Plus long que prévu, cet article a été divisé en plusieurs parties et agrémenté d’un cliffhanger au niveau de son climax. Merci de votre compréhension.
Le Festival de Cannes de cette
année a vu naître le succès
mérité du film de Vincent Paronnaud et
Marjane Satrapi,
Persépolis, une œuvre qui
pouvait se targuer d’essayer une approche particulière
de l’animation, mêlant la chronique, la politique, un
certain esprit « comic-strip » et
répondant véritablement à la mention
« tout public » qu’on interprète
souvent de travers. L’an dernier, le film de Christian
Volckman Renaissance, un pari
technologique et esthétique assumé, a connu un
début de carrière encourageant avant de perdre son
souffle, la faute à un script qui, semble-t-il, n’a
pas convaincu ces premiers spectateurs. Mais au-delà des
faiblesses respectives et des destins commerciaux de ces deux
œuvres, tout le monde semble s’être mis
d’accord sur la noblesse de leur note
d’intention : créer des œuvres
d’animation à part, qui ne cherchent pas à
piétiner des plates-bandes sqauttées par les studios
américains, ou à tomber dans l’infantilisme
télévisuel de certains aînés
surmédiatisés et portés en exemple (je ne vais pas déverser mon fiel tout à fait
personnel envers Jean Image et Michel Ocelot, ce n’est pas le
sujet de cette news)
Mais si l’on épluche la couverture médiatique réservée à Renaissance ou à Persépolis, on sera surpris par le silence radio dans lequel furent tenus certains de ses producteurs.

Au générique de
Renaissance, par exemple, on trouve
l’étonnant Jake Eberts, ancien associé de David
Putnam qui, à l’époque de la Goldcrest Films,
était perçu comme l’un des sauveurs du
cinéma anglais grâce à des succès
publics et critiques tels que Gandhi,
Les Chariots de feu ou La
Déchirure, et qui fut également un des
noms clés derrière des projets risqués tels
que Le Nom de la rose, Les
Aventures du Baron de Munchausen, Danse
avec les loups et j’en passe.
Dans le générique de Persépolis se cache une dame du nom de Kathleen Kennedy, qui a déjà produit, géré ou initié, quantité de petits films sympathiques tels que E.T., Jurassic Park, Gremlins, Retour vers le futur 2, Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, Les Nerfs à vif, La liste de Schindler, Sixième Sens, Signes,A.I., La Guerre des mondes et tout plein d’autres curiosités du même acabit.
Il se peut fort bien que Jake Eberts ou Kathleen Kennedy
aient eux-mêmes souhaité rester dans l’ombre,
conscients des réflexes cocardiers des français (et
des européens en général) qui risqueraient de
se détourner d’une œuvre française
s’ils découvraient qu’elle est en partie
soutenue par de vilains producteurs du vilain nollywood (Depuis les succès de The Full
Monty ou d’Il
Postino, Hollywood a pris l’habitude
d’effacer son nom de productions vendues sous le label
« Europe », et si Warner ne cache pas son
logo au générique d’ouverture de La
Vérité si je mens 2 ou Les
Bronzés 3, ce sont les spectateurs qui se
chargent de l’effacer par réflexe
d’autopersuasion).
En tous les cas une chose est sûre : à ma connaissance, zéro journalistes se sont préoccupés de savoir ce que la plus célèbre productrice hollywoodienne de ces vingt dernières années pouvait bien faire sur un projet aussi 'typically french' que Persépolis. Et ce réflexe en dit assez long, au bout du compte, sur le peu d’importance que l’on accorde, en France, à la place du producteur dans l’élaboration et surtout le suivi de projets cinématographiques. Or il se trouve que l’animation française souffre depuis de longues années d’un déchirement schizophrène, avec d’un côté une quantité d’artistes supra compétents, plus de 200 boîtes de prod qui ont toutes un ou deux projets dans leur besace, et de l’autre un vide intersidéral en termes de producteurs et de structures de financement capables de porter ces projets.
Dans ce cas de figure, les occasions manquées ont été légion, et furent souvent cruelles.
Flashback : en mai 1981, les socialistes accèdent au pouvoir. Durant quelques semaines, et sous l’euphorie des jours de fêtes, plusieurs chantiers totalement futuristes vont être lancés (on rappelle par exemple le chantier qui consistait à couvrir le territoire français d’un réseau informatique grâce auquel pourraient communiquer toutes les unités centrales du pays. Ce véritable truc de S.F. accoucha en 1984 du révolutionnaire minitel, qui fit blêmir d’envie tous les hackers anglo-saxons et puis… et puis… plus rien). C'est dans cet ordre idée que, dès 1981, Jack Lang débloquait des budgets afin de créer au sein des écoles françaises des sections dédiées à l’imagerie électronique (c’est comme ça que ça s’appelait à l’époque). Dans le même mouvement débutait à Cannes un festival dédié à ces images nouvelles et appelé Imagina. Ainsi, durant toutes les années 80, les premiers infographistes français furent en compétition, à armes égales, avec leurs confrères japonais et américains, notamment ceux des studios PDI et Pixar.
Au tout début des années 90, les studios français de Duboi, Ex-Machina, Excalibur, Medialab, Guilot ou Relief étaient en mesure de fournir l’essentiel des outils et compétences autour de l’image de synthèse, alors que sortait sur les écrans Terminator 2, véritable coup d’envoi publique de la révolution numérique. C’est dans cette ambiance sainement compétitive que furent annoncés en 1993 pas moins de deux projets de long métrage entièrement en images de synthèse.
Le premier s’appelait Starwatcher.
Ecrit par Jean Giraud, alias Moebius, et Jackye Fryszman,
co-réalisé par Moebius et Keith Ingham (directeur
d’anim’ sur plusieurs
Asterix), et développée au
studio Medialab, Starwatcher était
une œuvre de SF particulièrement ambitieuse, à
vocation internationale, qui avait été
budgétée à rien moins que 115 millions de
francs (22 millions de dollars). Le projet prévoyait un
mélange d’animation 3D, de numérisation de
visages et un système de prévisualisation en
réalité virtuelle. Ridley Scott parrainait
l’entreprise en tant que prod exécutif, mais le
véritable chef de projet était le producteur Alain
Guilot. Une bande démo du projet (vidéo
proposée en début d'article) fut
présentée avec succès à Imagina, mais
suite au décès accidentel du producteur, aucune autre
boîte ne se porta acquéreuse de
Starwatcher, qui eut à finir sa
course en tant que « simple » bande
dessinée.
A peu près au même moment, du
côté d’Aix en Provence, le studio
d’animation Gribouille travaille avec effervescence sur un
projet encore plus barré, l’adaptation de
20 000 lieues sous les mers.
Intégralement en images de synthèse, il est
prévu que le film soit interprété par de
véritables comédiens dont la performance est
capturée, scannée, puis intégrée
à l’environnement 3D. Didier Pourcel réalise et
Richard Bohringer tient la tête d’affiche dans le
rôle du capitaine Nemo. L’entreprise est
insensée : « Nous allons construire
soixante dix décors, annonce Didier Pourcel. Trente
personnes vont travailler sur le film pendant un an et demi, le
tout pour un budget de 45 millions de francs. » Les
moyens alloués sont en fait dérisoires pour une telle
entreprise, malgré les dix stations de travail
équipées de Softimage, ou l’alliance avec le
studio Relief qui gère les environnements. Le producteur
Hugues Desmichelle réussit à sécuriser un deal
avec UGC, mais il se voit vite obligé de quitter la France
et tenter de trouver le reste du financement à
l’étranger. Peine perdue. Malgré la
présentation de quelques tests accueillis avec stupeur
à Imagina, 20 000 lieues sous les
mers ne décolle pas.
Frédéric Temps, ancien rédacteur en
chef de l’émission d’Arte Termit Terrace, ne se
remet pas des gamelles de cette époque :
« Il y a un mal bizarre, franco-français, qui
fait que ce pays propose une foison de développeurs mais
n’arrive pas à sortir de ses mécanismes de
sous-traitance. Et je ne comprends pas la frilosité des
investisseurs, aucun d’entre eux n’étant capable
de lancer un « Banco coco ! Ton projet
m’intéresse ! ». On se souvient, par
exemple, que Moebius avait son projet de
Starwatcher il y a dix ans. Il y avait là
un concept, un nom mondialement connu. C’était une
espèce de tour de Babel, Canal Plus a même voulu se
pencher dessus, et tout le monde s’y est cassé les
dents. C’aurait pu être pourtant, bien avant
l’heure, une espèce de Final Fantasy.
Chaque année, on voit sortir des mecs talentueux des
écoles 3D, et tu les retrouves directement sur les effets
spéciaux, les pubs, ou partir à
l’étranger. Pourquoi est-ce qu’on ne chope pas
directement ces mecs pour leur faire développer un
script ? Parce qu’il n’y a personne
derrière pour financer ? »
C’est bien là qu’apparaît la bête noire du domaine qui nous intéresse : le financement.
De toute évidence, un projet tel que
20 000 lieues sous les mers aurait
nécessité l’alliance de grosses pointures de la
production française pour espérer être
mené à terme. Inutile de jouer les
ingénues et faire comme si les limites du marché
français ne pesaient pas dans la balance; il est
évident qu’un tel film présentait un risque
indéniable d’échec. Mais, et c’est
là que la mentalité du système de prod
français apparaît dans toute sa pleutrerie, le
succès d’un 20 000 lieues sous les
mers (parce que ce succès était tout de
même envisageable) aurait aussi pu entièrement
redistribuer les cartes, et très clairement imposer la
France comme LE pays de l’animation en 3D, avec toutes les
implications financières et culturelles que cela suppose
aujourd'hui, où 15 à 20% des plus gros succès
internationaux chaque année sont des films animés de
synthèse.
Andrew Stanton, réalisateur du Monde de Nemo et de 1001 Pattes, me confiait en entretien son incompréhension face à un tel état des lieux : « A Pixar, lorsque nous avons vu ces images de 20 000 lieues sous les mers, nous avons été paniqués. Notre projet, Toy Story, était très loin d’avoir été mené à terme. Malgré l’appui de Disney et l’assurance d’une sortie internationale, on commençait à faire le deuil d’une partie de ce qui nous avait motivé, à savoir que le tout premier long métrage intégralement en image de synthèse ne serait pas américain mais français. Et puis, du jour au lendemain, plus de nouvelles ! Notre concurrent avait purement et simplement disparu ! » Comment expliquer à Stanton que le système particulier de financement en France permet à certains de s’engager sur des projets, puis de s’en retirer subitement sans perdre leurs billes, et que de fait une telle mécanique assure que presque aucun projet à risque ne puisse voir le jour ?
Ainsi, en quelques mois, la France avait gâché près de dix ans d’investissement en matière grise et en talent. Tout ne fut pas pour autant perdu, puisqu’entre-temps Hollywood, et Disney en particulier, avait réalisé le potentiel inexploité dans l’Hexagone et n’hésitera pas à s’en servir. Mais l’histoire des débâcles ne s’arrête hélas pas là…
A suivre
Rafik Djoumi
Un extrait du work in progress
de 20 000 lieues sous les mers (bas
de page)
http://www.mediaport.net/CP/CyberScience/BDD/fich_011.fr.html














)
Voir tous ces gens talentueux qui voulaient juste faire avancer notre cinéma se ramasser parce que nos producteurs ne veulent pas prendre de risques, cela m'afflige. Les mots me manquent pour dire à quel point, je trouve cela dommage.