'ambiguité et de la duplicité, était tout sauf une grosse merde réac mais un beau film de personnages, complexe, humaniste, mais radical dans le propos... Etonnant, non ?
Pendant ce temps, quand Will Smith en Bob Marley / Jésus convertit les sauvages qui lui ont ruiné New York et que nait sa légende christique dans une chapelle gardée par les militaires (le refuge de l'humanité), c'est un triomphe et personne n'y trouve rien à redire.
Y'a des tabassages dans Central Park qui se perdent.