Depuis la démocratisation d’Internet en France il y a dix ans, j’ai pu croiser avec une extraordinaire régularité, sur de multiples forums de cinéma, l’idée selon laquelle « John McTiernan est un réalisateur surestimé ». Une vérité assénée avec autant aplomb qu’un manque total de remise en contexte, puisqu’on ne savait jamais sur quoi et sur QUI se basait cette déclaration.
John McTiernan n’a jamais été nominé aux Oscars, aux Golden Globe, à Cannes, à Berlin, à Venise etc. Sa seule nomination d’envergure fut celle du « plus mauvais réalisateur de l’année » aux Razzie Awards de 1994. Aucun livre ne lui a jamais été consacré. Il n’a jamais fait la couverture d’un magazine. Les seuls reportages sur sa carrière l’ont été dans des séries de docs où l’on trouvait son nom coincé entre ceux de Barry Levinson et de Brett Ratner.
John McTiernan n’a jamais été vraiment traîné dans la boue par les médias (ce qui relèverait d’une marque d’intérêt évidente) mais il a très certainement fait l’objet d’un mépris ahurissant, celui que l’on réserve d'ordinaire aux techniciens anonymes dont le nom s'est perdu en toute fin de générique. A l’époque où McT comptait parmi les 5 réalisateurs les mieux payés au monde, on pouvait très régulièrement lire des articles sur ses films où son nom n’était tout simplement jamais cité (essayez de trouver de tels exemples avec des films de Spielberg, Cameron ou Verhoeven). Alors comment un cinéaste aussi médiatiquement invisible, aussi transparent, aussi inexistant, pouvait-il être « surestimé » ?
La réponse est simple : la France est le seul pays où une minuscules poignée de journalistes (éparpillés entre Starfix, 7 à Paris, Impact et Ciné news) a osé prétendre un jour que McTiernan était un grand cinéaste. Une dizaine de personnes, à tout casser, a osé militer en faveur de ses films. C’en était trop ! Qu’importe alors les 6 780 000 tonnes de papier où l’on parle (mal) de ses films sans jamais parler de lui ; qu’importe les 460 000 heures de programmes télé ou radio ou son nom a du être prononcé sept ou huit fois ; qu’importe les 7 milliards d’êtres humains qui ne savent pas de qui il s’agit… l'avis militant de dix personnes a suffi à faire naître l’idée persistante selon laquelle « John McTiernan est un réalisateur surestimé ».
Comme il est difficile, voire impossible, de lutter contre les fantasmes abondamment entretenus à l’égard du Cinéma, et comme je sais que certains d’entre vous tentent malgré tout d’argumenter à l’aide de faits, alors je vous propose une petite revue de presse française qui suivra la carrière de ce « réalisateur surestimé ». Plutôt que de vous battre contre des moulins à vent, vous n’aurez plus qu’à renvoyer votre interlocuteur sur cette page.
On débute donc aujourd’hui avec le film Predator.

PREMIERE
« Profitant d’un creux dans son emploi du temps, Arnold (décidément sur la mauvaise pente après Le Contrat) part fôlatrer avec une bande de camarades mercenaires dans les profondeurs hostiles d’une jungle d’Amérique centrale. Leur but : traquer les sournois guérilleros qui ont décimé une précédente mission. Faisant fi des reptiles rampants et autres turpitudes habituelles à ce genre d’endroit, la troupe d’Arnold est pourtant bientôt exterminée par une force mystérieuse aux pouvoirs surnaturels (en fait un géant grandguignolesque pas même effrayant). Enfin seul à l’écran, Arnold tombe le haut (un seyant débardeur) pour dévoiler ses rotondités michelangelesques et s’attaquer à la créature. Film poussif et sans humour réalisé par l’auteur du laborieux Nomads, Predator est un navet interminable et sanguinolent qui s’embourbe dans des effets spéciaux confinant à l’amateurisme, et que rien ne sauve du grotesque le plus total. »
(J-P août 1987)
STUDIO
« Cheveux en brosse, muscles saillants et artistiquement huilés, armes sophistiquées au poing, verbe réduit au strict minimum (« Attention. On y va. C’est pas croyable. Tirez. Aaaah. ») Arnold Schwarzenegger endosse cette fois la « personnalité » du major Dutch. Un soldat d’élite chargé avec son commando d’une mission à haut risque: récupérer des otages de la guérilla dans la jungle, forcément hostile, d’Amérique latine. Original, non ? Mission promptement accomplie quand, au moment de se replier, l’escouade découvre des corps horriblement mutilés et dépecés, et a la désagréable sensation d’être suivie… Qui est l’auteur de cette boucherie ? Réponse : Predator, une immense créature (un croisement savant entre The Thing et Darth Vader) qui a le grand avantage d’être invisible, de repérer ses ennemis grâce à la chaleur de leurs corps, et d’être très bien équipés côté balistique… Très vite, l’escouade est décimée et seul le major Dutch, rendu à son tour invisible par un bain de boue accidentel, va affronter la créature meurtrière et la réduire en feu d’artifice…
Deuxième film du réalisateur de Nomads (une SF nucléaire vite oubliée), Predator est un film poussif, besogneux, attendu, sans humour et sans distance, qui ne fait qu’ajouter un maillon en fer blanc à la chaîne dégringolante de Mr Terminator-Commando-Contrat… »
(Michel Rebichon – septembre 1987)
LES CAHIERS DU CINEMA
Le film n’existe pas.*
POSITIF
Hein ? Quoi ? Quel film ?
LE QUOTIDIEN DE PARIS
« (…) Qu’un tel film soit interdit aux moins de treize ans est vraiment la moindre des choses. A quelques excès que se porte la pornographie ambiante, quelques ravages qu’on lui attribue, ils ne sont rien auprès de ceux que peut entraîner le culte de la violence et des armes sous les auspices du muscle, du cuir, de l’acier et du sang. On a pu mesurer ces jours-ci à quelle folie meurtrière la rambomania pouvait mener un esprit faible. Le peuple, en tous cas le public, qui fait un succès à ce genre d’ignominies filmées relève lui-même de la pathologie mentale. »
(Dominique Jamet – 22 août 1987)

L’EXPRESS
« (…) Le réalisateur John McTiernan (Nomads) a pris le contre-pied de Terminator : là où Arnold, robot tueur, décimait l’humanité, le cinéaste lui substitue Arnold, soldat de fortune, sauvant l’humanité. Le dernier combat, dans une savante explosion de latex, d’images artificielles et de couleur pourpre, est un modèle d’action. Il a été réglé par la Société médiévale d’anachronismes créatifs, groupement de fêlés qui enseignent à se battre comme sous Philippe-Auguste (« Nous n’aimons pas Bruce Lee » disent-ils).
Reste Arnold, qui est présent dans chaque plan. Il déplace les montagnes, écrase les « contras », sourit avec les pectoraux. Treize fois champion du monde de culturisme, sept fois élu Mr Olympe, diplômé en économie de l’Université du Wisconsin, auteur de quatre livres, infatigable apôtre de la réhabilitation pénitentiaire, commentateur sportif à la télévision, producteur, agent immobilier, conférencier, et parfois comédien, ce fils de gendarme est un héros parfait. Vitaminé, protéiné, propre, un tantinet cynique, Schwarzenegger est en tête de liste chez les acteurs muets : infiniment meilleur que Stallone, beaucoup plus amusant que Chuck Norris, moins inhumain que Dolph Lundgren. Dans Predator, il a même un peu de texte : « Feu à volonté ! » dit-il. En super Dolby stéréo, naturellement. »
(François Forestier – 14 août 1987)
LE POINT
« Basée à Hollywood, mais avec des représentants de toutes les contrées où poussent des écrans de cinéma, une équipe de braves gens (scénaristes, producteurs, attachés de presse) consacre son énergie à une noble entreprise : convaincre le bon peuple spectateur que, non, Schwarzenegger n’est pas un monolithe de musculature abrutie. Le pauvre chou souffre d’un problème d’image. Voici donc le septième acte (depuis l’apparition de Conan) et, autant le dire, c’est le plus réussi depuis Terminator. L’histoire –Arnold et ses petits copains baroudeurs culturistes jouant à la guéguerre dans la jungle nicaraguayenne- n’a évidemment aucun intérêt. Mais, comme souvent, c’est le méchant qui sauve l’affaire, le Predator du titre, figuré par un joli effet spécial de transparence. Et la caméra de McTiernan, qui a du nerf à défaut d’avoir de l’esprit. Tout s’achève par un combat de titans où le monstre et le héros finissent par se ressembler dans le retour à la barbarie primitive. La routine, quoi. »
(J-M F. – 24 août 1987)
TELERAMA
(petit personnage qui fait la gueule)
« Amateur de belle barbaque, vous êtes servis. En tête du commando, Arnold Schwarzenegger et Carl Weathers. Chaque fois qu’ils se serrent la main, ces deux-là entament une partie de bras de fer.
Dans le commando, rien que du premier choix : un Indien à l’écoute de la nature (vous n’avez jamais vu des paupières aussi musclées) et un Noir très copain avec un Texan sudiste (la chaude camaraderie des vestiaires se rit du racisme quotidien). Ledit Texan transporte, en plus de son paquetage, sa provision de tabac à chiquer et l’intellectuel du groupe n’a pas trop de tous ses muscles pour trimballer sa collection de bandes dessinées…
Tout ce beau monde est largué en pleine jungle afin de libérer deux otages prisonniers des guérilleros. Les otages sont exécutés, et le camp guérillero complètement détruit ! Alors commence la seconde partie du film : la belle barbaque devient alors bidoche sanglante. Dans sa retraite, le commando est traqué par une créature invisible et terrifiante, une sorte de Nemrod galactique grand amateur de trophées humains.
Les effets
spéciaux sur la créature sont très
réussis. Contrairement à Stallone, Schwarzenegger a
déjà prouvé qu’il pouvait insuffler
à ses personnages une bonne dose d’humour. Mais ici,
les scénaristes ne lui en donnent guère
l’occasion. Outre le fait qu’ils passent sans crier
gare du film de guerre au film fantastique, ils accumulent les
clichés d’une insondable
naïveté.
La créature, par exemple, est douée de pouvoirs surnaturels, en particulier une vision genre scanner, infrarouge, ultraviolette, qui lui permet de repérer à distance le moindre organisme vivant dans la jungle la plus épaisse. Et savez-vous comment Schwarzenegger échappe à son regard ? En se barbouillant la figure de boue.
Pourtant, il y avait sur le plateau un scénariste, un vrai : Shane Black, l’auteur de L’Arme fatale. Manque de chance, il fait l’acteur. »
(Marion Vidal – 19 août 1987)
Jeu concours
Premiere : le film de McTiernan est-il « une
comédie de mœurs faussement audacieuse »,
« crédible et attachant », «
pas barbant du tout » ou « un navet
interminable » ?
Dans la plupart des cas, la critique du film Predator est reléguée en toute fin de cahier critique, et ce malgré son succès évident en salle (l’évènement cinématographique qui squatte les couvertures de magazines est à l'époque Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat). Ainsi, la plus large couverture médiatique réservée à Predator se fera exclusivement dans des articles consacrés à Arnold Schwarzenegger, articles où le titre du film est juste cité. Les intitulés de ces articles-carrière en disent d'ailleurs assez long sur l’admiration portée à la vedette : « Schwarzenegger, y’en a dans la tête » (Le Quotidien de Paris), « Schwarzou for president » (Le Journal du dimanche), « Si Schwarzenegger perd ses muscles, l’Amérique vacille » (France Soir) et ils portent évidemment sur l’essentiel des questions cinéphiliques, c’est-à-dire le culturisme, l’argent et la politique. De son côté, le quotidien Le Monde décide d’éviter cet angle exclusif du vedettariat, et de consacrer deux pleines colonnes aux monstres de l’été, dans un article intitulé « Beaux monstres à louer », article qui traite conjointement de Predator et de la comédie Une Chance pas croyable. La rédactrice, convaincue d’avoir bien apprécié Predator, y démontre qu’elle a parfaitement saisi de quoi parlait le film sans jamais y plaquer des obsessions personnelles (comme, par exemple, son pouvoir de séduction féminin ou la forme de ses oreilles). Extraits choisis :
« (…) Il ne vient pas
à l’esprit des soldats d’élite que ces
meurtres sauvages ne sont pas le fait des guérilleros, alors
ils tuent, brûlent, saccagent. Ensuite, ils cherchent
à rejoindre leur hélicoptère, emmenant avec
eux une prisonnière. Elle est jeune et jolie, mais les
américains semblent avoir complètement
évacué toute idée de relation homme/femme. Ils
s’amusent avec des grossièretés de potache, pas
davantage. Predator, de John Mac Tiernan,
est un film tout public. Dans l’état actuel de la
lutte contre le SIDA, il s’agit de montrer le bon exemple.
(…) le suspens est bien entretenu, on a peur. La
créature invisible est terrifiante. Puis on
l’entrevoit et, forcément, on a moins peur,
d’autant plus que, par une étrange
métamorphose, elle ressemble à n’importe quel
robot.
A partir de là, on entre dans un délire entre BD et péplum : le treizième exploit d’Hercule, le combat singulier entre Schwarzenegger et la créature, qui essaie bien de communiquer mais ne se fait pas comprendre. Elle enlève son armure, des jets de vapeur jaillissent de ses oreilles. « Tu as une sale gueule », constate Schwarzenegger. Une gueule étrange, mais finalement pas si vilaine, presque attendrissante, et en plus cette créature sait rire…
Action, suspens et rigolade, tout ça est filmé et interprété comme s’il s’agissait d’une histoire sérieuse. Un vrai bon moment à passer avec Schwarzenegger et son monstre. Et aussi, si on y tient, avec un autre monstre plus redoutable, Bette Davis, plus hérissée, rousse et « coluchienne » que jamais dans Une Chance pas croyable d’Arthur Hiller. (…) »
(Colette Godard – Le Monde – Jeudi 20 août 1987)
Evidemment, l'emplacement et le ton des articles n’hésite pas à marquer la hiérarchie entre les goûts du critique et ce qu'on appelle « le peuple » (rappelons-le, le film est un gros succès populaire). Du coup, on constate avec une certaine fascination en quoi cette démarche élitiste entraîne une paralysie du bon sens. En effet, bien qu’on nous assure que ce film est crétin et que son scénario est mauvais, on s’aperçoit vite que la lecture la plus premier degré, la plus basique, la plus évidente de ce film, n’a même pas été assurée par le chroniqueur. Ainsi on découvre que, contrairement à ce que le « peuple » s'imaginait, le Predator n’est pas un extra-terrestre de la taille d'un basketteur doté d’une armure hautement technologique. Non ! Il est une « immense créature », un « géant » doté d’étranges pouvoirs. Sa vision thermique est un « pouvoir surnaturel » et en plus il a de la vapeur qui sort des oreilles ! Parfois, le chroniqueur tente aussi de montrer patte blanche et de prouver sa parfaite maîtrise du genre fantastique, en comparant par exemple la forme du Predator à celle de la créature de The Thing (oui, celle du film de Carpenter, qui précisément n’avait pas de forme !) et quelques lignes plus loin, il qualifie Nomads de SF nucléaire, prouvant qu’il n’a jamais vu le film. Mais le plus beau demeure la prophétie du magazine Studio, qui voit en Predator la fin de carrière de Schwarzenegger, sachant que c’est précisément ce film-ci qui, cette année-là, le placera sur la A-list et fera de lui l’acteur le mieux payé au monde durant près de dix ans. L’analyse des carrières de comédiens, c’est une des spécialités revendiquées de Studio.
Pour la prochaine, on ira se farcir Piège de Cristal. Et là vous risquez bien d’halluciner.
Rafik Djoumi

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Sonate
ven 31 jui 2009 23:35