Ici et maintenant
"C’est Hollywood tel que les Dieux l’ont
rêvé", annonce Guillermo Del Toro depuis ses allers-retours à
Wellington en Nouvelle Zélande. "J’affirme en toute
honnêteté que j’ai trouvé ce système à la fois libérateur,
intimidant et époustouflant. Et je me suis senti béni d’avoir
pour mentor le talentueux et patient Peter Jackson" confesse
Steven Spielberg. "Je leur ai mis cette caméra entre les
mains, rappelle James Cameron en désignant Spielberg et
Jackson, et ils sont aussitôt devenus comme des gamins –
au fond chaque cinéaste est juste un geek complet". "Bobby
Zemeckis est aussi venu traîner sur le plateau, dévoile Peter
Jackson. Et nous étions tous là à avancer nos théories sur le
pourquoi du comment nous procédions selon telle ou telle
méthode."

Depuis près d’un an, une société basée à Wellington, en
Nouvelle Zélande, accueille dans ses murs quelques cinéastes dont
les films représentent environ le tiers des entrées
cumulées dans le monde
depuis vingt ans (rajoutez, parmi leurs visiteurs
éventuels, quelques poids moyens tels que David Fincher, Frank
Darabont et bien d’autres). Le but de cette réunion
peu commune consiste à, grosso modo, réinventer la façon
dont on produit et dont on consomme les films. Ils sont tous
là. Sous le même toit. Et ils ont un projet commun. A n’en pas douter, tous les
magazines du monde dédiés au Cinéma (papier, télé, radio, Internet)
sont forcément déjà sur place, à tenter de recueillir le moindre
petit bout d’information sur cet évènement pour le moins
historique.

Comme on peut
le voir, Spielberg opère ici un travelling avant à l'intérieur d'un
Palais arabe
Rectificatif... Personne n’a été dépêché sur place ! A
Wellington, il n’y a pas de montée des marches ; pas de Rocco
Siffredi qui embroche une actrice pour l’amour de l’Art
; pas de soirée costumée à 3 millions d’euros, où Sofia
paraderait aux bras de Louis XVI en espérant qu’on file la
palme à un film sur les pauvres ; ici les stars refusent
qu’on les prenne en photo à cause de leurs costumes mo-cap
aux allures de pyjama ; ici les films que l’on fait sont
"virtuels", "désincarnés",
"déshumanisés", et le vrai cinéphile connaisseur ne peut
plus tranquillement se masturber sur le grain de peau d’Ava
Gardner en justifiant son fétichisme par une citation de Lacan ;
ici, en Nouvelle Zélande, tout ce qu’il y a à filmer ou à
photographier, ce sont des Cinéastes qui parlent de Cinéma tout en
faisant du Cinéma. L’horreur absolue quoi !
Qui plus est, les bloquebustaires qui sont en train de
prendre forme en ce lieu font déjà la Une des magazines, à travers
des articles ou des news dûment séparés, répertoriés, catalogués.
N’importe quel internaute lambda a déjà croisé les titres
Avatar, Tintin
ou The Hobbit. Mais combien d’entre
eux ont-ils compris que tout cela se produisait en un seul
mouvement, et dans des pièces voisines ? Combien savent-ils que le
réalisateur d’Avatar reçoit
régulièrement la visite du réalisateur de
The Lovely
Bones,
qui ensuite monte à l’étage supérieur se connecter, via
Internet, à son co-réalisateur de Tintin.
Tandis qu’ils finalisent quelques plans, séparés par des
milliers de kilomètres, le réalisateur de The
Hobbit apparaît dans une fenêtre de leur ordinateur
portable, fait quelques grimaces à la webcam et lâche quelques
grossièretés, admire un plan de Tintin
puis envoie ses croquis de The Hobbit. Et
pendant ce temps, d'un autre coin de la planète, le réalisateur de
Scott Pilgrim vs the World envoie ses
suggestions scénaristiques pour Tintin,
d’autant plus concerné par le projet que ses deux compères de
Shaun of the Dead et Hot
Fuzz apparaîtront auprès du reporter belge ; cette
belle journée se concluant sans doute avec la réception de quelques
news concernant A Christmas Carol,
envoyées par le parrain de cette révolution qui est aussi le
parrain et inspirateur du maître des lieux.
Un seul mag sur Terre a fait le voyage…
Observant son moniteur, Jim voit un film
quasi-fini
Le magazine anglais Empire a fêté au mois de juin ses
vingt ans. Durant une bonne partie de son histoire, Empire
ne se distinguait en presque rien de nos Première ou
Studio locaux : des stars, des stars et pis des stars ;
une couverture sur deux consacrée au futur méga-film super attendu
qui, à plus ou moins long terme, fera pouf ! (première couverture : Le Bûcher des
vanités) ; et éventuellement, ça et là,
glissés dans les marges, quelques propos des gens qui font les
films. Depuis la démocratisation d’Internet, et sans doute
boosté par son site, Empire a résolument changé de ligne
rédactionnelle, largement gagné en cinéphilie (de vraies enquêtes
rétrospectives, comme ces révélations tardives sur le bordel du
tournage de LXG) et s’est vu
considéré, auprès de Wired et de Edge, comme un
des rares titres authentiquement geeks de la presse anglo-saxonne.
Ce numéro du vingtième anniversaire a donc été logiquement confié
aux suggestions rédactionnelles du king of geeks : Steven Spielberg
en personne.
De prime abord, la place très large qui a été réservée aux projets
en performance capture pourrait apparaître
comme bêtement opportuniste, Spielberg étant lui-même plongé dans
l’affaire. Mais bien entendu, comme souvent avec lui, les
choses ne sont pas aussi simples.
Les gros articles consacrés à Avatar,
Tintin, The
Hobbit et The Lovely Bones,
sont en effet entrecoupés de news brèves sur une certaine planète
cinéma à l’œuvre : Martin Scorsese et son
Shutter Island, Edgar Wright et son
Scott Pilgrim vs the World, Spike Jonze
et son Where the Wild Things are, Tim
Burton et son futur truc à la ramasse, mais aussi Mel Gibson de
retour devant la caméra, Matt Groening en fanboy, Quentin Tarantino
répondant à un questionnaire ardu (et réalisant un score
exceptionnel) etc.
Greenscreens ? Ordinateurs ? Comédie ? Edgar Wright
?
Pour servir de balise à ce foisonnement, Spielberg convoque
deux de ses plus anciens amis qui, par choix délibéré ou
inconscient, se sont mis en retrait de ce mouvement et jouent les
observateurs. George Lucas explique de quelle façon la technologie
des effets spéciaux, jusque là considérée comme un truc à part, se
révélera être le fondement technologique de tous les cinémas (une
transformation dont il est largement à l’origine, à défaut
d’en être le guide). Francis Ford Coppola, lui, explique
pourquoi il a préféré se détourner d’un cinéma du futur dont
il fut le premier prophète (avec Coup de
Cœur, en 1982), réalisant au fond qu’il
n’a jamais voulu faire que des films intimistes (oui ! il
inclue là-dedans Le Parrain et
Apocalypse Now, et sa démonstration est
même convaincante.)
Une fois ce tour d’horizon établi, et en vertu du caractère
forcément nostalgique de cet anniversaire, le magazine
s’offre une petite séance régressive, d’abord en
réunissant l’intégralité du casting des Goonies puis en invitant quelques vedettes
à recréer les films marquants qui ont bercé ces vingt dernières
années.
Clichés non retenus dans le portfolio du
magazine
Malgré une apparente hétérogénéité, le lecteur attentif aura
jusque là remarqué un curieux ballet. Pratiquement tous ces
articles s’interpellent et se répondent, de citations en
hommages, de désaccords en félicitations. Et au cœur de ce
va-et-vient, une question récurrente : la façon de faire
des films.
L’Héritage
Aux deux tiers du numéro, une floppée de photos en noir et blanc
envahit soudain les pages. Solennel, Clint Eastwood revient sur les
deux mentors dont les noms ornaient son chef d’œuvre
Impitoyable, à savoir Sergio Leone et Don
Siegel. A travers cette évocation, c’est évidemment des
méthodes de travail que nous remémore l’artiste, méthodes
qui, à des degrés divers, ont fait l’identité de son propre
cinéma.
A sa suite, Jack Nicholson revient, plutôt en détail et en
retenant ses larmes, sur la méthode de Stanley Kubrick durant le
tournage de Shining. Forcément
passionnants et instructifs, ces deux textes rétrospectifs
reviennent avec force sur la question maintenant clairement
identifiée comme centrale au numéro : la
méthode.
Ainsi, cette section se conclue sur un questionnaire, soumis par
divers personnalités à Steven Spielberg en personne : DiCaprio, Tom
Hanks, Michael Mann, Bryan Singer, Ron Howard, Ben Stiller, Edgar
Wright etc. cherchent à comprendre un plan, un effet de montage, un
mixage curieux. Une fois que le Maître a répondu, il lui reste à
soumettre à son tour un questionnaire à une batterie de cinéastes
(Hayao Miyazaki, David Fincher, Andrew Stanton, James Cameron, Del
Toro, Pedro Almodovar, M Night Shyamalan, JJ Abrams, Danny Boyle)
questionnaire faisant cohabiter des questions de méthodes (encore
et toujours) à celles de l’héritage.
La Source
Même s’il ne se situe pas à la toute fin du magazine, il est
un article qui représente, à mes yeux, la vraie conclusion de ce
numéro. Cet article, de six pages bien remplies, est un hommage
richement illustré au regretté Forrest J. Ackerman, décédé en décembre 2008. Surnommé
par Spielberg "the all-time film geek", Forry
Ackerman a été la clé d’une déculpabilisation des amateurs de
fantastique dans les années soixante. Sa revue Famous Monsters
of Filmland, truffée de photos inédites de
Frankenstein ou de King
Kong, traversée d’entretiens avec des légendes
peu ou jamais interviewées, riches en infos sur les tournages, en
conseils de maquillage, a inspiré tout un courant journalistique
comme, en France, L’écran fantastique ou Mad
Movies. Mais surtout, sa plume militante et humoristique a
consolé toute une génération de gamins solitaires, en leur révélant
que leurs goûts jugés obscènes étaient bel et bien légitimes. Peter
Jackson, Stephen King ou Gene Simmons racontent ainsi leur
excitation à la lecture de chaque numéro. Joe Dante, John Landis et
Steven Spielberg témoignent de l’homme qui les accueillait
dans son Musée personnel (à une époque la plus grande collection au
monde d’objets provenant de films fantastiques : masques
originaux, sculptures, accessoires etc.). Comme il n’existe,
hélas, plus de revue dédiée au cinéma fantastique, la mort de
Forrest J. Ackerman est passée inaperçue, y compris dans les
cercles d’amateurs. En plus de rétablir la balance, cet
article illustre l’idée selon laquelle Forry
pourrait bien être l’oncle spirituel de cette génération qui,
aujourd’hui, réinvente la façon même de faire des
films.

Autant dire qu’une fois de plus, sous ses airs de totale
évidence (on ne parle ici que d’actualité ou presque),
Spielberg nous amène doucement à contempler l’histoire
riche, mal comprise et finalement peu contée, de tout un mouvement
culturel et cinématographique; un mouvement qu’on aimerait
bien nommer « geek » si nos ministres et nos chanteuses has been ne
nous avaient pas récemment privé de ce vocable. A la fin de son
hommage à Ackerman, le cinéaste écrit : "A generation of
fantasy lovers thank you for raising us so well".
Et ainsi se conclue un magazine de 250 pages qui, aux yeux des
futurs historiens de Cinéma, sera le seul à témoigner, non
seulement de ce qui s’est réellement produit en cette année
2009, mais aussi de la chaîne d’évènements, de questions et
de passions, qui ont mené à ce carrefour.
Rafik Djoumi