Interdiction de filmer  (Coups de gueule) posté le samedi 13 octobre 2007 01:15

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Cette sympathique vidéo provient d'une conférence de presse récemment donnée au festival du film de New York. Je rassure les non-anglicistes, le résumé de ce qui s'y dit vous sera donné plus bas.

Cette vidéo donc, qui illustre un "différend créatif" opposant Brian De Palma aux producteurs de son dernier film, révèle un problème de fond qui, depuis longtemps déjà, pourrit la création cinématographique, voire la création tout court.

Commençons par résumer cette "affaire" De Palma :

Le dernier film du cinéaste, Redacted, met en scène une troupe de soldats américains basés en Irak, qui se rendent coupable du viol d’une adolescente et du meurtre de membres de sa famille. Plus qu’un remake de son fascinant Outrages, dont le sujet semble à priori similaire, le nouveau film de De Palma se veut explicitement un commentaire sur l’image, puisqu’un des soldats de la garnison filme certains de ces évènements, et que l’œuvre nous ballade apparemment de blogs en videologs, en passant bien sûr par le traficotage plus largement médiatique de ce conflit irakien.

Redacted (« expurgé » en français) se conclue, en toute logique, sur des images de cadavres, images depuis longtemps disponibles sur la toile mais quasi-absentes des grands médias américains.

Or, lors de la présentation du film au Festival de New York, Brian De Palma s’est estimé être la victime d’une censure de la part de la société de production, Magnolia Pictures©, et plus particulièrement de la part de son président Mark Cuban. « Le montage photographique à la fin du film n’a rien à voir avec ce que je désirais, déclare-t-il. C’est parce que Mark Cuban, l’homme qui finance ce film, a été perturbé par ces images ». Et il semble en effet que Magnolia Pictures© a décidé d'obscurcir plusieurs de ces photos. Ce qui permet au cinéaste de conclure son discours par une formule choc : « Redacted is, in fact, being redacted. »

Présent sur les lieux, Eamonn Bowles, co-président de la société, se défend immédiatement de cette notion de « censure », et évoque un problème juridique qui n’a rien à voir avec le conflit moral que pointe De Palma. Selon Bowles, n’importe quelle famille reconnaissant le corps de son fils à l’image se verra en droit de poursuivre la société Magnolia Pictures. Il interpelle directement le cinéaste : « Brian, comment toi t’y prendrais-tu pour obtenir les droits de ces images ? Tu sais très bien que c’est un problème légal insolvable. »

 

 

Je me garderais bien de trancher entre De Palma et ses producteurs, d’autant que l’affaire a largement pris une tournure procédurière : la Director’s Guild of America© a donné raison au choix de la société Magnolia, tout en prenant soin de préciser qu’elle ne prenait pas position contre De Palma (arf !). Mais inévitablement, Redacted prend l’allure d’un cas d’école dans l’actuelle guerre des images.

Comment un film (ou même un documentaire) peut-il espérer articuler un discours contemporain sur le sens de l’image, lorsque le moindre bout de photographie ou de vidéo se trouve bloqué sous un amas inextricable de copyrights, droits à l’image, droits de réutilisation, droits d’auteur et autres subtilités virtuelles que seuls une quinzaine d’avocats sur Terre semblent connaître ? Pourquoi un film ne s’autoriserait-il pas à utiliser une photographie qui a déjà probablement fait le tour de 30 000 blogs et qui a été peut-être vue par des centaines de milliers de personnes ? Comment en est-on arrivé à un point où la loi elle-même prescrit qu’un cinéaste ne peut pas donner à voir librement ce que les gens dans la société voient déjà ?


Il y a trois ans, le cinéaste Olivier Assayas faisait remarquer qu’il ne pouvait plus filmer librement les rues de Paris. La simple apparition d’une enseigne de McDonald© dans le champ pouvait en effet être assimilée à une utilisation frauduleuse de logo sous copyright. Dans cette même logique, combien de cinéphiles savent-ils que le premier film de Todd Haynes, Superstar : the Karen Carpenter story, classé par le magazine Entertainment Weekly© dans son « Top 50 Cult Films of All-Time », est aujourd’hui strictement interdit à la vente, à la distribution, à la projection et à la circulation pour violation de copyright sur les chansons des Carpenters© ? Et de l’autre côté de la barrière, combien d’amateurs de films sont-ils au courant des pressions délirantes que les studios Disney© ou Universal© ont exercé sur les députés, pour que les premiers dessins animés de Mickey ou le King Kong de Shoedsack et Cooper ne tombent pas dans le domaine public comme cela était pourtant prévu par la loi ? Combien savent-ils que le studio Fox© a racheté les droits du film Les 4 Fantastiques, produits par Roger Corman en 1994, afin de le faire disparaître de la surface du globe ? Et trouve-t-on dès lors normal que le gars, qui a uploadé Les 4 Fantastiques en ligne et lui a ainsi assuré sa survie, puisse être considéré comme un criminel (ce qu’il est pourtant aux yeux de l’actuelle loi) ?

 

Dans une société ultra-médiatisée, où près de 80% de la communication passe par l’image, obliger un cinéaste à se conformer aux lois délirantes qui régissent ce fameux droit à l’image revient à lui interdire de filmer. Et lorsque je parle de cinéaste, je ne pense pas qu’à Brian De Palma. Je pense également à l’internaute un peu trop créatif, qui met son petit chef-d’œuvre maison en ligne sur YouTube©, et qui a malencontreusement oublié d’effacer numériquement la figurine de Spider-man© qui traînait sur sa table de chevet. Cet internaute ne doit sa survie qu’à la clémence (ou l’ignorance) des ayants droits de l’objet… et qu’importe après tout qu’il n’ait fait que filmer son chez lui, c’est-à-dire sa propriété privée.

J’avais évoqué précédemment le travail de Naomi Klein, qui s’est justement penché sur cette appropriation de l’espace public par les multinationales. Car la plupart de ces lois de réutilisation n’ont pas été renforcées, on s’en doute, par quelques pékins d’électeurs étourdis, mais par des entreprises qui ne fabriquent aucun objet à proprement parler, et qui ont bâti leur suprématie sur du vent... des logos, des signes, des sons, des images… dont elles doivent s’assurer qu’elle puissent traverser le monde et les esprits sans jamais appartenir ni au monde ni à l’esprit qu’elles ont traversé.

Le problème est que ce « vent » représente ce qu’on appelle la culture, et que cette culture est communément considérée comme le patrimoine 'naturel' de l’humanité.

 

 

 

 

Ainsi la culture musicale des années 80-90 (rap, techno, dance, jungle etc.) s’est en grande partie construite autour du sampling, autour de la réappropriation de l’héritage musicale. Aujourd’hui, ces morceaux des années 80-90 sont lockés sous de puissants copyrights, et l’artiste qui aurait la folie de les sampler pourrait bien se faire tackler par une douzaine d’avocats, avec une amende de trois millions de milliards de dollars et peut-être même quelques semaines de prison. Quelques inconséquents ont récemment tenté de lancer un mouvement, à la fois musical et cinématographique, appelé le « mashup », et qui consiste à trouver le rythme, l’idée, la couleur, par lesquels deux morceaux de musiques ou deux morceaux de film peuvent cohabiter et créer un morceau de musique ou de film nouveau. Ces artistes sont régulièrement rappelés à l’ordre par les majors, afin de faire disparaître leurs créations de la toile. Selon la loi qui gouverne actuellement nos sociétés démocratiques, un quelconque refus d’obtempérer pourrait leur valoir des peines de prison.

Je répète donc, et opère une transition pour en arriver à ma conclusion :

Faire de la musique, ou faire des films, peut valoir la prison.

  

Rafik Djoumi

 

 

 

Une liste de films « interdits », dont celui de Todd Haynes :
http://www.illegal-art.org/video/index.html

 

Un mashup musical et filmique de cinq groupes différents :
http://fr.youtube.com/watch?v=1oPa2zYnjVo

 

Mashup AMDS : Neo versus Robocop :
http://www.wat.tv/playlist/367104/video/564615/AMDS-NEOVSROBOCOP-.html

le site d’AMDS
http://spiritsnodeal.canalblog.com/

 

Bande annonce de Titanic 2 :
http://fr.youtube.com/watch?v=vD4OnHCRd_4

 

The Amen Break, ou comment 6 secondes de musique en usage libre ont créé des milliers de chansons… sous copyright (en anglais) :
http://fr.youtube.com/watch?v=5SaFTm2bcac

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17 commentaire(s)

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