Lire la 1ère partie
Durant la Seconde Guerre Mondiale, alors qu’il
devient clair que ce conflit d’un nouveau genre se joue
également à travers l’image, l’U.S.
Signal Corp met en place un gigantesque service médiatique
d’information, de propagande et de contre-propagande, et
s’adjoint les services de John Ford, John Huston, Frank
Capra, George Stevens, William Wyler et de beaucoup
d’autres.
Ceux qui restent
au pays fourniront les films institutionnels (la série des
Why We Fight par
exemple) ; ceux qui se trouvent sur le théâtre
des opérations, comme par exemple George Stevens, ont
à encadrer une troupe de photographes et de
caméramen.
Pour faciliter
leurs déplacements, ces troupes embarquent des
caméras 16mm, maniables, faciles à recharger et
muettes. George Stevens lui-même expérimente une toute
nouvelle pellicule 16mm couleur, mais les images bouleversantes
qu’il filme ne seront pas vues avant des décennies. De
retour au pays, le cinéaste décide de les enfouir
dans son grenier, et ce n’est que dans les années 80
que son fils les exhumera.
En attendant, ce
que l’occident retiendra de ce conflit en termes
d’images (du débarquement en Afrique du Nord aux camps
de la Mort) proviendra en grande majorité du travail des
équipes du Signal Corp.
Leurs efforts
pour capturer le "plan" le plus compréhensible, ni trop
près ni trop loin du sujet ; leur soin à choisir
l’angle le mieux éclairé, à
précéder l’action etc. toutes ces techniques
constitueront le BA.B.A des caméramen reporters. Plus
inattendue sera leur influence sur l’Histoire du
Cinéma.
Car entre deux
bouteilles de Coca et un paquet de chewing-gum, les
libérateurs laisseront également derrière eux
des caméras Reflex 16mm et de la bobine en pagaille. Les
jeunes cinéphiles français, qui entre 1945 et 1947
vont découvrir en condensé à
l’écran six années du Cinéma
hollywoodien de l’âge d’or, auront
également à leur disposition un matériel
économique et des méthodes de tournage
littéralement héritées des commandos. Dans
leurs courts métrages des années 50 se dessinent peu
à peu les premiers contours de la Nouvelle Vague.
Refusant l’artificialité des tournages en
studio (et aussi un peu parce qu’on leur en a refusé
l'accès) les chiens fous descendent dans la rue,
armés d’un Nagra et d’une Eclair 16mm. Le chef
opérateur Raoul Coutard (qui se partage entre Jean Luc
Godard, François Truffaut et Pierre Schoendoerffer)
récupère certaines techniques vues chez les
collègues américains, à travers des films
comme Nous avons gagné ce soir ou
Le Poison, et développe pour ces
cinéastes « d’extérieur »
de nouvelles méthodes d’éclairage
indirecte.
Dans
La 317ème Section
(photo du haut), Pierre Schoendoerffer cherche explicitement
à retrouver le grain de ses documentaires perdus, qui lui
ont été confisqués par les vietminh durant sa
captivité.
Godard et
Truffaut, de leur côté, veulent développer un
style cinématographique qui commente explicitement
l’image. Ainsi, tout ce qui était jusque là
jugé comme un défaut (effets de décadrage,
tremblement, flou, problème d’étalonnage,
collures visibles, mixage hasardeux) n’est plus
redouté et parfois même souhaité, au nom
d’une école esthétique qui se veut
adepte de la mise en abyme et existentialiste.
Le tournage
systématique en pleine rue va également
développer quantité de trucs et astuces pour filmer
un personnage au volant d’une voiture.
Claude Lelouch,
amateur de vitesse traumatisé par les
expérimentations de Mikhaïl Kalatozov, va chercher à caser sa
caméra sur toutes les facettes possibles des bagnoles (voir
ce court-métrage digne d'un Gran Turismo)
tandis que d’autres découvriront que la 2CV, avec ses
suspensions de malade et son toit décapotable, est
idéale pour filmer les autres voitures en mouvement
(technique que Spielberg utilisait encore sur Empire du
Soleil en 1986).
Ainsi la Nouvelle
vague va décomposer le « pris sur le
vif » en deux méthodes.
L’une,
technologique, qui consiste à repousser les limites du
tournage en extérieur.
L’autre,
plus intellectuelle, qui consiste à créer
artificiellement du naturel en mettant l’emphase sur
« l’accident à la prise de
vue », ce dernier devenant le témoin du
« réel ».
Pendant ce temps, en Angleterre, le cinéphile Kevin
Brownlow se met à rêver d’un film qui
utiliserait l’image labellisée
« réelle » pour la retourner contre le
spectateur et lui faire passer pour
« réel » ce qui relève de la
fiction la plus totale.
Dès 1958,
il se met à étudier en détail les
actualités cinématographiques consacrées
à la Seconde Guerre Mondiale, plus particulièrement
celles de France, de Hollande et d’Italie.
Brownlow entame
la très longue production (8 ans !) de ce qui deviendra
En Angleterre occupée (It
Happened here). Tourné en 16mm noir et blanc, avec un
cast essentiellement composé de fans de S.F., En
Angleterre occupée est une pure
« uchronie », qui imagine ce que le
Royaume Uni serait devenu si les nazis l’avaient envahi
(d’après le film, la même chose que la France,
soit environ 2% de résistants pour 80% de collabos).
Au fur et
à mesure de son très long tournage, le projet
commence à intriguer la nouvelle génération de
cinéastes anglais. Tony Richardson (Tom
Jones) injecte un peu d’argent dans la maigre
production. Stanley Kubrick offre de la pellicule. Le
comédien Sebastian Shaw (futur Anakin Skywalker) vient
consolider le cast etc.
Le contraste que ces aides vont
amener au film (modifications des formats, de la qualité de
la prise de vue etc.) ne feront que contribuer à
l’aspect réaliste de la fiction. Brownlow
s’efforce d’imiter au mieux les cadres, les
panoramiques et l’échelle de plans
généralement privilégiée par les
caméramen d’actualité, dont évidemment
ceux du Signal Corp, tout cela avec l’aide précieuse
de son chef opérateur débutant Peter Suschitzky
(L’Empire contre-attaque,
Rocky Horror Picture Show, tous les
Cronenberg depuis Faux Semblants). Manque
de bol pour Brownlow, la critique anglaise, unanime, salue le
« naturel » de l’œuvre et de ses
comédiens et félicite l’équipe pour le
soin de sa reconstitution à coups de « on
s’y croirait ». Ce faisant, le message du
film, lui, passe complètement au-dessus de la tête
puisque c’est justement ce « on s’y
croirait » qui en constitue la
problématique. Le film de Brownlow démontre
qu’avec un matériel et des moyens amateurs, il suffit
de s’en tenir au langage filmique des actualités pour
que la fiction devienne le « réel »
aux yeux du public.
A peu près
au même moment, un compatriote de Brownlow qui
s’appelle Peter Watkins va tenter de rendre ce discours plus
explicite, en dénonçant ce qu’il appelle la
« monoforme », c’est-à-dire le
langage institutionnalisé du
« réel » qui s’est imposé
à travers les actualités, le documentaire et la
télévision. En 1964, Watkins réalise pour la
BBC le docufiction Culloden,
reconstitution d’une célèbre bataille du
XVIIIème siècle, où les officiers
d’époque s’adressent directement à la
caméra et à l’équipe de reporters venus
capturer leurs exploits guerriers. L’année suivante,
il enchaîne avec le très provocateur La
Bombe (The War Game) qui imagine les
conséquences d’une attaque nucléaire sur la
population britannique.
A plus d’un
titre, La Bombe retrouve les mêmes
mécanismes de filmage que En Angleterre
occupée, imitant au mieux les images
d’actualité d’Hiroshima et de Nagasaki, et en
les mêlant aux images d’archive de l’Angleterre
sous les bombes allemandes. Mais là encore, le discours
explicite sur l’image et la facilité avec laquelle le
spectateur peut gober du « réel »
passe à l’as ; le public étant
forcément focalisé sur le premier degré de
l’œuvre, au sujet d’un phénomène
qu’il connaît alors très mal (les
retombées radioactives et le post-dramatic stress disorder).
A leurs façon, Brownlow et Watkins ont testé les
limites de leurs contemporains, en réalisant des
œuvres visionnaires qui ne seront pleinement
appréhendées que des décennies plus tard.

Durant ces
années soixante, le boum de la télévision
américaine remodèle de fond en comble la
stratégie politique et publicitaire (pléonasme) tout
en imposant l’idée nouvelle selon laquelle "ce qui
n’apparaît pas dans la lucarne n’existe
pas".
Tandis que les
étudiants en Cinéma de l’USC et UCLA se
pâment d’extase devant la Nouvelle vague
européenne, les premiers sociologues de l’image se
font jour et la sémiologie devient une discipline
universitaire. Dans un soudain réflexe de critique nourrie
de marxisme, tout un chacun cherche alors à décrypter
l’idéologie déguisée, le message
sous-jacent des médias américains. En 1964, le
canadien Marshall McLuhan écrit cette phrase
emblématique qui, aujourd’hui encore, demeure
affreusement mal comprise : « Le média
EST le message ».
Conforté
par sa maîtrise en « communication »
durant la Seconde Guerre Mondiale, le Signal Corp est appelé
à la rescousse par le gouvernement américain,
embourbé dans le conflit vietnamien et dont
l’impopularité va croissante. Des centaines de
caméramen sont dépêchés sur place et se
mettent à couvrir l’évènement (cette
fois-ci en couleurs). Leurs images envahissent les écrans de
télé. Mais l’effet produit sur le public
américain est totalement à l’inverse de ce
qu’en espérait le gouvernement. Déjà
avides d’images-choc, les chaînes de
télévision privilégient en effet le
spectaculaire et mettent en avant ce qui va devenir la grammaire
bien connue de ce conflit : soldats paniqués sous le
tir de snipers, sautant des hélicoptères pour se
réfugier dans une jungle trop dense ; blessés
hurlant à la mort et évacués dans la plus
totale confusion (qui plus est, avec la couleur, apparaît le
rouge vif du sang humain) et enfin des dérapages
dévastateurs que l’Armée ne saura pas camoufler
à temps (un soldat hilare, filmé de
l’intérieur d’un hélicoptère,
tirant au pif sur des paysans dans les rizières et
encouragé par ses collègues).

Le Vietnam
devient le mot d’ordre de la révolte et le signe de
ralliement pour les étudiants américains.
A l’USC,
les étudiants John Milius et George Lucas développent
un projet de film dans le sillage de celui d’Orson Welles
Au Cœur des ténèbres
(voir chapitre précédent). Welles souhaitait
tirer du livre de Joseph Conrad une parabole sur le fascisme des
années 40 ; Milius et Lucas décident d’en
tirer une parabole sur la folie autodestructrice d’un
Occident colonialiste, symbolisée par le conflit au Vietnam.
Le mot d’ordre estudiantin de l’époque
étant « Revolution
Now ! », ils appellent logiquement leur projet
Apocalypse Now ! et souhaitent le
produire sous la bannière du studio Zoetrope que
développe Francis Ford Coppola.
Pour appuyer la démonstration, Lucas envisage de
réaliser Apocalypse Now !
avec un minimum de moyens, en se réappropriant le filmage
spécifique du conflit tel qu’il apparaît
à la télévision américaine,
c’est-à-dire en 4/3, en 16mm couleur et caméra
à l’épaule.
Coppola
reçoit un jour la visite du producteur de
Macadam à deux voies, Gary Kurtz,
qui cherche des renseignements sur le format Techniscope que Lucas et Coppola venaient
d’employer pour THX 1138.
Lors de sa
rencontre avec Lucas, Gary Kurtz finit par avouer qu’il a
couvert le conflit vietnamien. En tant qu’ancien
étudiant en cinéma, incapable de tirer sur un
être humain, l’Armée lui avait d’office
collé une caméra entre les pattes. Les images que
Kurtz a ramenées du conflit impressionnent Lucas, qui
souhaite s’en servir comme modèle et note
d’intention. De son côté, Kurtz partira aux
Philippines assurer les repérages du film, et reviendra en
essayant de convaincre Coppola et Lucas que tourner là-bas
mènerait à la catastrophe (mais ça, Coppola,
il a pas voulu l’entendre).
Resté
fidèle au discours qu’il cherche à
développer, Peter Watkins rejoint la bouillonnante
Amérique des sixties. Avec une équipe de huit
techniciens, une caméra 16mm Eclair et 65 000 pauvres
dollars de budget, il réalise le docufiction
Punishment Park, une parabole sur
l’éclatement médiatique du pays. Le film met en
scène un hypothétique camp de
rééducation, le « Parc de la
Punition », où l’Armée
américaine enferme ses dissidents anti-Vietnam, filme leur
procès puis filme leur punition pour servir d’exemple.
Imitant au plus près le filmage
« au-corps » qui s’est
développé dans les actualités
consacrées aux manifestations et à l’agitation
étudiante, Watkins, une fois de plus, réalise une
œuvre à ce point
« réaliste » que son discours sur
l’image passe complètement à la trappe. Le film
crée chez son public des empoignades idéologiques qui
imitent à la perfection ceux de son film. Mais une fois de
plus, les pros comme les antis restent à la surface,
aveuglés par la rhétorique
intradiégétique (ce dont parlent les comédiens
à l’intérieur de la fiction du film) mais
incapables d’appréhender le vrai message (le film
lui-même). Accusé d’être un objet de
propagande communiste, Punishment Park ne
trouvera aucun distributeur aux Etats-Unis.

Resté en développement durant des
années, le projet Apocalypse Now
sera finalement subtilisé par Francis Ford Coppola
(détenteur du script vu qu’il est producteur). Ayant
finalement opté pour une approche esthétique
totalement inverse, Coppola jettera ses troupes dans une aventure
guerrière bien réelle (le tournage du film est un
film à lui tout seul) tout en cherchant à extraire de
son périple les images les plus léchées, les
plus évocatrices et les plus poétiques.
Ce qui au
départ s’annonçait comme un projet
« à la Brownlow-Watkins » devient en
fait l’héritier des aventuriers de la bobine que
furent Raoul Walsh, Merian Cooper ou John Huston (voir chapitre précédent). George Lucas tentera
de récupérer son projet perdu en réalisant
lui-même les séquences au Vietnam du film
More American Graffiti, fidèle
à la charte graphique qu’il avait en tête pour
Apocalypse Now mais incapable pourtant
d’en tirer la veine « réaliste »
qu’il espérait.
Pendant ce temps,
en Italie, le Cinéma populaire (qui soutenait toute
l’industrie filmique) périclite dangereusement au
point de voir ses budgets atteindre des records
d’insignifiance. Condamnés à des tournages de
plus en plus amateurs, et nourris à la violence sociale qui
secoue le pays (ce sont les fameuses « années de
plomb »), les cinéastes du western, du
péplum et du polar finissent par se tourner vers
l’horreur et son genre le plus socialement
emblématique, le film de cannibales.
C’est ainsi
que Ruggero Deodato attaque son Cannibal
Holocaust avec une ferme intention
pamphlétaire. Il s’agit pour lui d’en
découdre une fois pour toutes avec cette fascination
qu’ont ses compatriotes face aux images de mises à
mort qui rythment la télé italienne.
Ancien assistant
de Roberto Rossellini, Deodato se réapproprie les techniques
du néo-réalisme pour transformer sa fiction en un
faux documentaire amateur, supposément découvert dans
la jungle. Très vite, le sujet de son film se
détourne de son concept de base (gentil blanc cuit dans
marmite) pour voguer vers la fable politico-médiatique. Car
l’enjeu
réel de Cannibal
Holocaust, ce sont précisément les
images et ce que l’on décide d’en faire. Tandis
que, dans la fiction du film, des journalistes se demandent
s’ils doivent ou non diffuser les images insoutenables, le
réalisateur, lui, fait le choix de contenter son public
voyeur et lui donne tout à voir des horreurs
capturées. C’est la mise en abîme qui guette, et
Deodato sera victime de son succès. En effet, une portion du
public et des médias se persuaderont que le document est
bien réel, et la Justice italienne collera un procès
inique au réalisateur, sous couvert d’une vieille loi
de protection animalière (scandale ! ils ont tué
une tortue pour la manger !). Succès surprise à
l’étranger, interdit en Italie, taxé de
« film irresponsable » par à peu
près tout le monde (personne ou presque à
l’époque n’imagine que le cinéma
d’horreur puisse avoir le moindre discours)
Cannibal Holocaust devra attendre une
vingtaine d’années avant que son discours pourtant
explicite ne soit réellement appréhendé. Sa
redécouverte par le public se fera exactement en même
temps que pour les films de Peter Watkins.
A suivre
Rafik
Djoumi