1993 : le cinéma français vit à l’heure des accords du GATT et de « l’exception culturelle ». Les américains font pression pour que films et séries soient considérés comme des produits et tombent sous la régulation marchande et le jeu de la concurrence; les français résistent afin de faire reconnaître la nécessité d’une culture protégée par l’Etat et par ses subventions. Dans les pages du Monde ou d’autres prestigieux quotidiens, plusieurs acteurs proéminents de l’industrie du cinéma français interviennent afin d’expliquer aux lecteurs les différences philosophiques fondamentales qui séparent le film Jurassic Park (co-produit par Satan et Dark Vador) et le film Germinal (une collaboration entre Gandhi, Vercingétorix et Sainte Thérèse de Lisieux). Il est à noter que c’est durant cette année même que les projets Starwatcher et 20 000 Lieues sous les mers vont se casser la gueule, abandonnés de tous, soulignant, si besoin était, en quoi cette industrie française est plus préoccupée par le financement étatique de son conservatisme (un siècle sépare Zola de Crichton tout de même) plutôt que par l'aventure créative et le financement du cinéma de demain. (ouais mec ! ceci est un blog partial et militant)

Comme beaucoup de ses compatriotes de l'époque, le Ministre de la Culture Jacques Toubon voit les américains comme des crétins de texans avec des chapeaux de cow-boys aveuglés par les bénéfices et manquant cruellement de ce raffinement intellectuel qui caractérise la nation du Coq. Tout en se frottant les mains, le Ministre signe avec plusieurs majors américaines un contrat prévoyant l’achat, le doublage en anglais et la distribution à grande échelle de films français sur le territoire américain. A l’annonce de son coup d’éclat dans l’hémicycle de la Sorbonne, le réalisateur Jean-Jacques Annaud (qui, lui, connaît un peu mieux les américains) se fout de la gueule du Ministre en public (j'y étais) et lui raconte par le menu comment ces majors vont l’entuber :
à l’époque, il faut le savoir, les
films américains sont tous distribués en France par
des distributeurs locaux (CIC, Gaumont etc.), et une partie des
recettes de ces films en salle vont directement dans les caisses de
l’Etat financer l’industrie culturelle française
(quoi ? l’argent gagné par
Jurassic Park permet de financer le prochain
Claude Berri ? Mais non voyons ; c’est
forcément faux puisque les médias français ne
donnent pas cette information !). Les studios
américains supportent donc difficilement d’être
considérés comme les rapaces du coin, alors que leur
production finance très largement le cinéma
français, et tant qu’à jouer les
méchants, autant qu’ils récupèrent un
peu leur mise. Jean Jacques Annaud explique donc à Jacques
Toubon le processus (je cite de mémoire) :
« Ils vont ouvrir des succursales en France afin de
pouvoir faire les doublages de ces films français. Ils vont
en sortir trois ou quatre aux Etats-Unis, sur un énorme
circuit disproportionné, prouvant qu’ils respectent
leurs engagements. Forcément, ces sorties vont être
des catastrophes financières ; et ils vous soumettront
les chiffres pour vous montrer que, malgré leur bonne
intention, ces films français ne marchent pas chez eux. En
attendant, et grâce à vous, ils auront pu ouvrir leur
succursale en France. » Ainsi, pendant que les
médias français jouent au village
d’Astérix et collent le mot
« résistance » dans tous les coins,
les grandes majors américaines s’installent
tranquillement sur Paris (Disney, Warner, Columbia TriStar
etc.)
Depuis 1989, Disney co-finançait deux
studios d’animation en Europe, le premier à Londres et
le second à Montreuil.
En 1994, suite à la porte ouverte par la bourde de Toubon, ce studio de Montreuil, Brizzi Films, créé par Gaëtan et Paul Brizzi, est totalement intégré à la major américaine et devient Walt Disney Feature Animation France.
La capacité de cette
structure française est d’abord testée sur des
projets de seconde zone du studio (Dingo et
Max, La Bande à
Picsou) puis, face
au résultat et au rendu encourageant, elle prend
vite part à l’élaboration des projets majeurs
(Le Bossu de Notre Dame,
Hercule, une énorme partie de
Tarzan). A travers cette structure,
Disney va profiter de l’énorme potentiel
d’animateurs français et européens qu’une
industrie complètement à l’Ouest sous-emploie
depuis des années.
Lorsque Jeffrey Katzenberg quitte son poste de directeur d’animation de Disney, pour aller fonder le studio Dreamworks, en compagnie de Steven Spielberg et de David Geffen, il n’oublie pas ce potentiel qu’il a découvert en France. Très vite, les français représenteront la deuxième nationalité au département d’animation de Dreamworks.
Eric ‘Bibo’ Bergeron grimpe au poste de réalisateur sur La Route d’El Dorado et Gang de requins ; Guillaume Aretos se charge du design de Shrek ; Luc Desmarchelier de celui du Prince d’Egypte et de Spirit etc.
En quelques années, donc, « l’exception culturelle » semble avoir eu pour principal effet l’exil culturel. Demeurés insensibles aux sirènes marchandes de ces salopiots d’Hollywood (avec leurs Toy Story et leurs 1001 Pattes créés par des ordinateurs et qui font rien qu’à écrabouiller l’imaginaire des enfants), les producteurs français vont vaillamment résister, en décidant d’offrir à leur public du Culturel familial, dont toute l’ambition pourrait être résumée en deux noms : National Geographic !
Rien de tel en effet que des zanimaux pour séduire
les tout-petits ; et rien de tel
qu’un bonne louchée de documentarisme éco-bobo
pour séduire leurs parents. Coup sur coup, trois projets de
long-métrage franco-français vont trouver du
financement : Kirikou et la
sorcière (1998) de Michel Ocelot, histoire
d’un petit africain qui court partout (*) et qui va
connaître un énorme succès public et critique,
immédiatement suivi de Hanuman
(1998) de Fred Fougea, mélange de live et
d’anim’ produit chèrement par Gaumont et mettant
en scène des singes dans les temples
indiens, une gamelle incommensurable ; et enfin
Le Château des singes (1999) de
Jean-François Laguionie, co-prod franco-anglo-allemande au
design abominable, qui met également en scène des
singes et que Télérama recommande vivement. Les trois
films participent d’une vague plus large
« d’aventure familiale exotique » qui
va contaminer les écrans français pour un bout de
temps (Himalayah, Le Dernier
trappeur, La Balade des
éléphants,
Samsara, La Vallée des
fleurs, Deux frères)
et culminer en 2002 avec l’échec cinglant du long
métrage animé Corto Maltese et la cour
secrète des arcanes, co-prod
franco-italo-japonaise en partie dessinée par les habituels
sous-traitants coréens, d’une raideur et d’une
laideur à faire frémir le défunt Jean
Image.



Au tournant du siècle, le dessin animé
traditionnel américain cumule les échecs plus ou
moins justifiés (si l’on excepte le sacrifice stupide
du Géant de fer, on ne pleurera
pas sur Excalibur l’épée
magique ou Le Prince
d’Egypte) alors que les productions 3D de Pixar
et de PDI confirment leur domination du box-office.
Déjà, on entend parler d’un abandon progressif
de la 2D. En France, l’idée même de tenter
l’aventure du long métrage en 3D apparaît comme
une absurdité aux yeux de financiers qui n’ont pour la
plupart jamais entendu parler des projets avortés de Moebius
ou de Didier Pourcel. Alors que la crise s’annonce au niveau
international pour l’industrie de la 2D, le studio Disney de
Montreuil concentre ses efforts sur le sketch de Gaëtan et
Paul Brizzi pour Fantasia 2000. Concluant
le métrage sur une adaptation de L’Oiseau de
feu de Stravinsky, le sketch des frenchies
s’avère sans aucun doute le plus beau du
métrage. Les artistes du studio génèrent un
impeccable mariage entre 2D et 3D, ainsi qu'un mélange
subtil entre l’héritage disneyen, la précision
naturaliste de Ghibli et une certaine « french
touch » .
Malheureusement, l’échec de Fantasia 2000 sonne aux Etats-Unis le glas d’une restructuration redoutée du monde de l'animation, et condamne à terme le studio français de Montreuil malgré ces preuves accablantes de compétence.
A suivre

Rafik Djoumi
(*) petit apparté : c’est durant mes cours d’histoire à l’école que j’ai croisé les planches d’une bande dessinée de propagande fasciste des années 30, en faveur de l’invasion de l’Ethiopie par les troupes de Mussolini, et qui mettait en scène un « piccolo negro » dont le graphisme était incroyablement similaire à Kirikou. Je suis sûr que tout cela résulte du pur hasard, mais notons qu’en l’occurrence ce hasard est plutôt fâcheux…















J'en ai les larmes aux yeux! Merci, merci!
Je n'y croyais pas du tout ( aidé en cela par une campagne marketing vraiment naze à base de B-A débile et autre affiche promettant un spectacle pour enfant de 7 ans maxi, sans compter le souvenir du chef-d'oeuvre Lambertien ) et résultat, une énorme claque cinématographique pleine de sang, de sexe et de fureur !!! Merci messieurs Zemekis, Gaiman et Avary et toute les autres personnes qui ont contribué à pareille date ( osons l'affirmer ! ) dans l'histoire de notre médium adoré.
P.S : au passage, thanks Rafik pour ce blog et également special big up au sieur Bordas pour ces géniaux articles concernant l'affaire Pellicano ( très instructif compte-rendu d'une affaire sordide, palpitante et tristement pleine de conséquences pour the last maverick in the industry ), l'Ennemi Intime, Beowulf...
Keep on the good work guys !