Ce que vous ne verrez PAS dans le nouveau film de Francis Lawrence avec Will Smith, Je suis une légende, qui sort aujourd’hui sur nos écrans, mérite au moins qu'on vous le raconte.
Et pour comprendre de quoi il en retourne, je vous invite à un petit flashback.
A l’origine de cette troisième adaptation du roman de Richard Matheson, on trouve le scénariste Mark Protosevich. Vers le milieu des années 90, ce dernier achève la rédaction d’un script qui, selon ses dires, lui aura coûté plusieurs années. L’œuvre n’a pas le temps de faire le tour des studios qu’elle est rapidement mise en option pour LA star du moment, Arnold Schwarzenegger. En 1997, Ridley Scott est envisagé pour mettre en scène le film (des rumeurs affirment que James Cameron aurait également été approché) mais le budget délirant qui nécessite d’être débloqué effraie le studio, et ce malgré des réécritures qui amputent déjà sérieusement le travail de Protosevich. Le film entre donc en « development hell », et se verra tour à tour confié à Rob Bowman, à Michael Bay, aux vedettes Michael Douglas et Tom Cruise etc. Le budget n’est pas seul responsable de ces hésitations. Au même titre que Crusades (l’autre projet inachevé de Schwarzenegger) I am Legend cumule les difficultés d’un film à la fois très cher, très dépressif, à la dernière demi-heure totalement amorale et aux accents horrifiques qui tendent éminemment vers la classification R-Rated (pour tout dire et donner une idée, le réalisateur parfait de ce script-ci aurait été John Carpenter). Bref, trop risqué.
Pour se reposer de plusieurs années de travail sur ce script, Mark Protosevich prend quelques vacances et gribouille une histoire sans prétention en quelques jours. Bien évidemment, ce petit gribouillage, intitulé The Cell, sera adapté à l’écran l’année même, avec Jennifer Lopez et sous la direction de Tarsem Singh. Y’en a qu’ont pas de bol.
Comme souvent dans les cas de « development hell », Schwarzenegger n’hésitera pas à reprendre à son compte une ou deux scènes qui lui ont plu, et notamment une baston homérique dans un métro lâché à toute allure qui finira dans l'arthritique La Fin des temps.
En 2004, la tête de studio Alan Horne confie le projet à la calamité ambulante qu’est Akiva Goldsman, le pourfendeur de projets ambitieux, l’anti-matière du métier de scénariste, auteur entre autres de ces chef-d’œuvre du renoncement, du calcul et de l’opportunisme que sont Batman Forever, Batman et Robin, Perdus dans l’Espace, Un Homme d’exception ou Le DaVinci Code. Akiva Goldsman, dont la langue a depuis longtemps viré au gris-mauve du fait de son travail intense de public-relation auprès des studios, reprend le script déjà atteint de Protosevich pour le passer à la moulinette médiamétrique, à la broyeuse d’étude de cœur de cible, bref il est chargé d’en faire un truc « convenable », à la mesure de ses précédents exploits.
Or, et c’est la raison d’être de ce texte, les remaniements du charlot ne concernent pas, loin de là, des révisions budgétaires. Elles attaquent méthodiquement le cœur du travail de Protosevich, et à travers lui le sens même de l’œuvre de Richard Matheson.

Last Man on Earth (1964) - Vincent Price a bien du mal à empêcher les beatniks de squatter sa cuisine
LE HEROS
Les connaissances poussées de Neville autour du viragène expliquent donc la présence d’un laboratoire dans le sous-sol de sa maison. Sa motivation à trouver un vaccin trouve sa source dans la culpabilité qui le ronge, véritable moteur de toutes ses actions
Akiva Goldsman fera de Robert Neville un militaire héroïque, qui pose fièrement en couverture du Time, et qui va malencontreusement perdre sa femme et sa fille dans un stupide accident d’hélico…
LES BAD GUYS
Dans le script d’origine, les vampires sont surnommés les « hemocytes » (en référence à des cellules présentes dans leur système immunitaire). La consumation de leur métabolisme les contraint à se nourrir de sang humain pour équilibrer leur taux de globules rouges. Bien qu’animés d’une rage (de vivre) et d’une force physique certaine, les hemocytes ont gardé toutes leurs facultés mentales. Ainsi, ils sont parvenus à construire en sous-sol des cités gigantesques, creusées verticalement dans la roche, qui les protègent de leur ennemi le Soleil. Nous découvrirons même en fin de parcours qu’ils ont conservé vivants de larges groupes d’humains « sains », qui leur servent de bétail et qui sont régulièrement saignés. Ainsi, la jeune femme apeurée que Robert Neville découvre un jour dans les rues désertes se présente comme une de ces têtes de bétail qui serait parvenu à s’enfuir (elle est en réalité en mission pour les hemocytes). Les hemocytes sont dont la civilisation dominante du monde où se déroule l’intrigue de I Am Legend. Les humains sont devenus des veaux, et Robert Neville n'y est qu'une étrange exception.
Akiva Goldsman fera des hemocytes des bêtes sauvages, pratiquement dénuées de toute faculté mentale, et qui communiquent par aboiements et grognements. Donc en gros des bestioles à dératiser sans état d’âme.

LA SCENE
Le script d’origine se déroule à San Francisco, dont les vastes environs ont été transformés en gigantesques charniers humains. La maison où réside Neville (et qui n’était pas à lui au temps des humains) a été choisie spécifiquement pour sa position stratégique. Dominant la cité du haut de la colline, éloignée des autres bâtisses, elle a été patiemment transformée en un véritable château fort. Neville a truffé les alentours d’explosifs, de pièges moyenâgeux, de douves où coule de l’acide. Dès le début de l’histoire, les hemocytes savent où réside Neville. Chaque nuit, ils tentent l’assaut de son château fort sous le commandement de leurs supérieurs; et chaque nuit Neville en défouraille une bonne vingtaine (souvenez-vous que le brave homme avait alors la stature de Schwarzy) avec une barbarie totalement décomplexée qui impressionne, voire effraie, ses ennemis. Neville dort donc très peu, et passe sa journée à poser des pièges et à dézinguer des nids d’hemocytes qui auraient eu le malheur de dormir trop près du sol.
Akiva Goldsman transfert l’intrigue à New York. Robert Neville vit dans une maison coquette dans un beau quartier. Il va louer ses films au video-club du coin, mais son DVD préféré c’est celui de Shrek.
LE TITRE
Nous arrivons là au cœur de la trahison.
Qu’il s’agisse du roman de Matheson ou du script de Protosevich, le titre « Je suis une légende » pose une question morale au lecteur-spectateur. Robert Neville est une légende, oui d’accord, mais aux yeux de qui ? En faisant de lui le dernier représentant de l’humanité, dans un monde passé aux mains des vampires, I Am Legend propose un choix crucial : vous laisserez-vous guider par votre empathie naturelle, et prendre fait et cause pour ce vaillant héros, simplement parce qu’il est un humain comme vous ? Ou bien choisirez-vous la voie de la logique, en considérant que l’humanité a fait son temps, et que la nouvelle étape d’évolution est représentée par les hemocytes ? Or, selon cette logique, Robert Neville n’est plus qu’un fantôme du passé, une aberration biologique doublée d’un serial killer.
Ainsi, dans le script de Mark Protosevich, Robert Neville refuse pendant les deux tiers de l’intrigue de laisser cette idée l’envahir. Un jour, en se prenant le pied dans son propre piège (une séquence conservée dans le film, mais dont le sens est profondément modifiée), il se retrouve la tête en bas, à contempler avec horreur le soleil qui se couche. Le script spécifie que nous voyons la scène de son point de vue, c’est-à-dire que nous voyons le soleil se coucher à l’envers, qui grimpe donc vers le haut de l’écran. C’est un signe à l’attention de Neville et du public. Ce monde est devenu le monde des hemocytes. En renversant littéralement notre point de vue, nous comprendrons que le soleil « se lève » dorénavant pour eux.
Bien évidemment, dans le film de Francis Lawrence, ce coucher de soleil est filmé à l’endroit.

I am Legend (2007) - Un chien très humain défend son maître contre des humains devenus des chiens
Toujours dans ce script d’origine, suite à la trahison de la jeune fille, Robert Neville est finalement capturé par les hemocytes et traîné dans leur cité (que nous découvrons en même temps que lui). Ces derniers décident de le crucifier et de le scarifier (cf La Fin des temps) et placent sa haute croix bien en évidence au cœur de la cité. Des enfants hémocytes viennent jouer au bas de la croix, et s’amusent innocemment à attraper avec leur langue les gouttes de sang de Neville qui tombent du ciel, tel des flocons de neige. Plus important : Neville, tel un Christ-Antechrist, reçoit la visite silencieuse et quasi-pieuse de plusieurs familles hemocytes ; des femmes, des enfants, des vieillards. Il ne tarde pas à comprendre les raisons de leur présence. Ces familles ont toutes vues un de leur membre être décimé par Neville en personne. Elles sont venues constater de leurs yeux que la Bête avait été capturée. Le monstre, le cauchemar de leurs nuits, la « Légende Neville » a finalement été capturé par les plus courageux de leurs guerriers. En même temps que le spectateur, Robert Neville finit donc par comprendre ce qu’il est : un monstre, une légende. Il parvient finalement à se libérer alors que la cité est plongée dans le sommeil. Durant sa fuite, un enfant réveillé le surprend mais ne crie pas. Pour l’amadouer, Neville s’arrache la peau du doigt et le donne à sucer au petit vampire. Après ce bref instant « câlin », Neville remonte à la surface, retourne chez lui, s’arme de la tête au pied, et revient décimer la totalité de cette cité, hommes, femmes, enfants, sans la moindre crispation au visage. Car cette fois-ci, il ne le fait plus pour panser sa culpabilité ; il ne le fait plus par devoir envers une humanité disparue ; il le fait parce qu’il est « une Légende » !
Sans chercher à révéler la fin du film de Francis Lawrence, autant avouer tout de suite que cet aspect fondamental de l’histoire a été totalement annihilé, balayé, révisé et inversé par le traitement d’Akiva Goldsman. Au-delà de la trahison de fond avec le sens même du travail de Richard Matheson, nous laisserons au spectateur le soin de déduire les implications morales et politiques qui sont ainsi appuyées par le final de ce film… qui ne mérite du coup vraiment pas son titre.
Rafik Djoumi
Liens :
Extraits du premier storyboard, sur Movie
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