Vous le savez bien, puisque vous l’avez entendu des milliers de fois en soirée, sortant d’une bouche experte gorgée d’apéricubes, le succès d’un film en salle dépend ex-clu-si-ve-ment du matraquage médiatique, parce que tout ça, en fait, c’est des histoires de dollars des grosses majors hollywoodiennes du capitalisme sauvage transgénique. Aucune place pour l’imprévu, puisqu’avec des gros sous le risque d’échec n’existe quasiment pas. Aucune place pour l’intérêt « naturel » du public envers certains sujets, certains films, à certaines périodes, selon certaines conjonctures, puisque les désirs de ce public sont façonnés de toutes pièces par des experts du marketing, spécialisés dans la manipulation de masse et le message subliminal qui brosse dans le sens du poil le beauf moyen en flattant ses bas instincts à coups de spots et d’affiches lobotomisantes qui coûtent des millions de dollars (transgéniques).
Et comme à côté de
ça, la presse, la radio et la télévision
n’ont pas de temps à perdre en enquêtes pour
remplir leur flux d’info, elles peuvent se satisfaire des
communiqués généreusement cuisinés par
les distributeurs, et qui offrent à l’agora (et
principalement aux actionnaires) l’image paradisiaque de
majors enquillant les records au box-office et surfant sur des
montagnes d’or. Oh bien sûr, pour faire bonne mesure,
un vilain petit canard vient de temps en temps servir de soupape et
donner le change pour montrer que, parfois quand même, faut
pas déconner, ça marche pas si bien que ça.
Dans la catégorie « échec », on
trouvera bien un Matrix Reloaded par
exemple, qui n’atteint même pas la barre du milliard de
dollars de bénéf’ (bouh, la
honteuh !) ou bien encore, dans la décennie
précédente, un Waterworld
labellisé « méga échec »
par pratiquement tout le monde, et qui s’était juste
contenté de rapporter en salle trois fois son énorme
budget (Seulement le triple ? Et Costner ne s’est
pas suicidé ? Mais qu’a-t-il fait de sa
dignité ?).
La formule reste quasiment
inchangée depuis la fin des années 70, époque
à laquelle les studios ont commencé à
« communiquer » à coups de chiffres.
Pas question de sortir les chiffres qui fâchent vraiment, et
s’attarder sur les vraies grosses plantades embarrassantes.
Et comme les lois de l’échec font
décidément bien les choses, un vrai bide, un film qui
se plante misérablement et en grande largeur, c’est un
film généralement zappé des consciences
à vitesse grand V puisque, par définition, personne
ou presque ne l’aura vu !
Toi lecteur de ce blog, gros consommateur de films, geek abreuvé d’infos, de news et de chiffres, as-tu toi-même vu ces films américains peuplés de stars et à gros budget qui sont sortis ces dernières années ? Pluto Nash, Monkeybone, A Sound of Thunder, Potins mondains, Les Fous du roi, Gigli, Famille à louer, Mindhunters, les deux versions de L'Exorciste au commencement ? Hein ? Hein ? Bon ben CQFD alors...
Voici donc pour vous un petit état des lieux parfaitement inutile, qui ne vous servira à rien, et surtout pas à contre-argumenter face aux bouffeurs d’apéricubes, puisqu’ils n’auront pas la moindre idée de ce dont vous êtes en train de parler.
Gross Gamelles in USA – The Winner
1ère place : Ze Best. Top of the pop. Grand gagnant du concours, toutes catégories confondues, l’inestimable Evan Tout Puissant, qui mérite un article à lui tout seul.

Un véritable cas d’école que celui-ci, l’exemple ultime de ce que peut donner un projet qui passe successivement entre les mains de centaines « d’experts ». A l’origine de la pagaille, bien sûr, il y a le succès en 2003 de la comédie avec Jim Carrey Bruce tout puissant (budget : 81 millions de $ - recettes monde : 484 millions de $). Dix exécutifs s’écrient en chœur : « Ouais ! Génial ! On va faire une suite ! ».
Mais
problème ; Jim Carrey ne rempilera pas.
« Pas grave, annonce un nouvel exécutif
qui passait dans le couloir, les indices de satisfaction
montrent bien que la scène qui a le plus fait rire les gens
c’est celle où Steve Carell bégaye en
présentant le JT. On n’a qu’à faire
un spin-off sur son perso à lui, Evan… Evan tout
puissant ! »…
« Ouaiis !
Géniaaal ! » Et hop, Steve Carell est
signé pour la séquelle. « Oui mais
c’est pas une
séquelle, c’est un
spin-off. Les spin-offs c’est généralement pas
aussi rentable que les séquelles », annonce
un nouvel exécutif fraîchement promu qui est
aussitôt viré. Entre-temps, Steve Carell, comique de
télévision très populaire, change de registre
et va séduire un public nettement plus citadin avec ses
prestations dans The Office et
Little Miss Sunshine, puis se mettre dans
la poche les ados et adulescents que nous sommes avec
40 ans toujours puceau. Extases, orgasmes
en pagaille dans les locaux d’Universal. Evan
Tout Puissant devient projet prioritaire
numéro uno access top priority. Déjà on signe
des chèques dans tous les coins.
Un jeune stagiaire a beau faire remarquer qu’il y a une différence entre une comédie populaire au pitch efficace avec une star internationale comme Jim Carrey, et un spin-off avec un comique de télé devenu coqueluche des bourgeois, il est aussitôt bâillonné et conduit à la cave.
Reste à
savoir maintenant de quoi le film va parler. Refaire à
l’identique le film avec Jim Carrey serait mal vu. Et
c’est là qu’un autre exécutif, qui
était jusque là resté silencieux, sort
l’idée de génie : « Eh les
gars. Réfléchissez à ça : on a un
concept de
film où l’un des
personnages principaux c’est Dieu. OK ? Et là, ce
petit bâtard de Mel Gibson vient de tous nous mettre la honte
en engrangeant 600 millions de brouzoufs avec une prod
indépendante au budget inexistant, que personne dans cette
ville il voulait la faire, et où y’a que du Dieu
dedans : La Passion de Chris ou ch’ais plus
quoi là. On n’a qu’à faire comme lui et
se mettre dans la poche le public de la Bible Belt et tous les
chrétiens de la planète. » Un grand
silence, suivi d’une explosion de semence qui envahit les
locaux d’Universal. Une batterie de scénaristes, dont
ceux des deux épisodes de
Garfield, se met au travail pour
accoucher en un temps record (et moyennant finances) du concept qui
tue : « après Bruce, c’est
maintenant Evan qui est contacté par Dieu pour construire
une nouvelle Arche de Noë en vue du nouveau
déluge ; réchauffement climatique tout ça
tout ça, les gens vous êtes des vilains, Dieu est
fâché. ». Extase,
félicité. Oh certes, il y a bien cette responsable de
comm’ qui affirme que le public de la Bible Belt ne va jamais
au cinéma (d’où la surprise des scores du Mel
Gibson) puisque Hollywood est assimilé chez eux à une
Babylone décadente et qu’en plus ils savent même
pas qui est Steve Carell, comique clairement libéral ;
on fait semblant d’écouter un peu la pimbêche,
puis on la revend à des maffieux russes qui sauront bien la
recaser dans un lupanar en Roumanie.
Le tournage
d’Evan tout puissant est
lancé et Tom Shadyac, réalisateur de
Bruce Tout Puissant et recordman de la
comédie populaire américaine, dispose d’un
accès illimité aux caisses. Et de l’argent, il
va en avoir bien besoin le gars, parce que « je sais
pas quels sont les foutriquets qui ont écrit ce truc, mais
tourner des séquences entières avec cinq
éléphants, trois chameaux, dix perroquets des
îles, vingt flamands roses, des serpents, des léopards
et des lamas, ça va nous prendre trois quarts de
siècle, si déjà on arrive à faire en
sorte que les léopards ne bouffent pas les chameaux. Tous
les gags sont basés sur des animaux qui interagissent avec
des comédiens ; y’a des nardin amouk
d’animaux dans tous les plans ; et la moitié de
mon casting humain c’est des gosses qui peuvent pas tourner
plus de quatre heures par
jour ! »
Donc : réécritures, reshoots, deuxième,
troisième, quatrième équipe. Pour la question
épineuse des animaux, un exécutif brillant a la
solution. Il suffit de convoquer en même temps treize
compagnies d’effets spéciaux ultra-performantes (genre
ILM, Rythm and hues, CafeFX etc.), les faire bosser 24h/24 pour
peupler l’écran de bestioles et le tour est
joué, « bon certes ça va facturer
chèros mais on est en train de faire E-van tout
pui-ssant les gars ! ». En plus, avec
tous ces zanimaux en zeffets spéciaux, les gosses vont grave
kiffer. Ca nous fait de la peluche pour les Toys R us ça. On
aura dans la poche et les gosses, et leur famille, et la Bible
Belt, et les bourgeois new-yorkais (= nouvel orgasme). Le projet
prioritaire numéro uno access top priority gagne donc un
cran et devient affaire d’état, limite on convoque pas
le Major Chief of Staff et les Marines. « Oui alors
justement, vis-à-vis de la classification tout public,
y’a un souci, rapport à la fin du film – De quoi
la fin du film ? – Ben c'est-à-dire que
c’est le déluge quoi ; vous savez la punition
divine tout ça, des foules entières
d’impénitents qui sont emportés par les flots
en poussant des cris atroces ; regardez, je vous ai
ramené une Bible illustrée pour les 4-8 ans,
c’est ce dessin là – Ha ouais effectivement. Ca,
ça le fait pas du tout. Bon vous rappelez Tom. On refait
toute la fin. On n’a qu’à dire que le
déluge il emprunte une avenue qui a été
spécialement bloquée pour l’occasion. Comme
ça les gens impénitents ils s’arrêtent au
feu rouge avec leur bagnole et ils regardent passer le
déluge en restant au sec. »

En attendant, la promo s’est intensifiée. Les grandes villes américaines sont quasiment laissées à l’abandon mais les bourgades de la Bible Belt sont noyées d’affiches qui annoncent l’évènement cosmique, du genre à laisser penser que La Passion du Christ c’était un peu votre American Graffiti à vous les culs-bénits, hé ben là avec Evan Tout puissant vous allez enfin l’avoir votre Star Wars. Même les sexagénaires new-age se voient ciblés, puisque la haute tenue morale de Evan Tout puissant en fait aussi un film qu'il est écolo dans l'âme (déluge, réchauffement, Dieu pas content tout ça). Ente deux nettoyages des tables de conférence au kleenex, les executifs d'Universal signent un chèque de 25 millions de dollars pour la campagne Ecomagination, qui expliquera aux petits américains pourquoi la nature c'est bien et lui faire du mal c'est mal, glissant discrètement au passage quelques images de leur futur bloquebustaire. Oui vous ne rêvez pas : ça fait 25 millions de dollars pour une pauvre page de pub indirecte, même pas de la vraie pub qui t'ordonne d'aller voir le film (au fait ça fait combien d'arbres 25 millions de billets ?). A quelques jours de la sortie, Tom Shadyac fait publiquement savoir qu’il est quand même un peu inquiet de ne pas avoir vu un seul spot de son film à la télé, alors qu’il livre tout de même un des trucs les plus chers de l’année, au budget tellement énorme qu’on ne le communique même pas, du genre à permettre à Spielberg de faire trois films. On le rassure en lui expliquant que le vrai marché, c’est pas les gens comme lui mais la Baïbeul-Belteuh. Le jeune stagiaire enfermé dans la cave d’Universal parvient à retirer son bâillon et hurle : « Mais la Bible Belt, c’est des protestants rigoristes, c’est du fondamentalisme chrétien. L’Arche de Noë c’est dans l’Ancien Testament, c’est pas dans le Nouveau. C’est un mythe juif quoi… » Mais ses cris sont couverts par le concert de bouchons de Dom Pérignon qui sautent à tous les étages, mêlant la mousse du champagne au dernières éjaculations que des bourses trop sollicitées parviennent à produire.
Evan tout
puissant finit par sortir en salles sur 5700
écrans (le double du film de Jim Carrey), avec pour seule
concurrence ces fourmis pathétiques que sont la suite des
4 fantastiques, la comédie
En Cloque mode d’emploi et
Ocean 13. Et sur son premier week-end, le
chef-d’œuvre qui a monopolisé l’argent et
toute l’attention d’Universal fait un score similaire
à… Dr Doolittle 2 !
(ho tiens ! un film avec des zanimaux à zeffets
spéciaux). Assez curieusement, la Bible Belt et les
new-yorkais se contrefoutent du film. A
Dallas, Chicago, Washington, Detroit, L.A, on ne sait même
pas que le film existe, et dans l’ensemble personne ne
reconnaît Steve Carell sur l’affiche, avec sa barbe de
trois kilomètres et ses cheveux pouilleux. En fin de
parcours, le film de Shadyac engrange péniblement 100
millions sur le territoire américain et cumulera à 72
millions sur le monde. C’est, avec
Dragonfly, l’un des plus mauvais
résultats de toute sa carrière !
Mais vous savez quoi, même si ces 100 millions correspondent au 1/5ème des expectatives du studio, il faut quand même noter que ça reste un score hallucinant pour ce spin-off cul-bénit, incohérent de bout en bout, dont les gags pousseraient au suicide toute personne de plus de 4 ans, et où l’on parvient à ressentir de la douleur et de l’embarras pour les comédiens qui s’y sont fourvoyés. Comme quoi, les millions de dollars de marketing, ça pousse quand même à la consommation.

Rafik Djoumi
A demain…
















Lurdo : tu n'es qu'un geek !