Mo5 en Péril  (News) posté le mardi 22 juillet 2008 22:19

Blog de rafik :Compagnon Geek, Mo5 en Péril

 

 

Dans la France du milieu des années 30, deux jeunes hommes de bonne famille, fraîchement débarqués du lycée, avaient pris l’habitude de faire les poubelles ! Alors certes, ce n'était pas n’importe quelles poubelles ; il s’agissait essentiellement pour ces jeunes hommes d’explorer les poubelles de certains studios, de certaines grandes salles de Cinéma et, à l’occasion, de plonger dans le bric-à-brac d’anciens forains.

Passionnés de Cinéma, les deux gars avaient vécu l’arrivée foudroyante du parlant. Du jour au lendemain, ils avaient vu leurs films muets préférés perdre tout leur attrait auprès du public. Et en l’absence de débouchés commerciaux, les bobines de ces films muets étaient tout simplement bazardées par leurs propriétaires.

 

Les deux jeunes hommes, au départ, s’étaient mis en tête de récupérer les films pour leur bon plaisir, pour satisfaire leur collectionnite, parfois juste pour les voir. Mais au fur et à mesure de leurs recherches, ils découvrirent l’ampleur d'un désastre !

En réalité, personne ne stockait ou ne conservait ce matériel "désuet". Et à ce rythme, une industrie tout entière, dont les produits avaient diverti la France durant près de 40 ans, allait purement et simplement disparaître : négatifs et scripts brûlés, décors revendus pour en récupérer les matériaux, costumes dépecés ou tout simplement offerts aux quatre vents. Les œuvres de Max Linder, de Méliès, des frères Lumière et de tant d’autres ne seraient bientôt plus qu’un vague souvenir, une légende. Le celluloïd qui servait de support à ces œuvres, extrêmement versatile, se consumait et se désagrégeait lorsqu’il était négligemment entreposé, ou pire encore, se voyait réutilisé à d’autres fins plus utilitaires (comme ces photogrammes d’œuvres de George Méliès retrouvés dans des talons de chaussure !). Assez vite, les deux jeunes gens furent rejoints par tout ce que la capitale produisait comme « originaux », mettant la main à la pâte et allant fouiner dans les greniers empoussiérés, à la recherche d’une ou deux bobines que quelqu’un aurait eu la bonne idée de conserver. Fin 1935, fut créé Le Cercle du Cinéma où l’on projetait les œuvres ainsi sauvées de la destruction.

 

Ces deux jeunes gens avaient pour nom Georges Franju et Henri Langlois.

Le premier deviendra cinéaste (Les Yeux sans visage, Judex) ; le second rebaptisera son petit club pour lui donner le nom de Cinémathèque Française. Au terme de sa carrière, Langlois aura contribué à sauver près de 60 000 films ainsi que des centaines de caméras, projecteurs, costumes et autres accessoires, sans compter des tonnes de scripts, synopsis, notes de producteurs etc.

 

Si je vous raconte cette histoire, ce n’est pas seulement pour mettre en évidence la réelle fragilité des films, et comment des dizaines de milliers d’entre eux ont ainsi échappé à l’anéantissement. Je raconte cela pour souligner que notre société actuelle n’est pas forcément plus alerte que celle des années 30, et que les « jeunes » médias peuvent y disparaître tout aussi facilement.

 

 

 

Il y a cinq ans a été fondée l’association Mo5, association loi 1901 à but non-lucratif et dédiée à la préservation du patrimoine informatique et vidéoludique. Et tous comme les jeunes hommes dont je parlais plus haut, les membres de Mo5, depuis près de dix ans, se sont mis en tête de préserver des produits "désuets", en l’occurrence des Atari 2600, des Colecovision, des Amstrad, des Alice, VES et consorts mais également les milliers de cartouches spécialement développées pour ces plateformes. 1300 machines, 16 000 logiciels, et tout ce qui peut tourner autour, les locaux de Mo5 renferment, eux aussi, l’histoire d’une industrie déjà vieille de 40 ans et où, déjà, les œuvres et les accessoires ont commencé à disparaître.

 

Aujourd’hui, l’association est sur le point de perdre les locaux où a été entreposée notre mémoire vidéoludique et elle lance un appel à tous ceux qui ont un jour été gamers :

Rendez-vous sur cette page pour en savoir plus :

http://soutien.mo5.com/

 

 Rafik Djoumi

 

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Reach (dégaine)  posté le samedi 19 juillet 2008 04:22

 

 

Il paraît que rien n’est éternel.

Il se forme, comme ça des fois, une bande de potes dont l’osmose crée un truc sympa. Puis un jour ils disparaissent mystérieusement du champ médiatique et l'on se retrouve à les guetter, à droite, à gauche, en se demandant s'ils nous reviendront un jour tous réunis (mais de quoi je parle, moi, au juste ?)

 

Une divinité sylvestre répondant au doux nom de Flying Totoro, fan absolu des synthés pourris des années 80 (suffit d’entendre la chanson qui lui sert d’hymne) vient de me soumettre cet excellent vidéo-clip du groupe Martini Ranch, excellent au sens strictement cinégénique parce que pour le reste... Bref, cette formation, héritière de la tradition Devo, fut créée conjointement par Andrew Todd Rosenthal et par le comédien Bill Paxton (jeune punk dans Terminator, soldat Hudson dans Aliens, vampire Severen dans Aux frontières de l’aube, vendeur de bagnoles dans True Lies et Brock Lovett dans Titanic).

Le petit western clippesque qui illustre ce titre "Reach" est l’occasion de voir Bill Paxton pénétrer une ville empoussiérée, tandis qu’une charmante prostituée interprétée par Jenette Goldstein (inoubliable Vasquez dans Aliens, mère possédée dans Terminator 2, mère irlandaise chantant une berceuse à ses enfants dans Titanic) vient faire du gringue au cow-boy Adrian Pasdar (héros de Aux frontières de l’aube) tandis qu'au bas des marches du saloon exerce un bonimenteur interprété par Paul Reiser (l’affairiste Carter Burke dans Aliens). Débarque alors un groupe de chasseuses de prime menées par la sergioleonesque Kathryn Bigelow (réalisatrice de Aux frontières de l’aube et d’un autre film de surfer, paraît-il chouette, dont les français ont pu voir des extraits dans Brice de Nice). A l’intérieur du bar où les demoiselles viennent réclamer leur cible, un arnaqueur élégant du nom de Judge Reinhold (le monsieur de Gremlins et du Flic de Beverly Hills est en fait un pote de Paul Reiser) retient son chapeau tandis que le croque-mort Lance Henriksen (androïde expert du couteau dans Aliens, discret commissaire dans Terminator, patriarche vampirique dans Aux frontières de l’aube) guette son prochain client dans l’affrontement qui se prépare. L’affaire est gracieusement emballée par le réalisateur de pratiquement tous les films cités, mais son nom m’échappe.

Tout cela ressemble à un bon week-end entre potes qui se font plez’, le genre de truc que les geeks désoeuvrés s’amusent à décortiquer vingt après. C’est d’ailleurs ce que nous venons de faire.

 

Rafik Djoumi

 

PS : J'ai conseillé au Totoro, plutôt que de m'envoyer ses découvertes par mail, de les proposer carrément sur un blog de sa création. Et vous savez quoi ? Il l'a fait !

http://web.me.com/mcolombier/Blog_tichoux

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Parlons politique... parlons GTA  (Articles) posté le jeudi 17 juillet 2008 03:35

 

 

    Il y a six ans de cela, à l’occasion d’un texte sur GTA Vice City, je m’étais fendu d’une petite parabole sur les rapports entre la politique et le Jeu Vidéo. En me basant sur la décision d’une Cour de Justice américaine, qui contestait la liberté d’expression du Jeu Vidéo au motif que ce dernier n’était pas assimilable à un objet culturel, je relevais le scandale et décortiquait en partie le message politique sous-jacent du jeu GTA Vice City, ainsi que son rapport au film Scarface dont il était une prolongation explicite.

Ce texte fut commenté sur certains forums consacrés au Jeu Vidéo, et d’aucuns s'y demandaient comment j’avais fait pour voir quoi que ce soit de « politique » dans un jeu tel que GTA. Il était à leurs yeux inconcevable qu’un jeu « bourrin et fun » puisse proposer un quelconque discours, à fortiori un discours politique. En cela, je l’avoue, ces forumeurs ne m’apparaissaient pas forcément éloignés des magistrats américains dont j’avais pointé l’aveuglement en début d’article.

 

Ce qu’il y a de bien et de terrible avec la culture de masse, c'est que son omniprésence suffit parfois à la rendre invisible. Déjà, en 1983, celui qui croyait percevoir un discours politique dans le film Scarface passait aisément pour un allumé de la carafe. Soyons sérieux ; un film écrit par Oliver Stone et qui débute par des images d’actualité de Fidel Castro et de réfugiés cubains ne peut en aucun cas contenir du politique. Quelle idée idiote ! Et de même, un Jeu vidéo sorti en 2002 qui, sur toute sa durée, tirait à boulets rouges sur l’idéologie dominante des années 80, ne pouvait en aucun cas être assimilé à du politique. M’enfin, voyons, quoi !...

 

 

Sorti il y a plus de deux mois, le Jeu Vidéo GTA IV s’est affirmé comme le produit culturel le plus vendu au monde, atomisant l’industrie du disque et du cinéma et annonçant avec fracas quel média dominait l’époque actuelle (le jour de sa sortie, GTA IV fut plus rentable que Pirates des Caraïbes 2 sur toute sa période d’exclusivité, le symbole est frappant !). Et parvenu à ce niveau d’omniprésence, comme affirmé plus haut, GTA IV est soudain devenu invisible ! Une recherche croisée sur le titre du Jeu et le mot « politique » ne donnera tout au plus que des articles ayant trait à la condamnation morale du titre par des politiciens américains en campagne : une infinité de textes s’en prendront sans vergogne à la violence graphique du Jeu et à son contenu explicitement sexuel, mais rien, pratiquement rien, qui ressemble de près ou de loin à une étude sur le discours politique du jeu (à l’exception notable d’Olivier Séguret et de Pierre Gaultier, seuls journalistes de la presse papier en France qui osent considérer le Jeu Vidéo comme un média qui mérite d’être traité)

 

Conclusion : GTA IV, produit culturel le plus vendu de la décennie, ne contient aucun discours politique, en tous cas rien qui mérite qu’on s’y attarde.

 

 

Welcome to Liberty City. Where the American dream goes to die

 

Bienvenue à Liberté-ville, où le rêve américain s’en va mourir. C’est en ces termes dénués de toute implication politique que le site officiel du jeu nous accueille. Grand Theft Auto IV raconte l’histoire de Niko Bellic, un ancien soldat serbe de la guerre de Bosnie qui s’était reconverti dans le trafic humain. Répondant à l’invitation de son cousin Roman, à la tête d’une petite société de taxis, Niko Bellic débarque à Liberty City avec l’espoir d’y refaire sa vie.

 

Liberty

La ville de Liberty City était déjà celle où se déroulait l’action de GTA III (premier jeu de la franchise à être modélisé en 3D et qui fut celui qui imposa définitivement le titre dans le monde vidéoludique). A l’origine, ce nom « Liberty » servait à évoquer conjointement deux notions séparées : 1/ L’Amérique et son utilisation abusive du terme « Liberty » qui charpente sa mythologie ; 2/ La sensation toute nouvelle de liberté d’action qu’offrait alors ce Jeu. Dans GTA III, Liberty City amalgamait les caractéristiques de plusieurs grandes villes américaines. Dans GTA IV, la ville est une réplique évidente de New York. Chaque place célèbre y trouve son équivalent : Central Park – Middle Park, l’immeuble MetLife – l’immeuble GetaLife, Broadway – Burlesque etc. Chaque quartier voit son nom parodié par un jeu de mots : Manhattan (nom d’une tribu d’indiens) devient Algonquin, Le Queens (la reine) devient le Dukes, Brooklyn (quartier popularisé par ses résidents juifs) devient Broker (un courtier, un brocanteur), New Jersey (qui doit son nom à l’île de Jersey) devient Alderney (le nom anglais de l’île d’Aurigny), le quartier des artistes devient Westdyke (gouines de l’Ouest), etc. Si le joueur le désire, il peut en apprendre plus sur l’historique de la ville en allumant son poste de télé et en allant sur la chaîne documentaire ; une émission assez longue (qui singe le style didactique d’History Channel) retrace la fondation de Liberty City. Tandis que les images du documentaire nous montrent des massacres d’indiens, des lynchages de noirs, des puritains chassant les sorcières, des émeutes et des massacres inter-européens, la voix des narrateurs insiste sur la vertu, la droiture, le souffle de la liberté que symbolise cette cité.

D’emblée, le joueur est confronté au paradoxe de l’Amérique qu’on lui a vendu et celle qu’il découvre. Le cousin Roman, qui se vantait d’une réussite exemplaire faite de manoir et de jolies filles, n’a qu’un vague taudis à vous offrir comme logement. Tenancier d’une entreprise de taxis anonyme et endettée, située au cœur du quartier russe, il est régulièrement racketté par ses compatriotes d’Europe centrale. Ainsi, les premiers ennemis que Niko Bellic aura à affronter sont « ses semblables », petites frappes qui tentent d’imiter maladroitement les héros des Affranchis, et pour qui au fond le « rêve américain » consistait avant tout à ressembler aux gangsters du cinéma américain. Si par le passé, la licence GTA a mis en scène des personnages inspirés du folklore fictionnel (Tony Vercetti, émule de Tony Montana dans GTA Vice City, Carl "CJ" Johnson, tout droit sorti d’un gangsta’rap dans GTA San Andreas) cette fois-ci le jeu commence par nous présenter des personnages qui, au sein de la fiction, s’inspirent eux-mêmes de modèles fictionnels. Une façon pour le moins inédite de souligner que les modèles exportés par l’Amérique lui reviennent au visage.

 

Vlad Glebov, le racketter du quartier russe de Hove Beach qui a trop maté Le Parrain

 

 

 

Médias

Ce rapport pervers à la fiction ne s’arrête pas là. Dans le souci d’offrir au joueur un univers tangible qui imite au mieux la « réalité », les créateurs du Jeu ont apporté un soin peu commun à la présence médiatique, en soulignant jusqu’à l’excès sa vulgarité et son hypocrisie. Le reality-show le plus populaire ne s’appelle plus America's Next Top Model mais America's Next Top Hooker. Les bimbos blondes ont cédé la place à des prostituées blacks bien en chair, coachées par un pimp impitoyable, et la caméra suit et juge leurs performances auprès des clients dans la rue. L’émission spécialisée dans le « people » s’appelle tout simplement « I’m rich » et consiste en des célébrités qui énumèrent leurs possessions et leur fortune sans que l’on sache jamais si elles ont une profession. Dans le souci d’atteindre le plus large public masculin, du bourgeois métrosexuel à l’ouvrier de base, l’émission The Men’s Room est co-présenté par l’authentique catcheur Bas Rutten, shooté à la testostérone, et son collègue Jeremy, un homosexuel particulièrement efféminé ; l’émission prodigue des conseils en relation sociale qui, généralement, se terminent en cours de close-combat. Le dessin animé Starship Troopers s’appelle maintenant Republican Space Rangers, et il suit les aventures de texans de l’espace qui envahissent des planètes et massacrent leurs habitants en évoquant la présence d’armes de destruction massive etc.

Les groupes médiatiques qui possèdent ces chaînes de télévision (Weazel, CNT) sont également ceux qui possèdent les stations de radio. Ainsi, la seule source d’information de la ville provient de la station et de la chaîne Weazel News (« Weasel », la fouine, est un animal cousin du renard, « Fox ». L’analogie à Fox News est donc on ne peut plus appuyée). Véritable organe de propagande ultra-conservatrice, Weazel News est l’occasion pour le joueur de s’amuser de ses propres méfaits. En effet, certaines des missions les plus sanglantes et les plus spectaculaires qui sont confiées à Niko Bellic (comme par exemple un détournement de fourgon de prisonnier) font l’objet d’un flash spécial le lendemain à la radio. L’attaque et le nombre des victimes y est dûment et crûment détaillé, mais hélas il ne sera jamais question d’un suspect typé « Europe de l’Est » puisque toutes ces attaques seront immédiatement attribuées à des terroristes musulmans (cette paranoïa est d’ailleurs suffisamment entretenue pour que certains passants, lorsque vous les bousculez, s’enfuient en criant au terroriste). La station de radio d’extrême droite WKTT (We Know the Truth) tente, elle, de démontrer dans ses talk-shows en quoi l’Amérique est grande et en quoi la démocratie en fait un état totalitaire, tandis que l’émission Just or Unjust du juge Grady examine des litiges en donnant systématiquement tort aux femmes. En contrepoint, la radio de service publique Liberty Public Radio donne la parole au catastrophiste Brendan Roberts (un mix entre Al Gore et Robert Redford) ou a des partisans de la médecine alternative et homéopathique qui chantent les louanges de la thérapie holistique (qui consiste selon eux à faire des trous –« holes »- à l’endroit où l’on souffre), le tout face à des représentants de l’industrie pharmaceutique qui défendent les vertus de leurs pilules colorées (par exemple, le jaune = la joie). Le reste de la bande FM est consacrée à quantité de radios musicales, animées par des DJs représentatifs de leur audience supposée. Ainsi la radio disco-citadine-bourgeoise Studio K109 est logiquement animée par Karl Lagerfeld ; Radio Broker est la radio du rock alternatif-progressiste-antibourgeois-désabusé, et elle est logiquement animée par Juliette Lewis ; enfin Liberty Rock, pour qui rien de bon ne s’est fait musicalement ces vingt dernières années, est animée logiquement par le vétéran Iggy Pop.

Enfin, la soupe médiatique de Liberty City ne serait pas complète sans Internet (accessible dans plusieurs cyber-cafés éparpillés en ville), véritable repaire de spams, truffé de pages délectables où des médecins mexicains proposent des produits interdits, où l’on dénonce toutes les conspirations possibles et imaginables, et où, au cœur du chaos, les grands groupes médiatiques tentent de se ménager une place en se contentant de dériver leurs produits télévisuels (et de vendre au passage des sonneries de portable à 100 dollars l’unité).

 

 

Le "Heart Stopper Burger", le hamburger qui vous promet l'infarctus

 

 

Dictat

Enfin, tout ces éléments ne sont guère que des écrins autour de l’élément le plus envahissant (et donc le plus « invisible ») de l’univers du Jeu GTA IV, à savoir la publicité.

Télé, radio, Internet mais également les murs de la ville, les bus, les taxis, les bancs publics... la publicité carnassière semble charpenter l’univers de GTA IV. Il serait impossible (et vain) de vouloir lister ici les milliers de parodies et de jeux de mots graveleux (Pisswasser/Budweiser, Eunux/Linux, Krapea/Ikea etc.) qui émaillent l’univers du jeu. Plus intéressante est la façon avec laquelle cette publicité, d’une vulgarité systématique, se glisse insidieusement dans les discours des protagonistes, et tout particulièrement les conversations « banales » des piétons de Liberty City. Débarrassé des oripeaux du politiquement correct, le discours publicitaire entendu quelques secondes avant à la radio ou à la télé devient un emballage commode pour le racisme du chauffeur de taxi, l’antidémocratisme du vendeur de rue ou la misogynie latente de la victime de la mode. Pour le joueur et pour son référent à l’écran, qui par nécessité ne parlent pas, circuler à pied dans la ville de Liberty City revient à adopter une attitude d’ethnologue, témoin d’une forme pernicieuse de dictature sourde qui finit par résonner à l’air libre dans les discours du « troupeau ».

 

 

 

Autocensure

Comme je le disais plus haut, la seule problématique « politique » soulevée par les médias autour de la franchise GTA consiste à faire caisse de résonance pour les discours agressifs de politiciens en campagne cherchant à faire interdire ce jeu violent ou qu’y’a plein de sexe dedans. Cette farce médiatique dure depuis dix ans maintenant et n’a fait que s’amplifier en suivant les courbes de vente. Mais s’il y a un point qui a rarement été évoqué par les critiques (ou par les fans qui reconnaissent volontiers la nature violente du jeu), c’est que malgré leur souci de réalisme quasi-maniaque, les créateurs du jeu se sont toujours interdit d’y faire figurer des enfants… et des animaux de compagnie ! On comprendra aisément que la présence d’enfants aurait poussé le bouchon un peu loin dans un jeu où il arrive fréquemment (et souvent par accident) que votre véhicule embroche des piétons, décorant votre pare-brise de leur sang. Mais plus intéressante est l’autocensure concernant les chiens et les chats, puisqu’elle semble à priori résulter du réflexe bien connu du spectateur de films : celui-ci peut en effet se repaître des pires horreurs infligées à un humain d’âge adulte ; il sera invariablement scandalisé si vous zigouillez un chien ou un chat. Il semble pourtant que l’autocensure chez les créateurs du Jeu ne peut pas se faire sans un doigt d’honneur. Si le joueur a la curiosité de se rendre au café théâtre qui borde l’avenue Burlesque, il pourra entre autres y découvrir Katt Williams (comique stand-up américain, d’assez petite taille, qui joue son propre rôle). Dans l’un de ses sketches, Katt Williams se plaint d’être la personne la plus petite de Liberty City, et il fait remarquer que ce n’est pas un chien que vous avez cru croiser l’autre jour dans la rue mais lui, à quatre pattes, en train de chercher son joint. Au milieu des rires de la foule se trace avec évidence la nature du contrat tacite, et hypocrite, qui s’est créé entre le joueur et les créateurs.

 

En traversant le chinatown, Niko Bellic sera frappé... par le racisme épouvantable de ses habitant

 

 

Définition

Mais tout ceci ne constitue finalement que le décor dans lequel va évoluer le joueur. Et la majorité des joueurs pour qui la notion de « politique » ne recouvre qu’un champ lexical très limité préfèreront voir dans cette vision humoristique de la ville américaine une simple parodie. D’autres oseront parfois employer le mot « satire » à propos de GTA, mais ils prendront soin de ne pas trop appuyer sur les mots « politique » et « sociale » qui logiquement devraient lui faire suite. Et je pense que pour la majorité des joueurs ou des non-joueurs, un jeu comme GTA ne pourra pas être qualifié d’œuvre politique pour la simple et bonne raison qu’il ne milite en faveur d’aucune idée de société (chose qu’on ne demande pas, par exemple, à certains films unanimement considérés comme "politiques").

 

Anarchy from the UK 

Avant d’aller plus loin, rappelons que Dan et Sam Houser, fondateurs du label Rockstar Games et développeurs de la saga, sont des quadras nés en Angleterre. Bien qu’ils ne se soient jamais trop épanchés sur leur biographie, on peut logiquement penser que leur jeunesse fut obligatoirement bercée par des Sex Pistols, des Clash et d’autres grands amoureux des institutions britanniques. Bien que Rockstar soit basé aux Etats-Unis, l’esprit de ses créateurs semble manifestement marqué par un héritage « nofuturesque », et ils ont d’ailleurs fréquemment brandi leurs origines pour justifier du regard « décalé » qu’ils pouvaient porter sur l’Amérique.

La série des jeux GTA, comme nous l’avons évoqué plus haut, doit son succès en grande partie à la sensation de liberté qu’elle offre au joueur : liberté de voguer au cœur d’une ville richement détaillée ; liberté de laisser parler ses pulsions destructrices/sadiques/suicidaires sans avoir à troubler l’ordre social ; mais aussi liberté d’avancer à son rythme (le joueur n’a pas à enchaîner les missions ; plusieurs d’entre elles sont proposées simultanément en attente d’être honorées) ; et liberté de gérer le temps imparti au jeu (« finir un GTA » ne représente seulement que 30 à 40% de ce qu’il est possible de « faire dans un GTA »). A cette liberté s’ajoute le choix moral régulièrement proposé au joueur, et qui consiste le plus souvent à décider d’abattre ou non une victime sans défense (avec bien sûr des conséquences directes à ce choix). Dans GTA IV, cette question du choix moral est au cœur du climax narratif du jeu, et décide des dernières missions et derniers évènements qui concluront l’aventure de Niko Bellic. Il s’agit en l’occurrence de deux mauvais choix qui mèneront chacun vers un final à la tonalité mélancolique.

 

Morality Choices

Niko Bellic est un ancien soldat, un ancien négrier et un tueur à gages dans l’enceinte de sa nouvelle ville. Selon la disposition du joueur, le nombre de personnes qu’il aura à abattre durant le Jeu peut aisément culminer à 200 victimes. Mais durant tout le jeu, ses amis proches (avec lesquels il est recommandé d'aller au resto, au bowling, au billard, de se bourrer la gueule pour recueillir leurs confidences) tous ses amis passeront leur temps à lui rappeler qu’il est un « type bien » ! Et cet insistance à marquer la bonté de Bellic atteint des proportions plutôt troublantes chez les femmes de cet univers, qui généralement condamnent sa violence. Bref, tout concourt à l’idée que l’environnement proposé n’offre aucun choix à ce "type bien" si ce n’est des mauvais choix.

L’une des premières missions d’importance confiée au personnage consiste à se débarrasser de syndicalistes du bâtiment armés jusqu’aux dents. Ceux-ci disputent à la mafia les restes fumants de deux gigantesques tours (on se demande lesquelles) récemment effondrées dans un attentat terroriste. Cette mission va indirectement jeter le héros tour à tour dans les bras de la police, de la mafia, du FBI, de la NSA qui toutes s’adonnent à une gigantesque et absurde partie d’échecs faite d’alliances, de trahisons, d’intérêts croisés qui ne mènent à rien et font beaucoup de morts. En bas, des passants et de la chair à canon qui récitent la dernière publicité ; en haut de puissants sociopathes qui font mumuse avec le destin de la ville et de ses habitants ; au milieu un tueur en série que tout le monde s’accorde à considérer comme un « type bien ». La toute première phrase prononcée par Niko Bellic, dans le tout premier teaser du Jeu, consistait en un simple « Life is complicated ».

 

Les Fédéraux (qui vous emploient en tant que tueur) annoncent qu'ils mettent fin au Crime organisé

 

 

Pursuit of Happiness

A l’époque où fut rédigée la Déclaration d’Indépendance, plusieurs des pères fondateurs firent connaître leur désaccord quant à la fin d’une phrase : « tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Cette notion de recherche du bonheur, « Pursuit of Happiness », fut jugée plutôt vague et sujette à des interprétations contradictoires (et de fait, elle posa problème durant plusieurs jugements de la Cour suprême au XXème siècle). L’expérience a démontré, aux Etats-Unis comme en France, que déjà les termes « Egaux » et « Liberté » étaient affligés d’interprétations parfois dangereusement fluctuantes. La notion de « recherche du bonheur », elle, est d’autant plus fluctuante que personne ne semble vraiment savoir de quoi est constitué ce fameux « bonheur ». Ces mots ont néanmoins charpenté l’esprit et la mythologie de tout un peuple, jusqu’à donner parfois l’impression que ce peuple était condamné à rechercher ce bonheur au mépris de sa santé ou de son portefeuille.

Dans l’univers de GTA IV, la recherche du bonheur par les récents immigrés russes consiste à imiter les gangsters des films américains ; la recherche du bonheur des gens de pouvoir consiste à donner libre cours à leur goût du jeu antisocial ; la recherche du bonheur de tout le monde consiste à acheter des bidules dont personne n’a besoin en s’empêchant de trop y penser. Dans la société de GTA, la recherche du bonheur de la masse fait que l’individu n’a plus d’autre choix que les mauvais.

 

 

 

Le Cœur du Jeu

Le touriste qui se rend à New York (la vraie, celle dans la vraie vie) découvrira aux pieds de sa plus célèbre Statue, Miss Liberty, des chaînes dont elle vient de se défaire.

Pour les artistes à l’origine de cette sculpture (artistes pas vraiment progressistes d’ailleurs) le message semblait sans équivoque et ces pieds déchaînés marquaient la rupture d’avec l’ordre ancien, celui qui n'imposait au peuple que la servitude. Dans GTA IV, Miss Liberty est remplacée par The Statue of Happiness. A l’inverse de son modèle, cette « Statue du Bonheur » affiche un large sourire, qui la fait vaguement ressembler à une Hillary Clinton en campagne, et elle porte fièrement à bout de bras une sorte de milk-shake ou de goblet de Coca, bref un machin de consommation quelconque.

Or, GTA IV, comme beaucoup d’autres jeux, propose un easter egg, une petite surprise bien cachée. Et cette surprise attend le joueur qui trouvera l’entrée secrète pour se rendre à l'intérieur du corps de la statue. II y découvrira que la Statue du Bonheur possède en son sein un gigantesque cœur humain, et que ce cœur est traversé de chaînes…

 

 

Alors bien sûr, tout ceci ne nous mène peut-être pas aux sommets du discours politique et ne fera pas forcément frémir les étudiants de Sciences-Po. La démarche, rappelons-le, ne consistait qu’à souligner que ce jeu « bourrin et fun » avait également son propre discours politique à proposer. Et sur les millions de pages et d’heures de programme consacrées au « phénomène GTA », ceci méritait tout de même qu’on en fasse mention, quand bien même il ne s’agit que d’une série de Jeux vidéo… que d’un produit culturel de masse… que du produit culturel le plus vendu de la décennie.

 

Rafik Djoumi

Remerciements à Alexandre Tylski, docteur es-Miss Liberty

 

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Un réalisateur surestimé – Die Hard  (Dossiers) posté le samedi 19 avril 2008 09:00

Blog de rafik :Compagnon Geek, Un réalisateur surestimé – Die Hard

 

Résumé de l’épisode précédent :

Si l’on en croit les commentaires récurrents sur les forums de Cinéma, John McTiernan est un « réalisateur surestimé ». Afin d’éclaircir cette affirmation, j’ai décidé de me replonger dans les articles consacrés au personnage et à sa carrière.

Nous avons déjà vu que Predator avait été un film atrocement surestimé à sa sortie.

 

Aujourd’hui, ce sera au tour de Die Hard.

 

Toutefois, avant de sortir le martinet et distribuer les fessées, je souhaite étaler complaisamment mon mea culpa. En cette année 1988, j’étais au pic de ma période tu vois j’veux dire, me farcissant à peu près tout ce qui sortait en salle pour le passer dans une moulinette intello-boutonneuse typique de l’ado qui croit avoir tout compris au monde. Toujours amateur de cinéma populaire néanmoins (surtout Spielberg qui était déjà mon Dieu, et George Miller son prophète) je suivais son actualité et me forçait à faire rentrer les films populaires qui me plaisaient dans un moule universitaire normatif auxquelles ils n’appartenaient pas forcément. Toujours est-il qu’en cette fin septembre, je n’attendais pas particulièrement la sortie de Piège de Cristal ! La sortie qui occupait toute mon attention était celle du film de Martin Scorsese La Dernière tentation du Christ (« non passke tu vois, j’veux dire quoi ») que j’vais prévu de voir vendredi soir.

Or, ce vendredi justement, une très gentille fille, qui s’appelait Flavia, se proposa de m’offrir un ticket de cinéma (anecdote marrante : Flavia avait une grande admiration pour son frère musicien, qui était un « D .J. » tel qu’on les conçoit aujourd’hui. Ce frère avait quitté Paris pour rejoindre à Marseille un groupe de jeunes rappeurs. Et Flavia devait à l’occasion répondre aux moqueries de ses camarades, qui demandaient pourquoi son frère, puisqu’il était censé être si bon musicien, se retrouvait à zoner avec des rappeurs, ha ha ha !  Evidemment, vous l’avez compris, le groupe marseillais en question s’appelait I Am).

Bref, Flavia vint me voir car j’avais la réputation d’être le cinéphile du lycée, et la validité de son ticket de cinéma expirant en fin de journée, elle ne pourrait pas en profiter pour cause de cours tardifs. J’acceptais avec joie son présent car mon après-midi était libre. Le ticket de Flavia n’était valide que dans un petit nombre de salles UGC. L’une d’entre elles était l’UGC Normandie, déjà la meilleure salle à Paris. Je m’y rendais donc, sans même savoir quel film y était projeté. C’était Piège de Cristal. « OK. Pourquoi pas. Un film d’action qui fait boum en Dolby sur grand écran. J’achète. ». Et me voici dans la gigantesque salle de l’UGC Normandie, dans laquelle s’entassent … cinq personnes. Le film débute. Au bout de cinq minutes, je suis étrangement hypnotisé par la mise en images et la photo de Jan De Bont. A la séquence d’arrivée de la bande de Hans Gruber, je flotte à 50 cm au-dessus de mon siège, dans un état nirvanesque qui ne fléchira pas avant la fin du film. Le soir même, je vais comme prévu voir La Dernière tentation du Christ et passe deux heures… à me refaire Piège de Cristal dans ma tête.

Cette projection de Piège de Cristal a énormément contribué à me faire redescendre sur Terre, à me débarrasser de ma défroque de poseur qui séduit en soirée à coups de tirades hégéliennes qui font le lien entre Tarkovski et Indiana Jones, et à retisser le lien authentique qui m’avait dans un premier temps amené au Cinéma populaire (sans ce besoin d’acceptation sociale qui consiste à cacher son ressenti profond derrière les artifices rhétoriques qui font bon genre). Rien que pour ça, merci McTiernan, merci l’UGC Normandie, et merci Flavia !

 

Allez hop. On enchaîne.

 

Donc, comme vous l’avez peut-être compris, le fait qu’un amateur de Cinéma populaire comme mézigue ne soit pas pressé d’aller voir Die Hard, et le fait qu’une séance dans la plus grande salle parisienne réunisse cinq personne, tout cela donne un vague aperçu du fait que la sortie française de Piège de Cristal fut un NON EVENEMENT total.

 

Pour donner une idée, et si j’en crois mes souvenirs, l’impact de cette sortie était à mi-chemin entre celle qu’a eu The Mist récemment, et celle des Fils de l’Homme en 2006. Ce non-évènement est encore un mystère à mes yeux, étant donné que Die Hard avait été, durant l’été, un des gros succès commerciaux aux Etats-Unis.

Je n’ai pas retrouvé les chiffres précis, mais j’ai le souvenir que Piège de Cristal avait fait environ 160 000 entrées sur la région parisienne. Et si j’en crois les quelques tableaux de box-office que j’ai ressorti de mes archives, le film de John McTiernan a fait chez nous moins d’entrées que Police Academy 5 et Benji la malice.

En somme, quelqu’un, quelque part, a très mal fait son travail dans la promotion de ce film en France. Même un magazine comme Starfix, qui fut parmi les très rares à reconnaître la virtuosité du film, se retrouve alors avec pour couverture Crocodile Dundee. Perdu dans le magazine, Die Hard doit, lui, se contenter d’une critique de quatre colonnes (la plus longue en France). L’hebdomadaire 7 à Paris, qui défendait déjà ardemment Predator, reconnaît en Die Hard un « tour de force » mais doit se contenter d’une colonne et quart pour l’expliquer. Le geek Philippe Ross, dans La Revue du Cinéma, se contente d’un texte d’une colonne sans photo. Quant à Impact, magazine entièrement dédié au cinéma d’action (et qui sur ce numéro traite Rambo 3 sur 16 pages), il consacre en tout et pour tout une page à Die Hard. Une page…

 

Comment l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années a-t-il pu à ce point manquer sa cible en France ? Pourquoi ceux qui l’ont découvert en projection de presse (y compris les amateurs du genre) ont-ils été à ce point aveugles à ses qualités et peu pressés d'en faire la promotion à sa mesure ? Le phénomène est d’autant plus mystérieux que, l’année suivante, Die Hard sortira en location vidéo et sera un énorme succès, bénéficiant d’un bouche à oreilles dithyrambique. Sa première projection télé regroupera un public gigantesque. Et la sortie de 58 minutes pour vivre en France sera un carton estival, avec des multiplexes qui affichent complet.

 

Je n’ai pas vraiment de réponse à ce mystère. Et pendant que le lecteur se plonge dans les chapitres suivants, je me permettrais de lui rappeler l’affirmation suivante : « Die Hard est l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années. »

 

 

STUDIO

(critique complète)

« Bruce Willis, récemment promu dans la catégorie poids welter des nouvelles stars américaines, se voit sacré dans ce film de McTiernan où tous les attributs du mâle américain cogneur-mais-brave lui sont décernés. Enfermé dans une tour de verre à Los Angeles en compagnie d’un commando de tueurs et d’une poignée d’otages,il va jouer, non sans peine, le grain de sable dans la mécanique criminelle. Unité de temps, de lieu, d’action, et unité de clichés sont doctement respectés dans ce thriller à gros budget. Willis, tout en pectoraux, joue les chasseurs solitaires et le rapport pellicule/bris de verre frise le record du monde. Les enfants vont adorer ça et Rambo l’a mauvaise. »

(D.P. – Studio Magazine)

 

 

 

PREMIERE

(critique complète)

Piège de Cristal n’est pas un film de tout repos. C’est même carrément secouant. Le héros, c’est John McClane, flic intègre new-yorkais (race en voie de disparition) seul à pouvoir sauver les otages d’une bande de terroristes internationaux (donc sadiques) dans une tour de verre et d’acier un soir de réveillon. Pieds nus et en maillot de corps, McClane (Bruce Willis, corps spectaculairement travaillé pour l’occasion, en émule citadin de Rambo) a plus d’un tour dans son sac, et la lutte sera sans merci, d’un côté comme de l’autre.

Il était temps que John McTiernan, après deux navets boursouflés (Nomads et Predator), passe au rythme supérieur. Si Piège de Cristal n’est pas un film à l’originalité débordante (merci La Tour infernale et autres prises d’otages spectaculaires déjà vues), il n’en reste pas moins d’une redoutable efficacité. Cascades impressionantes, violence des situations, ingéniosité des effets spéciaux, tout est fait pour laisser le spectateur pantelant. Avec succès. Dans un rôle nouveau pour lui, Bruce Willis réussit l’exploit d’être de bout en bout crédible, portant sur ses épaules (largement exhibées) le poids de cette superproduction qui témoigne de la bonne santé d’un certain cinéma de genre hollywoodien. Du grand spectacle à ne pas prendre pour autant au sérieux. »

(J-P C – Premiere)

 

 

 

 

LE FIGARO MAGAZINE

Passé son résumé (qui spoile le film et écorche le nom du héros), la critique du Figaro Magazine tient en  23 mots !

« Merci pour le réveillon ! Déjà qu’il met les pieds pour la première fois en Californie pour passer Noël avec sa famille, John Mc Lane, le simple flic de New York, tombe sur une embuscade salée. Au cours de la fête de fin d’année, une poignée de malfrats investissent le building de la société où travaille son épouse pour faire main basse sur le coffre. Seul contre tous et avec humour, Bruce Willis fait florès, à l’aise dans cet excellent suspense comme Red Adair devant une tour infernale. »

(Pierre Grenard – Le Figaro Magazine)

 

 

 

LES CAHIERS DU CINEMA

Ce film n’existe pas

 

 

 

POSITIF

Ce film n’existe pas

 

 

« Die Hard est l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années. »

 

 

L’EVENEMENT DU JEUDI

Passé son résumé, la critique de L’Evènement du Jeudi tient en 68 mots :

« Un commando de douze terroristes supérieurement armés retient en otage le personnel d’une multinationale, la nuit de Noël, dans une tour en construction (le piège de cristal !) à Los Angeles. La tour est coupée du reste du monde. Un homme seul, un policier, viendra à bout de la bande. Disposant de moyens et d’un stock considérable d’explosifs apparemment inépuisable, le réalisateur John McTiernan commence par nous en mettre plein la vue. Les décors sont aussi beaux que dans un film de Ridley Scott, l’image et le son sont très sophistiqués. Tout se gâte très vite, l’entreprise est gagnée par la démesure au point d’y perdre toute crédibilité et de devenir carrément grotesque. Beaucoup de bruit pour rien. »

(D.R. - L’Evènement du Jeudi)

 

 

 

TELERAMA

(petit bonhomme qui fait le gueule) – Evidemment, refiler un tel film à Pierre Murat, qui déteste tout le cinéma d’action, et l'américain en particulier, ne risquait pas de mener aux sommets de l’exercice critique. Mais après tout qu’importe, cet avis ne va être lu que par quelques millions de personnes (qui chercheront en vain Bruce Willis dans le film de Norman Jewison Eclair de lune).

« Vous croyez avoir tout vu comme film d’aventure ? Zéro ! Piège de Cristal, c’est La Tour infernale au carré, question « Hou, fais-moi peur ». Et Les Aventuriers de l’arche perdue, question bruit. On en sort laminé.

Ca fait « boum ». Ca ne fait même que ça d’ailleurs, durant deux heures. Comme John McTiernan (l’immortel réalisateur de Predator) n’est pas un imbécile, il tente de jouer sur l’humour. Vous savez, celui qui, au 2ème, 3ème, 54ème, 727ème degré, amuse les intellectuels fatigués. Donc c’est rythmé (très) mais c’est bête (vraiment). Les bandits, déguisés en terroristes, sont évidemment des Européens (des Allemands, en l’occurrence) et les autorités légales, des incapables. Seul, l’Homo americanus, solide et invincible, restaure l’ordre… pour mieux passer Noël en famille ! On en veut beaucoup à Bruce Willis. Des Schwarzenegger, Stallone, Norris et autres Steven Seagal, on en a à la pelle. Mais on n’a qu’un seul successeur possible à Cary Grant et c’est lui.

Par pitié, que Bruce Willis retrouve au plus vite Cybill Sheperd dans la seule série américaine valable (Eclair de lune), ou, mieux encore, Kim Basinger dans Boires et déboires de Blake Edwards. Please, Bruce, please. »

(Pierre Murat – Télérama)

 

 

 

LE POINT

Un exercice très couru (et totalement stupide) consiste pour certains paresseux à laisser traîner l’oreille à la sortie des projections de presse (*) afin de recaser, sans la moindre cohérence, des idées qu’ils n’ont compris qu’en surface. La fin de cet article du Point s’approprie sans la moindre gêne un argument qui appartient manifestement à François Cognard et à Christophe Gans (des gars qui parlent fort), et dont on a vraiment du mal à croire que l’auteur proclamé en soit effectivement l’auteur.

« Rambo dans la tour infernale : selon la mécanique en vigueur à Hollywood, qui a remplacé le film de genre par le cocktail (des recettes plus efficaces), voilà l’occasion d’un joyeux jeu de massacre dans l’univers-glacé-et-vertical-de-nos-mégalopoles-modernes. McTiernan ne lésine pas sur l’explosif et le verre brisé, et il a suffisamment de savoir-faire pour que le combat de son lonesome flic avec une bande terroriste dans un gratte-ciel crépite comme une mitraillette. Le meilleur du film restant l’affrontement à distance des adversaires, grâce aux éléments constitutifs du building (ascenseurs, gaine d’aération, câblage électrique…) qui transforme la tour en un immense échiquier à trois dimensions. Dommage que d’inutiles relents sentimentalo-populistes viennent empuantir et freiner ce thriller de chez le bon faiseur. »

(Jean-Michel Frodon – Le Point)

 

« Die Hard est l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années. »

« à ne pas prendre au sérieux » - « grotesque » - « vraiment bête » - « sentimentalo-populiste »

 

 

 

FRANCE SOIR

Coincé dans un quart de page, le vieux briscard Robert Chazal essaie, dans France Soir, de souligner que le film est tout de même bien mis en scène (sans citer pour autant le nom de son metteur en scène). Passé le résumé, sa critique tient en 52 mots.

« C’est du suspens et du spectacle, cent pour cent, et ce Piège de Cristal est fort efficace. Une seule relative faiblesse : Bruce Willis paraît parfois un peu mou pour son rôle de merveilleux risque tout. Mais le punch de la mise en scène fait oublier le manque de punch de l’interprète. »

(Robert Chazal – France Soir)

 

 

 

Dans un magazine que je n’ai hélas pas pu identifier, un certain M.Ca (non, ce n’est pas McClane) débute son papier par une affirmation qui ne supporte pas la contradiction :

« Le seul intérêt de ce troisième long métrage de John McTiernan –dont nous ne connaissons en France que Predator, son premier film Nomads avec Pierce Brosnan et Lesley Ann Down étant encore inédit- réside dans l’interprétation de Bruce Willis (…) »

(D’accord, m’ssieu. Alors quand mes copains et moi on a vu Nomads en salle, ça veut dire qu’on n’était pas en France ?) Bref, M.Ca enchaîne avec une démonstration rigoureuse, qui consiste en un comparatif de mise en scène (enfin quelqu’un parle de la mise en scène de ce film ! chouette !) :

« (…) Cela mis à part, on ne peut que constater le manque d’originalité du scénario de Jeb Stuart et Steven De Souza, et la faiblesse de la mise en scène de John McTiernan qui se limite –en mineur- au style  « high tech » d’un John Badham ou d’un Peter Hyams. »

John Badham, je resitue pour les plus jeunes, venait de sortir à cette époque deux films, Short Circuit, l’histoire d’un gentil petit robot, et Etroite surveillance, une comédie en appartement avec Richard Dreyfus et Emilio Estevez. Peter Hyams, lui, venait de réaliser coup sur coup la comédie Deux flics à Chicago et le thriller Presidio. Donc il ne vous reste plus qu’à mater ces quatre films, qui apparemment déchirent sa gueule à ce très surestimé Piège de Cristal.

 

 

Jeu : la critique du film d'un réalisateur très surestimé s'est glissée sur cette page du magazine Studio. Sauras-tu la retrouver ?

 

 

Pour soutenir la sortie internationale de leur film, Bruce Willis et John McTiernan feront le déplacement à Paris. Comme on s’en doute, ça ne pressera pas au portillon. Les quelques journalistes à faire le déplacement et à s’entretenir avec eux en tireront (comme souvent dans le cas de films populaires) des articles qui parlent de fringues, de musique, d’amourettes, de pognon et très rarement du film.

 

L'EXPRESS

L’Express consacre ainsi une pleine page au comédien Bruce Willis, dans un article de Sophie Grassin qui débute par la phrase suivante : « Osons le dire tout net : Bruce Willis est une bombe sexuelle. » Cette plongée dans les méandres analytiques est là pour nous rappeler l’un des angles fondamentaux par lequel un critique français est susceptible d’appréhender le cinéma populaire. Et Sophie Grassin n’est certainement pas la seule, hier comme aujourd’hui, à focaliser toute son attention sur sa libido pour ensuite balayer d’un revers de main dédaigneux ce Cinéma des masses et sa flagrante vulgarité. Ainsi son article va longuement s’attarder sur les pectoraux du comédien et ses qualités de séducteur. Et un simple paragraphe servira à traiter du film, sans mépris aucun…:

« Noël. John McClane, flic new-yorkais, débarque dans un Los Angeles rose et doré : Piège de Cristal est un polar esthétique. Il vient se réconcilier avec sa femme Holly, cadre dans une multinationale installée en haut d’une tour de 40 étages : Piège de Cristal est un polar romantique. D’affreux cambrioleurs prennent le building en otage. C’est le carnage. Les agents du FBI se comportent comme des crétins. Les journalistes, comme des pourris. Les monte-en-l’air, comme des nazis. Mais tout ce joli monde sera bien puni : Piège de Cristal est un polar éthique. »

(Sophie Grassin – L’Express)

 

L’ironie mordante de Sophie Grassin est-elle en mesure d’appréhender la phrase suivante : « Die Hard est l’un des plus grands films d’action de ces cinquante dernières années. » ?

 

 

 

LIBERATION

Libération décide à son tour d’offrir un encadré au comédien Bruce Willis, et en confie la rédaction à Marie Colmant, beaucoup plus calme et discrète que sa collègue de L’Express. Tellement discrète, d’ailleurs, qu’on n’est pas tout à fait sûr qu’elle ait osé assister à la projection du film Piège de Cristal. Son résumé fait très nettement penser à un thriller de Jonathan Kaplan et pas vraiment à celui de McT :

« Sous prétexte de changer, il (Willis) se lance alors dans ce Piège de Cristal. Bruce se gonfle les muscles jusqu’à en éclater et adopte le rictus du vengeur solitaire. Comme Belmondo, il tient à exécuter lui-même toutes les cascades, et se compose le personnage du bon père de famille agressé dans son intimité domestique. Pas commode le gars, surtout quand on touche à sa femelle, même s’ils sont divorcés. Une métamorphose très relative. »

(Marie Colmant - Libération)

 

 

 

LE FIGARO

Evenement !!! Le Figaro, lui, consacre un petit encadré au réalisateur (vous savez, le mec surestimé), sous le titre « Le Clin d’œil de McTiernan ».

De tout son entretien avec le cinéaste, l'article retient UNE déclaration, celle où il parle de l’humour du film (parce que humour = à ne pas prendre au sérieux. voir plus haut).

Au passage, le rédacteur, dont la signature gainsbouresque est seulement constituée des initiales B.B., nous dévoile les influences de Die Hard, puis nous rappelle la carrière passée de John McTiernan. Il prend notamment soin de re-situer pour nous le genre précis auquel appartenait le film Predator, un film sorti très très longtemps auparavant, c’est-à-dire l’année précédente :

 

« Le Piège de Cristal de John McTiernan relève à la fois de La Tour infernale et de Rambo. Après Nomads, un thriller fantastique, et Predator, un polar musclé où il démontre son sens aigu du rythme et de la mise en scène inventive et précise, John McTiernan désirait nous offrir un film clin d’œil. »

(B.B. – Le Figaro)

 

 

 

 

Effectivement, tout porte à croire que rarement, dans l’Histoire du Cinéma, un cinéaste a été à ce point surestimé.

 

 

On poursuivra notre périple avec A la poursuite d’Octobre rouge

 

Rafik Djoumi

 

 

 

 

(*) Un peu comme quand Dupuy et Djoumi évoquent en rigolant le film Robocop 2 à la sortie de la projection de presse de Iron Man, par exemple

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Le Cercle et la "fidélité au comic-book d'origine"  (Coups de gueule) posté le mardi 15 avril 2008 20:13


 

"Le Cercle des Cinéphiles" est une émission de radio hebdomadaire de 60 minutes, diffusée dans la région toulousaine, et présentée par Alexandre Tylski.

 

Note technique : lorsque je parle dans mon combiné téléphonique, je n'ai plus le retour de mon interlocuteur. Ceci explique que ma voix et celle d'Alexandre se chevauchent à l'occasion, et que parfois je ne comprenne pas les questions posées.

 

Octobre 2006. Un petit coup de gueule à l'encontre de certains réalisateurs geeks, qui ne veulent pas comprendre que la bédé c'est de la bédé, et le cinéma du cinéma. Et que passer de l'un à l'autre (dans les deux sens) nécessite parfois de réfléchir un peu plus de dix minutes à ce qu'on fait.

A voir certaines images de projets à venir, je pense hélas que cette digression reste d'actualité

 

 

Mains propres et Dents blanches

 

 

Rafik Djoumi

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