Il y a quelques années déjà, en lisant un numéro du magazine DVDvision, je découvrais la critique courte mais féroce que mon collègue Gaël Golhen avait réservé au film La Mélodie du bonheur. Comme pas mal de monde, et notamment chez les cinéphiles, Gaël ne voyait dans le film de Robert Wise que schématisation infantile, niaiserie des chansons et sucrerie hollywoodienne. Sachant que le collègue était tout à fait ouvert à la critique, j’empoignais mon téléphone pour lui exprimer mon désaccord de fond (ça c’est mon côté vieux ronchon du Muppet Show ; encore heureux que je ne regarde pas la télé sinon on me trouverait chaque semaine dans le courrier des râleurs de Télé7Jours.) bref un désaccord, disais-je, qui ne portait pas tant sur le film lui-même que sur la façon de traiter une toute petite poignée de films particuliers à laquelle appartient La Mélodie du bonheur.
Je m’explique : Le film de Robert Wise fait partie des « all-time blockbusters ». Il est, en terme de spectateurs, le troisième film le plus vu de tous les temps. Devant lui sont positionnés les indétrônables Autant en emporte le vent et Star Wars. Et il se voit talonné de près par E.T., Les Dix commandements, Titanic et Les Dents de la mer.
Avant d'aller plus loin dans la démonstration, il nous faut d’emblée oublier ces notions de succès, ces annonces comparatives régulièrement faîtes par les médias (et largement guidées par les studios), et qui nous dispensent chaque mois des « records de fréquentation » et des « plus gros succès de tous les temps ». Ces annonces sont pour la plupart mensongères, et jouent avec l’inflation et la hausse de prix du billet pour brouiller les repères. En réalité, aucun film de cette dernière décennie n’a atteint ne serait-ce que la trentième place de cette liste des records si on s’en tient strictement au nombre de spectateurs.
Et j'insiste sur le fait que nous
parlons là de spectateurs, et pas d'argent ! Il est
important de mettre de côté le "business" et de se
concentrer sur "les gens" si l'on veut saisir la
particularité culturelle de ces films.
La Mélodie du bonheur,
Autant en emporte le vent,
Star Wars et compagnie ne sont pas des
succès ; ce ne sont pas des grands succès ;
ce ne sont pas des méga-succès de la mort qui
tue.
Non. Ces films sont des anomalies, des courts-circuits, des évènements improbables, et planétaires, dont l’ampleur a surpris (et souvent effrayé) leurs concepteurs.
Le public régulier des salles de cinéma ne représente pas la population d’un pays ; il n’en est qu’une portion. Si l’on nous indique que, dans un pays donné, un spectateur va en moyenne cinq fois par an au cinéma, il faut bien prendre en compte l’idée qu’il s’agit là d’une moyenne. Autrement dit, dans ce pays donné, pour tout spectateur qui va en salle dix fois par an, il faut en compter autant (en fait plus) qui vont au cinéma Zéro fois par an. Et pour peu que vos origines se situent dans la classe ouvrière, vous avez probablement autour de vous des exemples de personnes qui, pour des tas de raisons, ne vont jamais au cinéma.
Schématisons : pour obtenir un succès, il faut qu’une portion du « public régulier » aille voir votre film. Pour obtenir un grand succès, il faut qu’une quasi-majorité du « public régulier » aille voir votre film. Pour obtenir un méga succès, il vous faut dépasser la majorité du « public régulier » PLUS une portion qui retourne voir le film une deuxième fois. Pour obtenir un succès dément, il vous faut tout ce qui vient d’être cité PLUS la présence en salle de ces gens qui ne vont jamais au cinéma. Les films qui nous intéressent aujourd’hui réunissent toutes les conditions précitées et (c’est là qu’on atteint l’anomalie) même les gens qui ne vont jamais au cinéma y retournent une deuxième fois !
Vous connaissez peut-être un vague oncle, une vague marraine, qui ne vont jamais au cinéma. Et vous vous êtes peut-être demandé pourquoi ils étaient allés voir Titanic deux fois en salle. Voilà où se situe à mon sens tout le mystère qui entoure ces films : quelle force d’évocation particulière possèdent ces films pour que des gens qui se contrefichent royalement du cinéma, pour qui ce medium ne représente aucun intérêt, fassent l’effort d’aller voir un film en salle deux fois ?
Il faut se faire à
l'idée que ces films évoquent tout simplement
l’idée même de Cinéma au plus grand
nombre. Et qu’importe ici l’avis microcosmique des
critiques, des cinéphiles, des spécialistes en tous
genre. Lorsque l’on prononce le mot "Cinéma", il faut
croire que la grande majorité de l’humanité
voit d’abord défiler des images de Star
Wars, d'Autant en emporte le
vent, de Titanic oude
La Mélodie du bonheur.
L’impact
de leur iconographie sur l’inconscient collectif est
dramatique. A titre d'exemple, un pays comme l’Inde produit
chaque année des milliers de comédies musicales. Dans
pratiquement chacune d’entre elles, la rencontre amoureuse se
déroule dans un décor de montagnes suisses, au
mépris de toute logique géographique. Pourquoi ?
Parce que La Mélodie du bonheur a
imposé là-bas l’idée que le bonheur
avait précisément cette iconographie là, et
pas une autre. Ca nous fait tout de même un bon milliard de
personnes chez qui le film de Robert Wise est l’incarnation
définitive d’un concept donné, un film qui est
parvenu à imposer son imagerie dans une région
pourtant riche d'une iconographie et d'un symbolisme trois fois
millénaire.
A titre personnel, je n’ai jamais été particulièrement touché par ce film de Wise. Mais j’ai pu constater de mes yeux l’impact inexplicable qu’il provoquait chez d’autres personnes. J’ai vu fondre de joie devant ce film des individus qu'on imaginerait totalement imperméables à cette imagerie bucolique : des amateurs des délires hardcore de Tsukamoto, des fans des digressions philo de Chris Marker, des fondus du mysticisme de Tarkovski ou des expérimentations gothic-indus les plus violentes, je les ai vu taper des mains, sautiller comme des gosses, se transformer en barbe à papa et décider de revoir La Mélodie du bonheur trois fois en une semaine avec des larmes sur les joues. Force m’est de constater, donc, l’impact délirant de ce film déjà quadragénaire. Et face à un phénomène d’une telle ampleur et d’une telle longévité, on ne peut tout simplement pas se réfugier derrière les notions de kitsch, de vieillot, de sucré, de lourdaud et balayer ça d’un revers de main… pas quand on écrit sur le Cinéma en tous cas.
Voilà pourquoi je pense que ces films précis, ces "élus du peuple" sont à prendre avec des pincettes. Car dans leur cas, ce ne sont pas seulement des films que l’on manipule et sur lesquels on disserte. Ces films dépassent, et de très loin, le cadre de l'industrie filmique. Ils dépassent le cadre du "phénomène de société" puisqu'ils échappent à la fois aux circonstances et aux sociétés qui les ont fait naître. Leur capacité, maintes fois prouvée, à dépasser les frontières du temps, des nations et des classes sociales les fait carrément participer d'un Mystère cinématographique qui nous annonce quelque chose de l’humanité.
Oui, d'accord. Et alors ? Que nous dit-il ce "Mystère" ?
Je ne voudrais pas risquer de m'enfermer dans un schéma de pensée à sens unique, mais j’ai pourtant la conviction que seule la Mythologie, avec une majuscule, est susceptible de transpercer ainsi les couches de l’individualité et l’écorce des particularismes culturelles, pour directement aller frapper le tronc commun de l’Humanité. Je crois que, d’une façon ou d’une autre, avec ou sans la volonté de leurs créateurs, ces films ont précisément réussi cela.
Autant en emporte le vent nous raconte l’histoire d’une femme aux multiples visages contradictoires, à la fois jeune fille, maîtresse, épouse, garce, reine, intrigante, infirmière, combattante ; une femme aimée, respectée, détestée, protégée, surprise, malmenée, admirée, dominée puis victorieuse ; une femme qui oscille telle un pendule entre deux figures masculines complémentaires (qui semblent n’exister que par sa propre émanation). Nous la voyons perdre ses biens, traverser des flammes gigantesques, renaître dans la boue puis dans la sécheresse, nous la voyons aider à donner la vie puis perdre la vie de son propre enfant ; et surtout nous la voyons réaliser le lien imprescriptible qui la lie à la Terre (Tara : la résidence royale de la mythologie irlandaise, déjà suggérée par le nom de famille de l'héroïne) dans un final glorieux, face au Soleil et, littéralement, sous l’arbre du Monde. Je crois que le véritable nom de Scarlett O’Hara est à la fois Inanna, Ereshkigal, Aphrodite, Persephone, Demeter, Ishtar, Isis, Marie/Marie-Madeleine etc. et qu’elle a beaucoup à voir avec la Lune.

A
l’heure d’aujourd’hui, n’importe quel fan
de Star Wars est censé savoir que
l’écriture du script de George Lucas se fit sous la
haute influence des écrits de Joseph Campbell, et notamment
sa théorie du Monomythe, théorie selon laquelle le
parcours de tout héros fonctionnait selon une
mécanique précise, faîte d’étapes
récurrentes et plus ou moins ordonnées :
L’appel de l’aventure, Le refus de l’appel,
L’aide surnaturelle, Le passage du premier seuil, Le ventre
de la baleine, Le chemin des épreuves, La rencontre avec la
déesse, La femme tentatrice, La réunion au
père, L’Apothéose, Le don suprême, Le
refus du retour, La fuite magique, La délivrance venue de
l’extérieur, Le passage du seuil au retour, et enfin
Maître des deux mondes et libre devant la Vie. Non seulement
le film de Lucas a respecté ces étapes (au même
titre que Le Seigneur des Anneaux ou
Matrix plus près de nous), mais il
est parvenu à en transfigurer l’essence
mystérieuse dans un visuel et une narration qui
s’avérait particulièrement adaptée
à son époque.

J’imagine que cela pourrait en faire pouffer de rire certains, mais je ne suis pas loin de penser que La Mélodie du bonheur s’appelle en réalité La Montagne au Centre du Monde ; d’autres l’appelleraient la Montagne sacrée, le Mont Sinaï, l’Olympe, et si vous placez une croix en son sommet (ou mieux encore, une femme les bras en croix) elle devient paraît-il l’Axis Mundi, le Golgotha etc. Il ne me semble pas hasardeux que les enfants Von Trapp soient au nombre de 7, ni que Maria, la nonne plus spirituelle que toutes les nonnes, leur livre les secrets des sept notes qui mènent à la huitième qui n’est que la première. Je crois que la mystique pythagoricienne n’est pas loin, et que le destin des Von Trapp s’apparente à une Chute, lorsqu'ils finissent par quitter la montagne et "descendre" dans le monde des humains, un monde où en l'occurence sévissent les nazis, autrement dit un monde de la souffrance, indissociable de l’incarnation.

Cela a
déjà été plusieurs fois
remarqué; le film de Steven Spielberg
E.T. est une relecture du Nouveau
Testament :
l’histoire d’un être venu des cieux, capable de lire dans les cœurs et de guérir les blessures, dont les plus innocents deviennent les apôtres et font tout pour le protèger du regard de ceux qui jugent parce qu’ils ont peur ; un être de lumière, donc, qui sera d’une certaine façon « trahi » par l’apôtre dont il était le plus proche (en partageant avec lui sa déchéance physique et sa souffrance qui est le lot des hommes sur terre).
Bref il meurt ; il ressuscite ; il apparaît aux incrédules dans un nuage de fumée, une cape posée sur les épaules, les bras en croix et le cœur lumineux ; et enfin il remonte au ciel. Spielberg mêle discrètement à cela une symbolique plus volontiers hindouiste (le dernier geste d’E.T. envers Eliott) et va jusqu’à commanditer une affiche en référence ouverte au plafond de la chapelle Sixtine.
En théorie, je ne devrais pas trop me fouler pour vous prouver la teneur mythologique des Dix commandements, à moins que vous vous imaginiez que l’Ancien Testament est un extrait de journal du Vème siècle avant J.C.
Comme toutes
les oeuvres de James Cameron (à l’exception de
True Lies) le film
Titanic plonge ses racines dans les
prophéties, et plus particulièrement les
prophéties apocalyptiques. C’est un monde complet qui
nous y est présenté, entre son sommet de Montagne
où s'effectue la rencontre et où l'on crie sa
liberté les bras en croix (la proue avant du navire) et la
fournaise de ses Enfers (la salle des machines), un monde où
la société est composée de strates, de
classes, de limites, bref de division
("diyábolos") mais un monde qui malgré son apparence
éternelle et indestructible finira par voler en éclat
et s’écrouler sur lui-même. Les seuls survivants
possibles d’un tel naufrage, d'un tel Apocalypse, sont ceux
qui auront accompli l’intégralité du voyage
spirituel (du ciel à l'enfer, de la proue avant du navire
à la salle des machines) pour en sortir transformés,
c’est-à-dire animés d’un Amour
véritablement inconditionnel : deux êtres devenus Un,
aussi immortels dans la mort que ne le furent avant eux Tristan et
Yseult. L’homme du commun (Jack = Jean) s’unit au divin
(la Rose) pour devenir symbole d’éternité (un
diamant, le Cœur de l’Ocean). Ceux qui n’ont pas
eu l’opportunité d’accéder à cet
accomplissement iront au fond de la mer où une nouvelle
chance leur sera donnée (voir la position "angélique"
d'un corps de femme noyée sur lequel s'attarde James
Cameron). Mais ceux qui se sont tenus volontairement à
l’écart de l'Amour dériveront pour
l’éternité sur leurs petites embarcations. On
les appelle les Damnés.

Enfin je ne m’attarderais pas trop sur Les Dents de la mer, car je n’ai pas lu Moby Dick, que je connais très mal le mythe du Leviathan, et que pour l’heure ces figures me plongent dans la plus grande perplexité. Mais comme vous vous en doutez, leur présence se fait sentir avec insistance dans le film de Spielberg.
Bien sûr, des milliers d’autres films ont abordé ces thématiques, ont parcouru ces concepts et peut-être même, si l’on veut argumenter, l'ont-ils fait de façon plus juste ou plus jusqu’au-boutiste. Mais il se trouve que ce sont ces films-ci, ces "intouchables", qui ont su apporter cette contemplation du Mystère au public mondial. Comment ? Par quels mécanismes ? Pourquoi eux et pas les autres ? Ma foi, si je le savais…
Rafik Djoumi
J’espère que Gaël ne me tiendra pas rigueur de m’être servi de lui pour introduire cette démonstration.















Voilà.
La vie est belle des fois.
PS : Je précise, mais vous vous en doutez, qu'elle n'a évidemment jamais vu Jaws, car "c'est commercial".