Je fus une légende (Articles) posté le mercredi 19 décembre 2007 00:14

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Blog de rafik : Compagnon Geek, Je fus une légende

 

Ce que vous ne verrez PAS dans le nouveau film de Francis Lawrence avec Will Smith, Je suis une légende, qui sort aujourd’hui sur nos écrans, mérite au moins qu'on vous le raconte.

Et pour comprendre de quoi il en retourne, je vous invite à un petit flashback.

 

A l’origine de cette troisième adaptation du roman de Richard Matheson, on trouve le scénariste Mark Protosevich. Vers le milieu des années 90, ce dernier achève la rédaction d’un script qui, selon ses dires, lui aura coûté plusieurs années. L’œuvre n’a pas le temps de faire le tour des studios qu’elle est rapidement mise en option pour LA star du moment, Arnold Schwarzenegger. En 1997, Ridley Scott est envisagé pour mettre en scène le film (des rumeurs affirment que James Cameron aurait également été approché) mais le budget délirant qui nécessite d’être débloqué effraie le studio, et ce malgré des réécritures qui amputent déjà sérieusement le travail de Protosevich. Le film entre donc en « development hell », et se verra tour à tour confié à Rob Bowman, à Michael Bay, aux vedettes Michael Douglas et Tom Cruise etc. Le budget n’est pas seul responsable de ces hésitations. Au même titre que Crusades (l’autre projet inachevé de Schwarzenegger) I am Legend cumule les difficultés d’un film à la fois très cher, très dépressif, à la dernière demi-heure totalement amorale et aux accents horrifiques qui tendent éminemment vers la classification R-Rated (pour tout dire et donner une idée, le réalisateur parfait de ce script-ci aurait été John Carpenter). Bref, trop risqué.

Pour se reposer de plusieurs années de travail sur ce script, Mark Protosevich prend quelques vacances et gribouille une histoire sans prétention en quelques jours. Bien évidemment, ce petit gribouillage, intitulé The Cell, sera adapté à l’écran l’année même, avec Jennifer Lopez et sous la direction de Tarsem Singh. Y’en a qu’ont pas de bol.

Comme souvent dans les cas de « development hell », Schwarzenegger n’hésitera pas à reprendre à son compte une ou deux scènes qui lui ont plu, et notamment une baston homérique dans un métro lâché à toute allure qui finira dans l'arthritique La Fin des temps.

En 2004, la tête de studio Alan Horne confie le projet à la calamité ambulante qu’est Akiva Goldsman, le pourfendeur de projets ambitieux, l’anti-matière du métier de scénariste, auteur entre autres de ces chef-d’œuvre du renoncement, du calcul et de l’opportunisme que sont Batman Forever, Batman et Robin, Perdus dans l’Espace, Un Homme d’exception ou Le DaVinci Code. Akiva Goldsman, dont la langue a depuis longtemps viré au gris-mauve du fait de son travail intense de public-relation auprès des studios, reprend le script déjà atteint de Protosevich pour le passer à la moulinette médiamétrique, à la broyeuse d’étude de cœur de cible, bref il est chargé d’en faire un truc « convenable », à la mesure de ses précédents exploits.

 

Or, et c’est la raison d’être de ce texte, les remaniements du charlot ne concernent pas, loin de là, des révisions budgétaires. Elles attaquent méthodiquement le cœur du travail de Protosevich, et à travers lui le sens même de l’œuvre de Richard Matheson.

 

 

 

Last Man on Earth (1964) - Vincent Price a bien du mal à empêcher les beatniks de squatter sa cuisine

 

 

LE HEROS

 

Dans le script d’origine, Robert Neville est un ancien professeur d’Histoire. Son intérêt pour la découverte du vaccin « viragène » l’a mené à rencontrer directement le docteur Krippen. La fille de Neville est en effet atteinte de leucémie, et ce dernier espère la guérir par ce traitement. Ainsi, en plus d’être un supporter de la découverte qui va décimer l’humanité, Robert Neville est également celui qui a amené le poison dans sa propre famille. Lorsque le chaos s’emparera du pays, Neville découvrira que sa fille Grace est contaminée, et que sa femme Ellen, en cachette, nourrit la fille de son sang. Après la mort de sa fille, Neville assistera donc, impuissant, à la transformation de sa femme, et sera contraint de la tuer de ses propres mains.

Les connaissances poussées de Neville autour du viragène expliquent donc la présence d’un laboratoire dans le sous-sol de sa maison. Sa motivation à trouver un vaccin trouve sa source dans la culpabilité qui le ronge, véritable moteur de toutes ses actions

Akiva Goldsman fera de Robert Neville un militaire héroïque, qui pose fièrement en couverture du Time, et qui va malencontreusement perdre sa femme et sa fille dans un stupide accident d’hélico…

 

 

LES BAD GUYS

Dans le script d’origine, les vampires sont surnommés les « hemocytes » (en référence à des cellules présentes dans leur système immunitaire). La consumation de leur métabolisme les contraint à se nourrir de sang humain pour équilibrer leur taux de globules rouges. Bien qu’animés d’une rage (de vivre) et d’une force physique certaine, les hemocytes ont gardé toutes leurs facultés mentales. Ainsi, ils sont parvenus à construire en sous-sol des cités gigantesques, creusées verticalement dans la roche, qui les protègent de leur ennemi le Soleil. Nous découvrirons même en fin de parcours qu’ils ont conservé vivants de larges groupes d’humains « sains », qui leur servent de bétail et qui sont régulièrement saignés. Ainsi, la jeune femme apeurée que Robert Neville découvre un jour dans les rues désertes se présente comme une de ces têtes de bétail qui serait parvenu à s’enfuir (elle est en réalité en mission pour les hemocytes). Les hemocytes sont dont la civilisation dominante du monde où se déroule l’intrigue de I Am Legend. Les humains sont devenus des veaux, et Robert Neville n'y est qu'une étrange exception.

Akiva Goldsman fera des hemocytes des bêtes sauvages, pratiquement dénuées de toute faculté mentale, et qui communiquent par aboiements et grognements. Donc en gros des bestioles à dératiser sans état d’âme.

 

 

 

The Omega Man (1971) - Ben-hur, en santiags et Ray-ban, kiffe la musique classique et la folk. Du coup, il s'embrouille grave avec ses voisins, des albinos sans gêne adeptes de la fonk.

 

 

 

 

LA SCENE
 

Le script d’origine se déroule à San Francisco, dont les vastes environs ont été transformés en gigantesques charniers humains. La maison où réside Neville (et qui n’était pas à lui au temps des humains) a été choisie spécifiquement pour sa position stratégique. Dominant la cité du haut de la colline, éloignée des autres bâtisses, elle a été patiemment transformée en un véritable château fort. Neville a truffé les alentours d’explosifs, de pièges moyenâgeux, de douves où coule de l’acide. Dès le début de l’histoire, les hemocytes savent où réside Neville. Chaque nuit, ils tentent l’assaut de son château fort sous le commandement de leurs supérieurs; et chaque nuit Neville en défouraille une bonne vingtaine (souvenez-vous que le brave homme avait alors la stature de Schwarzy) avec une barbarie totalement décomplexée qui impressionne, voire effraie, ses ennemis. Neville dort donc très peu, et passe sa journée à poser des pièges et à dézinguer des nids d’hemocytes qui auraient eu le malheur de dormir trop près du sol.

Akiva Goldsman transfert l’intrigue à New York. Robert Neville vit dans une maison coquette dans un beau quartier. Il va louer ses films au video-club du coin, mais son DVD préféré c’est celui de Shrek.

 

 

LE TITRE

Nous arrivons là au cœur de la trahison.

Qu’il s’agisse du roman de Matheson ou du script de Protosevich, le titre « Je suis une légende » pose une question morale au lecteur-spectateur. Robert Neville est une légende, oui d’accord, mais aux yeux de qui ? En faisant de lui le dernier représentant de l’humanité, dans un monde passé aux mains des vampires, I Am Legend propose un choix crucial : vous laisserez-vous guider par votre empathie naturelle, et prendre fait et cause pour ce vaillant héros, simplement parce qu’il est un humain comme vous ? Ou bien choisirez-vous la voie de la logique, en considérant que l’humanité a fait son temps, et que la nouvelle étape d’évolution est représentée par les hemocytes ? Or, selon cette logique, Robert Neville n’est plus qu’un fantôme du passé, une aberration biologique doublée d’un serial killer.

Ainsi, dans le script de Mark Protosevich, Robert Neville refuse pendant les deux tiers de l’intrigue de laisser cette idée l’envahir. Un jour, en se prenant le pied dans son propre piège (une séquence conservée dans le film, mais dont le sens est profondément modifiée), il se retrouve la tête en bas, à contempler avec horreur le soleil qui se couche. Le script spécifie que nous voyons la scène de son point de vue, c’est-à-dire que nous voyons le soleil se coucher à l’envers, qui grimpe donc vers le haut de l’écran. C’est un signe à l’attention de Neville et du public. Ce monde est devenu le monde des hemocytes. En renversant littéralement notre point de vue, nous comprendrons que le soleil « se lève » dorénavant pour eux.

Bien évidemment, dans le film de Francis Lawrence, ce coucher de soleil est filmé à l’endroit.

 

 

 

 I am Legend (2007) - Un chien très humain défend son maître contre des humains devenus des chiens

 

 

Toujours dans ce script d’origine, suite à la trahison de la jeune fille, Robert Neville est finalement capturé par les hemocytes et traîné dans leur cité (que nous découvrons en même temps que lui). Ces derniers décident de le crucifier et de le scarifier (cf La Fin des temps) et placent sa haute croix bien en évidence au cœur de la cité. Des enfants hémocytes viennent jouer au bas de la croix, et s’amusent innocemment à attraper avec leur langue les gouttes de sang de Neville qui tombent du ciel, tel des flocons de neige. Plus important : Neville, tel un Christ-Antechrist, reçoit la visite silencieuse et quasi-pieuse de plusieurs familles hemocytes ; des femmes, des enfants, des vieillards. Il ne tarde pas à comprendre les raisons de leur présence. Ces familles ont toutes vues un de leur membre être décimé par Neville en personne. Elles sont venues constater de leurs yeux que la Bête avait été capturée. Le monstre, le cauchemar de leurs nuits, la « Légende Neville » a finalement été capturé par les plus courageux de leurs guerriers. En même temps que le spectateur, Robert Neville finit donc par comprendre ce qu’il est : un monstre, une légende. Il parvient finalement à se libérer alors que la cité est plongée dans le sommeil. Durant sa fuite, un enfant réveillé le surprend mais ne crie pas. Pour l’amadouer, Neville s’arrache la peau du doigt et le donne à sucer au petit vampire. Après ce bref instant « câlin », Neville remonte à la surface, retourne chez lui, s’arme de la tête au pied, et revient décimer la totalité de cette cité, hommes, femmes, enfants, sans la moindre crispation au visage. Car cette fois-ci, il ne le fait plus pour panser sa culpabilité ; il ne le fait plus par devoir envers une humanité disparue ; il le fait parce qu’il est « une Légende » !

 

Sans chercher à révéler la fin du film de Francis Lawrence, autant avouer tout de suite que cet aspect fondamental de l’histoire a été totalement annihilé, balayé, révisé et inversé par le traitement d’Akiva Goldsman. Au-delà de la trahison de fond avec le sens même du travail de Richard Matheson, nous laisserons au spectateur le soin de déduire les implications morales et politiques qui sont ainsi appuyées par le final de ce film… qui ne mérite du coup vraiment pas son titre.

 

Rafik Djoumi

 

 

Liens :

Le script d’origine

Extraits du premier storyboard, sur Movie Designs

 

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Tous les commentaires liés à l'article : Je fus une légende

  • MadEdd a posté :mercredi 02 juillet 2008 19:26

    Le scénar de la version avec scharzy semble plutôt bien...en tout cas plus proche du bouquin que le film de Lawrence...
  • Slim123 a posté :mardi 24 juin 2008 15:54

    " I am Legend (2007) - Un chien très humain défend son maître contre des humains devenus des chiens"

    Juste pour signaler qu'à aucun moment dans le film, il n'y'a d'humains devenus chiens. Ce sont des chiens qui ont été eux aussi contaminés qui attaquent Neville. ;)
  • Rafik a posté :mardi 04 mars 2008 11:30

    Stanislas : m'est avis que cette fin alternative aurait encore plus gêné le film (elle a probablement été testée sur un public d'ailleurs). Elle nous demande de ressentir subitement de la compassion pour des créatures avec lesquelles le spectateur n'a rien construit au préalable; et elles continuent à grogner comme des phacochères, ce qui ne facilite pas la chose (et d'ailleurs ce n'est pas de la compassion qu'on devrait ressentir à leur égard mais une force de "respect" distancé. Pas besoin d'en faire soudain des "gentils"). Sur le plan qualitatif, je ne ressens pas trop de différence entre cette fin (geignarde) et celle finalement choisie (revancharde), le film qui précède demeurant le même, avec ses lacunes et ses parti-pris.
    tout ça est bien sûr subjectif.
  • Stanislas a posté :lundi 03 mars 2008 23:59

    J'ai vu le film de Lawrence. Malheureusement je n'ai jamais lu le livre de Matheson (je sais inculte) et j'ai trouvé que la réalisation du père Lawrence c'était amélioré ( merci les fils de l'homme) et que le scripte sans être transcendant n'était pas si pourri. il y a néanmoins une fin alternative qui circule et qui elle voit les hemocytes comme une veritable evolution et qui imagine (entre guillemets) Robert Neville comme un serial killer. Impressions?
    http://fr.youtube.com/watch?v=VSG_oIfQ3j4
  • Pile-Poil a posté :lundi 07 janvier 2008 19:20

    Storyboards par Sylvain Despretz du ‘I Am Legend’ de Ridley Scott :
    http://www.nuclearburn.com/index2.html
  • Poppu a posté :dimanche 06 janvier 2008 14:01

    Post extrêmement intéressant et instructif, merci!!!
  • Spooky a posté :jeudi 03 janvier 2008 16:01

    Bonjour Rafik, c'est un ami amateur de vampires (et fondateur de vampirisme.com) qui m'a aiguillé vers ce blog. Je dois dire que j'étais un grand amateur de tes papiers dans Mad Movies, et que je t'avais un peu perdu de vue depuis...
    Ton article sur le script de Je suis une légende est très intéressant, mais on se rend compte qu'avec le script de départ le film aurait pu durer 3 heures... Est-ce une durée raisonnable pour un film d'horreur (je pense qu'on peut parler de film d'horreur dans ce cas) ? Je n'en suis pas sûr. Mais c'est vrai qu'il est dommage que le travail énorme de Protosevich ait été ainsi amputé, pire, réduit à une peau de chagrin, même si le film de Francis Lawrence est loin d'être mauvais. J'en parle un peu sur mon blog, d'ailleurs, mais de façon moins magistrale que toi.
  • Janto a posté :samedi 29 décembre 2007 13:57

    Bon ben j'ai enfin vu le film et effectivement le scénar' est horrible, mais légèrement compensé par la réal' de Lawrence qui réussit à rendre vraiment crédible l'univers du film, ainsi que deux-trois séquences qui contiennent une vraie tension.

    Je reviens juste sur les "bestioles à dératiser sans états d'âme". Dans la majorité du métrage, c'est effectivement le cas, des monstres inhumains et anonymes...sauf à un moment qui m'a d'ailleurs bien surpris.
    *SPOILER*
    Lors de la première confrontation avec les "zombies", y en a un qui sort la tête et regarde Smith avec rage et désespoir, et a même les yeux humides (pas content que l'autre ait tué ses copains donc).
    Fait étrange, lorsque Smith parle de ce fait dans son dictaphone, il dit que la créature a eu une réaction "dénuée d'humanité" (ou quelque chose comme ça, rapport au fait que la créature s'est volontairement exposée au soleil qui les brûle) alors qu'au contraire cette réaction m'est apparue comme très humaine, et du coup je me demande si ce petit morceau n'a pas été rajouté par la prod' (donc par Goldsman vu qu'il est producteur) pour effacer toute ambiguïté sur la nature des créatures...
  • Jemrys a posté :samedi 29 décembre 2007 01:34

    Je crois le principal a été dit, on assiste là à un pas trop mauvais film (quoique) mais à une adaptation totalement m***ique, pour rester poli, pauvre, pauvre Matheson, s’il savait.
    Pour ceux qui, tellement dégoutés, auraient eu la malchance de rater cette coquille monumentale, je vous la livre, attention spoiler : Lorsque l’on voit Neville se coucher dans sa baignoire, tout terrifié avec son fusil et son chien, on entend bien les vampires dehors, mais oh surprise, on apprend ensuite qu’ils sont à des kms et qu’ils ne savent pas du tout où habite notre cher Neville.
    Mais bon ça ce sont les joies d’une (ré-)écriture du scénario baclée, même pas finie alors que le tournage du film est commencé.
    On retiendra de cette histoire qu’après tant et tant de péripéthies, on arrive quand même à avoir « le film qui aurait dû rester une légende ».

    Bien amicalement, Jemrys.
  • mad mao a posté :mercredi 26 décembre 2007 20:37

    Trés bonne critique comme toujours (SLURP! Ca, c'est fait...) Le film est vraiment pas mal (Attendez ! Partez pas !) Une bonne petite série B. Comment ? Ca sort de la Warner ? Comment ? C'est vraiment Will Smith et pas un sosie ? Comment ? C'est tiré de Je suis une légende ? De Matheson ? On n'a pas dû lire le même livre alors.

    Vivement l'adaptation du vrai script alors ! Mais bon... Wait and See !

    Sinon, entièrement d'accord avec Germanico, surtout sur l'aspect barbare et épique, ainsi que sur les 80 %. J'ai l'impression que le script de Attila Goldsman tient sur la quatrième de couv' du bouquin tellement c'est simpl(et)ifié

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