Destins animés (partou) (Dossiers) posté le jeudi 15 novembre 2007 15:15

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Résumé de l’épisode précédent : Durant près de dix ans, la France forme techniciens et animateurs aux nouvelles technologies 3D. Deux projets de long métrage en images de synthèse, Starwatcher et 20 000 Lieues sous les mers, sont lancés, puis subitement abandonnés faute de producteurs.

 

1993 : le cinéma français vit à l’heure des accords du GATT et de « l’exception culturelle ». Les américains font pression pour que films et séries soient considérés comme des produits et tombent sous la régulation marchande et le jeu de la concurrence; les français résistent afin de faire reconnaître la nécessité d’une culture protégée par l’Etat et par ses subventions. Dans les pages du Monde ou d’autres prestigieux quotidiens, plusieurs acteurs proéminents de l’industrie du cinéma français interviennent afin d’expliquer aux lecteurs les différences philosophiques fondamentales qui séparent le film Jurassic Park (co-produit par Satan et Dark Vador) et le film Germinal (une collaboration entre Gandhi, Vercingétorix et Sainte Thérèse de Lisieux). Il est à noter que c’est durant cette année même que les projets Starwatcher et 20 000 Lieues sous les mers vont se casser la gueule, abandonnés de tous, soulignant, si besoin était, en quoi cette industrie française est plus préoccupée par le financement étatique de son conservatisme (un siècle sépare Zola de Crichton tout de même) plutôt que par l'aventure créative et le financement du cinéma de demain. (ouais mec ! ceci est un blog partial et militant)

 

 

1993 : L'année de tous les dinosaures

 

Comme beaucoup de ses compatriotes de l'époque, le Ministre de la Culture Jacques Toubon voit les américains comme des crétins de texans avec des chapeaux de cow-boys aveuglés par les bénéfices et manquant cruellement de ce raffinement intellectuel qui caractérise la nation du Coq. Tout en se frottant les mains, le Ministre signe avec plusieurs majors américaines un contrat prévoyant l’achat, le doublage en anglais et la distribution à grande échelle de films français sur le territoire américain. A l’annonce de son coup d’éclat dans l’hémicycle de la Sorbonne, le réalisateur Jean-Jacques Annaud (qui, lui, connaît un peu mieux les américains) se fout de la gueule du Ministre en public (j'y étais) et lui raconte par le menu comment ces majors vont l’entuber :

à l’époque, il faut le savoir, les films américains sont tous distribués en France par des distributeurs locaux (CIC, Gaumont etc.), et une partie des recettes de ces films en salle vont directement dans les caisses de l’Etat financer l’industrie culturelle française (quoi ? l’argent gagné par Jurassic Park permet de financer le prochain Claude Berri ? Mais non voyons ; c’est forcément faux puisque les médias français ne donnent pas cette information !). Les studios américains supportent donc difficilement d’être considérés comme les rapaces du coin, alors que leur production finance très largement le cinéma français, et tant qu’à jouer les méchants, autant qu’ils récupèrent un peu leur mise. Jean Jacques Annaud explique donc à Jacques Toubon le processus (je cite de mémoire) : « Ils vont ouvrir des succursales en France afin de pouvoir faire les doublages de ces films français. Ils vont en sortir trois ou quatre aux Etats-Unis, sur un énorme circuit disproportionné, prouvant qu’ils respectent leurs engagements. Forcément, ces sorties vont être des catastrophes financières ; et ils vous soumettront les chiffres pour vous montrer que, malgré leur bonne intention, ces films français ne marchent pas chez eux. En attendant, et grâce à vous, ils auront pu ouvrir leur succursale en France. » Ainsi, pendant que les médias français jouent au village d’Astérix et collent le mot « résistance » dans tous les coins, les grandes majors américaines s’installent tranquillement sur Paris (Disney, Warner, Columbia TriStar etc.)

 

Depuis 1989, Disney co-finançait deux studios d’animation en Europe, le premier à Londres et le second à Montreuil.

En 1994, suite à la porte ouverte par la bourde de Toubon, ce studio de Montreuil, Brizzi Films, créé par Gaëtan et Paul Brizzi, est totalement intégré à la major américaine et devient Walt Disney Feature Animation France.

La capacité de cette structure française est d’abord testée sur des projets de seconde zone du studio (Dingo et Max, La Bande à Picsou) puis, face au résultat et au rendu encourageant, elle prend vite part à l’élaboration des projets majeurs (Le Bossu de Notre Dame, Hercule, une énorme partie de Tarzan). A travers cette structure, Disney va profiter de l’énorme potentiel d’animateurs français et européens qu’une industrie complètement à l’Ouest sous-emploie depuis des années.

Lorsque Jeffrey Katzenberg quitte son poste de directeur d’animation de Disney, pour aller fonder le studio Dreamworks, en compagnie de Steven Spielberg et de David Geffen, il n’oublie pas ce potentiel qu’il a découvert en France. Très vite, les français représenteront la deuxième nationalité au département d’animation de Dreamworks.

Eric ‘Bibo’ Bergeron grimpe au poste de réalisateur sur La Route d’El Dorado et Gang de requins ; Guillaume Aretos se charge du design de Shrek ; Luc Desmarchelier de celui du Prince d’Egypte et de Spirit etc.

 

En quelques années, donc, « l’exception culturelle » semble avoir eu pour principal effet l’exil culturel. Demeurés insensibles aux sirènes marchandes de ces salopiots d’Hollywood (avec leurs Toy Story et leurs 1001 Pattes créés par des ordinateurs et qui font rien qu’à écrabouiller l’imaginaire des enfants), les producteurs français vont vaillamment résister, en décidant d’offrir à leur public du Culturel familial, dont toute l’ambition pourrait être résumée en deux noms : National Geographic !

Rien de tel en effet que des zanimaux pour séduire les tout-petits ; et  rien de tel qu’un bonne louchée de documentarisme éco-bobo pour séduire leurs parents. Coup sur coup, trois projets de long-métrage franco-français vont trouver du financement : Kirikou et la sorcière (1998) de Michel Ocelot, histoire d’un petit africain qui court partout (*) et qui va connaître un énorme succès public et critique, immédiatement suivi de Hanuman (1998) de Fred Fougea, mélange de live et d’anim’ produit chèrement par Gaumont et mettant en scène des singes dans les temples indiens, une gamelle incommensurable ; et enfin Le Château des singes (1999) de Jean-François Laguionie, co-prod franco-anglo-allemande au design abominable, qui met également en scène des singes et que Télérama recommande vivement. Les trois films participent d’une vague plus large « d’aventure familiale exotique » qui va contaminer les écrans français pour un bout de temps (Himalayah, Le Dernier trappeur, La Balade des éléphants, Samsara, La Vallée des fleurs, Deux frères) et culminer en 2002 avec l’échec cinglant du long métrage animé Corto Maltese et la cour secrète des arcanes, co-prod franco-italo-japonaise en partie dessinée par les habituels sous-traitants coréens, d’une raideur et d’une laideur à faire frémir le défunt Jean Image.

 

 

 

Au tournant du siècle, le dessin animé traditionnel américain cumule les échecs plus ou moins justifiés (si l’on excepte le sacrifice stupide du Géant de fer, on ne pleurera pas sur Excalibur l’épée magique ou Le Prince d’Egypte) alors que les productions 3D de Pixar et de PDI confirment leur domination du box-office. Déjà, on entend parler d’un abandon progressif de la 2D. En France, l’idée même de tenter l’aventure du long métrage en 3D apparaît comme une absurdité aux yeux de financiers qui n’ont pour la plupart jamais entendu parler des projets avortés de Moebius ou de Didier Pourcel. Alors que la crise s’annonce au niveau international pour l’industrie de la 2D, le studio Disney de Montreuil concentre ses efforts sur le sketch de Gaëtan et Paul Brizzi pour Fantasia 2000. Concluant le métrage sur une adaptation de L’Oiseau de feu de Stravinsky, le sketch des frenchies s’avère sans aucun doute le plus beau du métrage. Les artistes du studio génèrent un impeccable mariage entre 2D et 3D, ainsi qu'un mélange subtil entre l’héritage disneyen, la précision naturaliste de Ghibli et une certaine « french touch » .

Malheureusement, l’échec de Fantasia 2000 sonne aux Etats-Unis le glas d’une restructuration redoutée du monde de l'animation, et condamne à terme le studio français de Montreuil malgré ces preuves accablantes de compétence.

 
A suivre

 

 


 

Rafik Djoumi

 

(*) petit apparté : c’est durant mes cours d’histoire à l’école que j’ai croisé les planches d’une bande dessinée de propagande fasciste des années 30, en faveur de l’invasion de l’Ethiopie par les troupes de Mussolini, et qui mettait en scène un « piccolo negro » dont le graphisme était incroyablement similaire à Kirikou. Je suis sûr que tout cela résulte du pur hasard, mais notons qu’en l’occurrence ce hasard est plutôt fâcheux…

 

 

dessin de préproduction de la Firebird Suite de Fantasia 2000 

 

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Tous les commentaires liés à l'article : Destins animés (partou)

  • L'Empaleur a posté :jeudi 22 novembre 2007 00:15

    Juste histoire de "go with the flow", je ressors à peine de Beowulf et, foutre dieu, quelle tuerie !!!
    Je n'y croyais pas du tout ( aidé en cela par une campagne marketing vraiment naze à base de B-A débile et autre affiche promettant un spectacle pour enfant de 7 ans maxi, sans compter le souvenir du chef-d'oeuvre Lambertien ) et résultat, une énorme claque cinématographique pleine de sang, de sexe et de fureur !!! Merci messieurs Zemekis, Gaiman et Avary et toute les autres personnes qui ont contribué à pareille date ( osons l'affirmer ! ) dans l'histoire de notre médium adoré.

    P.S : au passage, thanks Rafik pour ce blog et également special big up au sieur Bordas pour ces géniaux articles concernant l'affaire Pellicano ( très instructif compte-rendu d'une affaire sordide, palpitante et tristement pleine de conséquences pour the last maverick in the industry ), l'Ennemi Intime, Beowulf...
    Keep on the good work guys !
  • Elego a posté :dimanche 18 novembre 2007 19:09

    Kaena c'est sûrement pour le prochain article, on se rapproche des années 2000 là, donc logiquement dans le prochain y aura Kaena, les triplettes, Renaissances & co
  • Lord-of-babylon a posté :dimanche 18 novembre 2007 12:12

    hé alors pas un mot sur Kaena ?

    (pas que je m'en plaigne ce fut quand même une de mes pire séance de ma vie mais il semble quand même que ce film soit l'exception de ton texte non ?)
  • Elego a posté :dimanche 18 novembre 2007 11:58

    Aaaaah Hanuman ! Je me rappelle encore sortant de la séance disant fièrement "eh ben c'était nul hein" (suivi d'une beigne monumentale de ma môman par ailleurs).
    Rah la la... *souvenir émouvant*

    Sinon une qualité dans les articles qui ne faiblit pas, j'attend la suite avec impatience !
  • Corenaïr a posté :vendredi 16 novembre 2007 20:14

    Sinon (hou le double post) la remarque de Bordas m'a fait penser au buzz du film "Indigènes" : il m'a suffit de voir un reportage au JT, ou même juste d'écouter la radio pour comprendre qu'il s'agissait moins d'un film que d'une leçon d'éducation civique. Plus (ou pire) qu'à du moralisme, cette tendance me semble surtout obéir à une idéologie qui voudrait que l'art doive servir à quelque chose.
  • Corenaïr a posté :vendredi 16 novembre 2007 15:30

    Gargl. Pitié Raf : pas de papier ! Rien que les 5 lignes que tu a écrites sur Mad m'ont fait saliver comme un raton-laveur boulimique.
  • arnaud bordas a posté :vendredi 16 novembre 2007 14:51

    Perso, ce qui me gonfle gravement dans l'animation française actuelle, c'est ce côté "catéchisme humanitaire subventionné". Une tendance dont Kirikou est clairement le porte-étendard et dont l'objectif avoué est d'inculquer les valeurs du monde libre à la France d'en bas. La télé française, sous l'impulsion directe de Jack Lang, s'est fait formater de la même manière à la fin des années 80, avec la création de séries "citoyennes" comme Navarro ou L'Instit'. Rien n'a changé depuis et tout ça participe du même esprit, qui préfère mettre en boîte (plus ou moins bien) des productions diffusables à l'école lors du cours d'instruction civique plutôt que de raconter des histoires. En bref, ne les faites pas rêver, donnez-leur plutôt de belles petites leçons de morale bien édifiantes. Je ne dis pas que les choses ne bougent pas actuellement mais il y a encore sans doute du chemin à faire pour se débarasser de cet exécrable moralisme qui plombe la production française.

    Sinon, Raf, à quand un papier sur Beowulf ? Je viens de voir le film et c'est tout simplement, en ce qui me concerne, LE film de l'année. Rarement (jamais ?) un bouleversement technologique aura été véhiculé par une oeuvre aussi belle, aussi intelligente, aussi prenante. Merci Monsieur Zemeckis.
  • Rémi a posté :jeudi 15 novembre 2007 22:50

    Pas d'accord sur Kirikou, même si ce n'est pas le fleuron d'une animation fluide et classieuse, je trouve le scénario plutôt intelligent, ayant le mérite d'aller à contre-courant d'une bonne morale familiale coutumière à une certaine production française (la fin est le contre exemple de ce que fera Burton avec les Noces Funèbres, par exemple...) De plus, les refèrences à Rousseau (le peintre) sont plutôt agreables. Pour le coup, c'est ton apparté qui s'avère facheuse (si à chaque fois qu'on montre un noir courir vite ça fait écho à une b.d de propagande, on peut pas faire grand chose non plus...)
    Sinon putain de blog, continue.
  • Germanico a posté :jeudi 15 novembre 2007 16:11

    coproduit par Satan et Dark Vador.... J'en ai les larmes aux yeux! Merci, merci!

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