Destins animés (partouane) (Dossiers) posté le vendredi 26 octobre 2007 02:53

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Plus long que prévu, cet article a été divisé en plusieurs parties et agrémenté d’un cliffhanger au niveau de son climax. Merci de votre compréhension.

 

Le Festival de Cannes de cette année a vu naître le succès mérité du film de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi, Persépolis, une œuvre qui pouvait se targuer d’essayer une approche particulière de l’animation, mêlant la chronique, la politique, un certain esprit « comic-strip » et répondant véritablement à la mention « tout public » qu’on interprète souvent de travers. L’an dernier, le film de Christian Volckman Renaissance, un pari technologique et esthétique assumé, a connu un début de carrière encourageant avant de perdre son souffle, la faute à un script qui, semble-t-il, n’a pas convaincu ces premiers spectateurs. Mais au-delà des faiblesses respectives et des destins commerciaux de ces deux œuvres, tout le monde semble s’être mis d’accord sur la noblesse de leur note d’intention : créer des œuvres d’animation à part, qui ne cherchent pas à piétiner des plates-bandes sqauttées par les studios américains, ou à tomber dans l’infantilisme télévisuel de certains aînés surmédiatisés et portés en exemple (je ne vais pas déverser mon fiel tout à fait personnel envers Jean Image et Michel Ocelot, ce n’est pas le sujet de cette news)

Mais si l’on épluche la couverture médiatique réservée à Renaissance ou à Persépolis, on sera surpris par le silence radio dans lequel furent tenus certains de ses producteurs.

 


 

 

Au générique de Renaissance, par exemple, on trouve l’étonnant Jake Eberts, ancien associé de David Putnam qui, à l’époque de la Goldcrest Films, était perçu comme l’un des sauveurs du cinéma anglais grâce à des succès publics et critiques tels que Gandhi, Les Chariots de feu ou La Déchirure, et qui fut également un des noms clés derrière des projets risqués tels que Le Nom de la rose, Les Aventures du Baron de Munchausen, Danse avec les loups et j’en passe.

 

Dans le générique de Persépolis se cache une dame du nom de Kathleen Kennedy, qui a déjà produit, géré ou initié, quantité de petits films sympathiques tels que E.T., Jurassic Park, Gremlins, Retour vers le futur 2, Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, Les Nerfs à vif, La liste de Schindler, Sixième Sens, Signes,A.I., La Guerre des mondes et tout plein d’autres curiosités du même acabit.

 

 

Il se peut fort bien que Jake Eberts ou Kathleen Kennedy aient eux-mêmes souhaité rester dans l’ombre, conscients des réflexes cocardiers des français (et des européens en général) qui risqueraient de se détourner d’une œuvre française s’ils découvraient qu’elle est en partie soutenue par de vilains producteurs du vilain nollywood (Depuis les succès de The Full Monty ou d’Il Postino, Hollywood a pris l’habitude d’effacer son nom de productions vendues sous le label « Europe », et si Warner ne cache pas son logo au générique d’ouverture de La Vérité si je mens 2 ou Les Bronzés 3, ce sont les spectateurs qui se chargent de l’effacer par réflexe d’autopersuasion).

En tous les cas une chose est sûre : à ma connaissance, zéro journalistes se sont préoccupés de savoir ce que la plus célèbre productrice hollywoodienne de ces vingt dernières années pouvait bien faire sur un projet aussi 'typically french' que Persépolis. Et ce réflexe en dit assez long, au bout du compte, sur le peu d’importance que l’on accorde, en France, à la place du producteur dans l’élaboration et surtout le suivi de projets cinématographiques. Or il se trouve que l’animation française souffre depuis de longues années d’un déchirement schizophrène, avec d’un côté une quantité d’artistes supra compétents, plus de 200 boîtes de prod qui ont toutes un ou deux projets dans leur besace, et de l’autre un vide intersidéral en termes de producteurs et de structures de financement capables de porter ces projets.

 

Dans ce cas de figure, les occasions manquées ont été légion, et furent souvent cruelles.

 

Flashback : en mai 1981, les socialistes accèdent au pouvoir. Durant quelques semaines, et sous l’euphorie des jours de fêtes, plusieurs chantiers totalement futuristes vont être lancés (on rappelle par exemple le chantier qui consistait à couvrir le territoire français d’un réseau informatique grâce auquel pourraient communiquer toutes les unités centrales du pays. Ce véritable truc de S.F. accoucha en 1984 du révolutionnaire minitel, qui fit blêmir d’envie tous les hackers anglo-saxons et puis… et puis… plus rien). C'est dans cet ordre idée que, dès 1981, Jack Lang débloquait des budgets afin de créer au sein des écoles françaises des sections dédiées à l’imagerie électronique (c’est comme ça que ça s’appelait à l’époque). Dans le même mouvement débutait à Cannes un festival dédié à ces images nouvelles et appelé Imagina. Ainsi, durant toutes les années 80, les premiers infographistes français furent en compétition, à armes égales, avec leurs confrères japonais et américains, notamment ceux des studios PDI et Pixar.

 

Au tout début des années 90, les studios français de Duboi, Ex-Machina, Excalibur, Medialab, Guilot ou Relief étaient en mesure de fournir l’essentiel des outils et compétences autour de l’image de synthèse, alors que sortait sur les écrans Terminator 2, véritable coup d’envoi publique de la révolution numérique. C’est dans cette ambiance sainement compétitive que furent annoncés en 1993 pas moins de deux projets de long métrage entièrement en images de synthèse.

Le premier s’appelait Starwatcher.

Ecrit par Jean Giraud, alias Moebius, et Jackye Fryszman, co-réalisé par Moebius et Keith Ingham (directeur d’anim’ sur plusieurs Asterix), et développée au studio Medialab, Starwatcher était une œuvre de SF particulièrement ambitieuse, à vocation internationale, qui avait été budgétée à rien moins que 115 millions de francs (22 millions de dollars). Le projet prévoyait un mélange d’animation 3D, de numérisation de visages et un système de prévisualisation en réalité virtuelle. Ridley Scott parrainait l’entreprise en tant que prod exécutif, mais le véritable chef de projet était le producteur Alain Guilot. Une bande démo du projet (vidéo proposée en début d'article) fut présentée avec succès à Imagina, mais suite au décès accidentel du producteur, aucune autre boîte ne se porta acquéreuse de Starwatcher, qui eut à finir sa course en tant que « simple » bande dessinée.

 

A peu près au même moment, du côté d’Aix en Provence, le studio d’animation Gribouille travaille avec effervescence sur un projet encore plus barré, l’adaptation de 20 000 lieues sous les mers. Intégralement en images de synthèse, il est prévu que le film soit interprété par de véritables comédiens dont la performance est capturée, scannée, puis intégrée à l’environnement 3D. Didier Pourcel réalise et Richard Bohringer tient la tête d’affiche dans le rôle du capitaine Nemo. L’entreprise est insensée : « Nous allons construire soixante dix décors, annonce Didier Pourcel. Trente personnes vont travailler sur le film pendant un an et demi, le tout pour un budget de 45 millions de francs. » Les moyens alloués sont en fait dérisoires pour une telle entreprise, malgré les dix stations de travail équipées de Softimage, ou l’alliance avec le studio Relief qui gère les environnements. Le producteur Hugues Desmichelle réussit à sécuriser un deal avec UGC, mais il se voit vite obligé de quitter la France et tenter de trouver le reste du financement à l’étranger. Peine perdue. Malgré la présentation de quelques tests accueillis avec stupeur à Imagina, 20 000 lieues sous les mers ne décolle pas.

Frédéric Temps, ancien rédacteur en chef de l’émission d’Arte Termit Terrace, ne se remet pas des gamelles de cette époque : « Il y a un mal bizarre, franco-français, qui fait que ce pays propose une foison de développeurs mais n’arrive pas à sortir de ses mécanismes de sous-traitance. Et je ne comprends pas la frilosité des investisseurs, aucun d’entre eux n’étant capable de lancer un « Banco coco ! Ton projet m’intéresse ! ». On se souvient, par exemple, que Moebius avait son projet de Starwatcher il y a dix ans. Il y avait là un concept, un nom mondialement connu. C’était une espèce de tour de Babel, Canal Plus a même voulu se pencher dessus, et tout le monde s’y est cassé les dents. C’aurait pu être pourtant, bien avant l’heure, une espèce de Final Fantasy. Chaque année, on voit sortir des mecs talentueux des écoles 3D, et tu les retrouves directement sur les effets spéciaux, les pubs, ou partir à l’étranger. Pourquoi est-ce qu’on ne chope pas directement ces mecs pour leur faire développer un script ? Parce qu’il n’y a personne derrière pour financer ? »

 

C’est bien là qu’apparaît la bête noire du domaine qui nous intéresse : le financement.

 

De toute évidence, un projet tel que 20 000 lieues sous les mers aurait nécessité l’alliance de grosses pointures de la production française pour espérer être mené à terme. Inutile de jouer les ingénues et faire comme si les limites du marché français ne pesaient pas dans la balance; il est évident qu’un tel film présentait un risque indéniable d’échec. Mais, et c’est là que la mentalité du système de prod français apparaît dans toute sa pleutrerie, le succès d’un 20 000 lieues sous les mers (parce que ce succès était tout de même envisageable) aurait aussi pu entièrement redistribuer les cartes, et très clairement imposer la France comme LE pays de l’animation en 3D, avec toutes les implications financières et culturelles que cela suppose aujourd'hui, où 15 à 20% des plus gros succès internationaux chaque année sont des films animés de synthèse.

Andrew Stanton, réalisateur du Monde de Nemo et de 1001 Pattes, me confiait en entretien son incompréhension face à un tel état des lieux : « A Pixar, lorsque nous avons vu ces images de 20 000 lieues sous les mers, nous avons été paniqués. Notre projet, Toy Story, était très loin d’avoir été mené à terme. Malgré l’appui de Disney et l’assurance d’une sortie internationale, on commençait à faire le deuil d’une partie de ce qui nous avait motivé, à savoir que le tout premier long métrage intégralement en image de synthèse ne serait pas américain mais français. Et puis, du jour au lendemain, plus de nouvelles ! Notre concurrent avait purement et simplement disparu ! » Comment expliquer à Stanton que le système particulier de financement en France permet à certains de s’engager sur des projets, puis de s’en retirer subitement sans perdre leurs billes, et que de fait une telle mécanique assure que presque aucun projet à risque ne puisse voir le jour ?

Ainsi, en quelques mois, la France avait gâché près de dix ans d’investissement en matière grise et en talent. Tout ne fut pas pour autant perdu, puisqu’entre-temps Hollywood, et Disney en particulier, avait réalisé le potentiel inexploité dans l’Hexagone et n’hésitera pas à s’en servir. Mais l’histoire des débâcles ne s’arrête hélas pas là…

A suivre

 

Rafik Djoumi

 

 

Un extrait du work in progress de 20 000 lieues sous les mers (bas de page)
http://www.mediaport.net/CP/CyberScience/BDD/fich_011.fr.html

 

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Tous les commentaires liés à l'article : Destins animés (partouane)

  • jonathanplacide a posté :lundi 21 janvier 2008 00:36

    Fascinant, mais en même temps terriblement choquant ! Je trouve ça incroyable que les américains soient obligés de se mettre en retrait quand ils produisent un film français. Cela me déprime que notre pays soit comme ça, sincèrement.
    Voir tous ces gens talentueux qui voulaient juste faire avancer notre cinéma se ramasser parce que nos producteurs ne veulent pas prendre de risques, cela m'afflige. Les mots me manquent pour dire à quel point, je trouve cela dommage.
  • Rafik a posté :mardi 20 novembre 2007 14:42

    J'ai souvent eu l'occasion de pester contre le système de prod français, qui dans les années 80 prétendait sans gêne que "la SF c'est pas notre culture" (et Jules verne n'a jamais existé) alors qu'au même moment les artistes américains et japonais se nourissaient de l'oeuvre des Humanoïdes associés.
    Outre cette méconnaissance et ce mépris pour ce pan de la culture en France, l'autre problème est qu'on attendait de ces artistes qu'ils se comportent comme des businessmen, et tiennent eux-mêmes à bout de bras les projets fascinants qu'ils ont proposé. Concernant le premier Alien, l'influence de cette bande sur le film de Scott est déterminante (le script a été écrit à Paris, chez eux; ce sont eux qui ont dirigé la prod vers Giger etc.) A l'occasion, ça vaudrait peut-être le coup de me fendre d'une petite note sur ces autres occasions manquées et les projets qui n'ont pas vu le jour (Dune, mais également aussi RanXerox, Troopers, etc.)
  • Dabdas a posté :mardi 20 novembre 2007 00:28

    Excellent article! (comme tout le blog d'ailleurs! Merci Raf pour cet inestimable travail! )

    Il y a un truc qui m'a tjs plongé dans un abîme de perplexité: pourquoi Moebius, reconnu par quasi tout le monde comme un géant, a-t-il été si mal traité par le cinéma??? (bon d'accord, ça n'a que très indirectement à voir avec l'animation)

    Il a certes bossé sur Alien (avec certains de ses ex camarades du Dune de Jodo), Tron (même pas crédité dans IMDb), Blade Runner (costume designer non crédité dixit IMDb) et Abyss mais bon, Les maîtres de l'Univers, Willow, Space Jam et Le cinquième élément, c'est pas la gloire... (cf. une page sur le très intéressant site consacré au Dune de Jodo: http://membres.lycos.fr/sarfa/htm/moebius.html )

    Rencontre manquée ou travaux hollywoodiens purement alimentaires de Giraud? Ou alors un blocage lié au traumatisme de Dune?

    Du côté de l'animation il y a tout de même 2-3 trucs: le storyboard des Maîtres du temps évidemment (mais pourquoi n'a-t-il pas participé à la réalisation, comme le déplorait un intervenant dans le doc sur le dvd?), Arzak Rhapsody et Thru the Moebius Strip (il y a un site officiel, mais est-ce sorti qq part?).

    Ce sont surtout les projets avortés qui laissent un goût amer: le projet avorté Little Nemo avec Miyazaki, le cassage de gueule de Starwatcher, la très chouette bande démo de L'incal qui a apparemment donné envie à aucun producteur...

    Comment se fait-il qu'aucun producteur n'ait monté un film basé sur un univers aussi fort et (re)connu que celui de Moebius???

    (Dans un autre registre, Bilal avait déclaré en 98 qu'il avait beau être un poids lourd de l'édition, il ne pesait rien dans le monde du ciné, d'où la difficulté de trouver des financements... Et puis on lui a filé plus de 22 millions d'euros et il a commis Immortel... C'est moche...)
  • Patrick Fabre a posté :lundi 29 octobre 2007 07:57

    Merci pour ces images de Starwatcher. La dernière fois que je les ai vues, c'était lors du 1er Festival de Gérardmer, lors d'un hommage à Moebius. J'en avais profité pour lui demander un dessin... avant de me le faire tatouer ! Bravo pour l'analyse des génériques de Renaissance et Persepolis. C'est vrai que les journalistes de cinéma (j'en suis) manque parfois de curiosité...
  • Germanico a posté :dimanche 28 octobre 2007 07:11

    Bon sang! Mais ces quelques minutes de l'Incal sont fabuleuses! Raaaaaahhh pourquoi ce long métrage n'existe pas !!!!
  • Rafik a posté :samedi 27 octobre 2007 20:33

    Merci beaucoup Jerôme !
    Je n'avais jamais vu ces images de L'Incal animé
  • jérôme a posté :vendredi 26 octobre 2007 15:09

    Et aussi, en parlant de starwatcher, cette page renvoie à d'autres pilotes de films d'anim adaptés de Moebius (dont un pilote pour L'incal, mais qui reprend jplutôt les compositions des cases de la BD en les animant) : http://catsuka.com/news_detail.php?id=1152873345

    (la page renvoie aussi à d'autres oldies, dont un film d'étudiant de John Lasseter)
  • Flying Totoro a posté :vendredi 26 octobre 2007 14:08

    Un texte sur l'animation qui ne fait pas mention de Mon Voisin totoro ??? Tu as intérêt à te rattraper sur la seconde partie Rafik sinon ça va iech !!!
  • Jérôme a posté :vendredi 26 octobre 2007 10:47

    Merci pour les précisions sur le 20000 lieues sous les mers... La réaction de Stanton montre bien tout le potentiel que représentait le film... Dommage que Pourcel n'ait pas pu remettre la main sur du long-métrage depuis... Mais apparemment les studios français entrent maintenant petit à petit dans une concurrence plus frontale avec les ricains : le nouveau film d'Eric Bergeron, "un monstre à paris" semble viser une esthétique assez proche de celle de Pixar.

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