La
sortie du film Harry Brown a été
l'occasion, pour beaucoup d'anglais, de redécouvrir la place unique
qu'occupe Michael Caine dans leurs souvenirs de cinéma. A travers
ce qui est (peut-être) son dernier rôle principal, la vedette a
déclenché tout à la fois une vague spontanée d'hommages
respectueux, un frisson de surprise et quelques frictions
politiques, rappelant à la mémoire de tous ses compatriotes la
liste de durs à cuir, gentlemen raffinés, arrivistes, soldats
héroïques, trublions irrécupérables, dragueurs et autres espions
tueurs qui ont jalonné son étonnant parcours.
Et c'est l'esprit chargée d'images, alternant entre
Zoulou et
Pulsions et passant par Le
Limier, La Vallée Perdue,
Get Carter, Enfants de
salauds ou L'Homme qui voulut être
roi, que notre ami et néanmoins enf...é de privilégié
Arnaud Bordas s'est rendu à Londres, invité par la vedette dans son
superbe appartement du quartier de Chelsea. Durant toute une
après-midi, les deux hommes, réunis autour d'un mug de thé (le
scotch étant vivement déconseillé pour les longs entretiens), ont
choisi de revenir sur les titres emblématiques de cette carrière
incroyablement hétéroclite.
Vous avez déclaré : "jouer, c'est disparaître derrière son personnage". Au jour d'aujourd'hui, avec la carrière qui est la vôtre, est-il plus difficile de disparaître derrière vos personnages ?
Oui, en effet, car au cours des années, vous développez une personnalité de comédien. Le problème est le suivant : lorsque vous regardez Harry Brown, vous voyez Michael Caine. Et le truc consiste justement à faire disparaître Michael Caine. J'ai toujours cherché à faire ça, dès mes débuts, notamment en cherchant à incarner des personnages qui soient aussi éloignés de moi que possible. Les deux films où je pense avoir le mieux réussi à faire ça sont L'Education de Rita et Un Américain bien tranquille, dans lesquels j'interprétais un professeur de français et un correspondant du Times. Bref, des personnages dont le métier et l'univers intellectuel étaient considérablement éloignés de mes origines sociales.

Un américain bien tranquille
(2003) - L'éducation de Rita (1984)
Quel est votre premier souvenir d'acteur ?
J'étais enfant, c'était à l'école, où je jouais une pièce de théâtre tirée de Cendrillon. J'interprétais le père des deux méchantes sœurs et lorsque je suis rentré sur scène, il y a eu un grand éclat de rire général dans le public. J'ai trouvé ça plutôt sympa sur le moment jusqu'à ce que je réalise que ma braguette était grande ouverte. Cette histoire m'a apporté deux choses : tout d'abord, la joie de déclencher le rire chez autrui et ensuite, la phobie de la braguette ouverte. Depuis, où que je sois, avant de paraître en public, je vérifie ma braguette. C'est automatique. Même si je dois passer à la radio ! (rires)
Comment avez-vous décroché
votre premier grand rôle, dans Zoulou, en 1964
?
J'interprétais un cockney dans une pièce de théâtre, à Londres,
lorsque l'acteur et producteur du film, Stanley Baker, et le
réalisateur Cy Endfield sont venus assister à la pièce. Ils ont
demandé
à me voir après le film et m'ont proposé
de passer une audition le lendemain, pour un rôle de soldat cockney
dans Zoulou. Mais quand je suis arrivé à
l'audition, qui avait lieu dans un pub, ils avaient finalement
donné le rôle à un autre acteur. Je suis donc reparti, et Cy
Endfield m'a regardé remonter le long couloir qui menait à la
sortie du pub. Au moment où j'ai ouvert la porte, il m'a dit :
"Attendez une minute, peut-être que vous pourriez convenir pour
un autre rôle." Et il m'a donné le deuxième rôle du film, qui
était celui d'un pur officier anglais. J'ai dû me débarrasser de
mon accent cockney et adopter la rigidité aristocratique des
officiers anglais. Le genre de transformation que j'ai effectué
tout au long de ma carrière, mais je crois que Cy Endfield avait su
détecter ça en moi car il était américain. Un réalisateur anglais,
qui vivait alors dans une société où les frontières entre les
classes sociales étaient très étanches, n'aurait pas donné le rôle
d'un officier à un acteur d'origine cockney.

Comparé à celui d'un James Bond, comment expliquez-vous le succès d'un agent secret comme Harry Palmer, que vous avez interprété à plusieurs reprises et qui avait plutôt l'allure d'un employé de bureau ?
James
Bond était un agent secret glamour. Et Harry Saltzman, qui avait
produit les James Bond, souhaitait créer
un autre personnage d'espion qui soit, celui-là, le plus ordinaire
possible
, qui ressemble à un véritable espion. Car, dès qu'un
espion tombe plein de jolies filles, utilise plein de gadgets
fantastiques et roule en Aston Martin, ce n'est plus un espion
réaliste, c'est un espion purement fictionnel. Or, là, il fallait
interpréter un espion qui faisait ses courses au supermarché et qui
portait des lunettes. A l'époque, le célèbre comique américain du
cinéma muet, Harold Lloyd, était venu à Londres pour les vacances
et était allé voir le premier Harry Palmer, Ipcress :
danger immédiat. Après avoir vu le film, il a demandé
à me rencontrer et nous avons dîné ensemble. Il m'a dit : "Vous
êtes le premier acteur principal, depuis moi, à porter des lunettes
!". Et aux Etats-Unis, lorsque les distributeurs ont vu les
premières images du film, et qu'ils m'ont vu en train de faire la
cuisine, ils ont cru que le personnage était homosexuel ! Car, à
cette époque, il n'était pas concevable qu'un héros de cinéma viril
fasse la cuisine. Alors que c'était juste un type ordinaire. Et
c'est précisément ça qui faisait que le public pouvait s'identifier
à lui.

Harry Palmer dans Mes
Funérailles à Berlin (1967)
En 2009, il était question de faire un nouveau Harry Palmer, intitulé "Cold War Requiem". Est-ce toujours d'actualité ?
Ça l'est toujours. Il y a un très bon scénario, qui parle d'un Harry Palmer devenu vieux et installé dans un petit quartier tranquille de Londres, à deux pas d'ici. Et deux anciens espions, un Allemand et un Russe, qu'il avait doublés à l'époque et qui depuis sont devenus milliardaires, le retrouvent et décident de le tuer. Susan Sarandon a accepté d'interpréter ma femme et Milla Jovovich jouerait une méchante. Le projet a un peu souffert de la crise financière et a eu du mal à se monter mais il est toujours question de le faire.
A 33 ans, vous êtes nominé à
l'Oscar du meilleur acteur pour Alfie le dragueur.
Qu'est-ce que cela a changé dans votre carrière
?
Ce
film a été très important pour moi car j'étais juste un acteur
anglais lorsque le film a fait un carton aux Etats-Unis et a
récolté plusieurs nominations aux Oscars. C'est LE film qui a lancé
ma carrière américaine, qui m'a
offert mon ticket pour Hollywood et donc
une carrière internationale. Même si je n'ai pas décroché l'Oscar à
l'arrivée : c'est mon ami Paul Scofield qui l'a eu, pour le film
Un homme pour l'éternité de Fred
Zinnemann, dans lequel il interprétait Thomas More. Paul Scoffield
était un grand acteur de théâtre avant tout, et il n'était même pas
présent le soir de la cérémonie. Le lendemain, il était en train de
réparer le toit de sa grange quand sa femme, qui venait d'entendre
la nouvelle à la radio, est venue lui dire qu'il avait gagné
l'Oscar. Il s'est redressé et lui a répondu : "N'est-ce pas
adorable, ma chérie ?". (rires)

Alfie le dragueur
(1966)
Dans les années 60, vous avez d'un côté un registre séduisant, avec des films comme Alfie le dragueur ou L'Or se barre, et d'un autre côté, un registre plus dur, avec des films de guerre comme Enfants de salauds ou Trop tard pour les héros. Est-ce que ce mélange de légèreté et de gravité ne résume pas bien votre style ?
C'est l'œuf qui vient avant la poule ! Car je suis comme ça : j'ai un côté extrêmement sérieux et un côté extrêmement porté vers la dérision. J'ai été soldat, durant la guerre de Corée, alors que je suis à l'opposé de ce que peut être un militaire. Je suis l'inverse complet de quelqu'un de dur, je suis quelqu'un de très gentil dans la vie de tous les jours, alors que je viens d'un milieu très dur, puisque j'ai fréquenté pas mal de gangs et de mauvais garçons dans ma jeunesse. Toutes ces facettes font donc partie de ma personnalité et je n'ai aucun mal à en isoler certaines pour nourrir tel ou tel rôle.

Enfants de salauds occupe une place particulière parmi vos films de guerre. C'est un film très nihiliste, avec un ton à la fois ironique et désespéré, à l'image de son réalisateur, le sous-estimé André de Toth, qui a su s'accaparer le projet alors qu'il l'a pris en main au dernier moment. Comment a-t-il fait et quelles étaient vos relations avec lui ?
J'avais accepté de faire ce film parce que le producteur en
était Harry Saltzman et le réalisateur René Clément, dont
j'admirais beaucoup les films. Hélas, les deux se sont violemment
disputés et Clément a décidé de s'en aller. J'aimais beaucoup André
de Toth, c'était un grand réalisateur et, sur ce film, il a fait
tout ce qui lui était pos
sible de faire pour rattraper le fiasco
qui se profilait à l'horizon. Et il a réussi. Et pourtant, c'était
très mal parti. Même une fois que René Clément a quitté le navire,
les problèmes ont continué. Par exemple, au départ, je partageais
l'affiche avec Richard Harris. Et le premier jour de tournage, sur
le plateau d'Almeria, en Espagne, alors que nous étions en train de
répéter, André nous a dit : "Bon, allez, on va tourner. Où est
Richard ?". Je lui ai répondu qu'il devait être aux toilettes
et je suis allé le chercher. J'ai aperçu Richard Harris au loin, en
train de marcher dans la poussière soulevée par le vent du désert.
Il s'en allait. Il est rentré à son hôtel, a pris une voiture pour
l'aéroport et a sauté dans le premier avion pour partir Dieu sait
où. Il a quitté le film comme ça, sans rien dire à personne, sans
un mot et sans donner aucune raison. Richard était comme ça,
c'était quelqu'un de très excentrique, de très imprévisible. Mais
bon, peu à peu, les choses sont rentrées dans l'ordre et le reste
du tournage a été assez agréable.
Votre image s'est considérablement durcie dans les années 70, notamment avec des films très noirs et très violents comme La Loi du Milieu (Get Carter), Contre une poignée de diamants ou Marseille contrat. Etait-ce l'époque qui voulait ça ou une volonté de votre part ?
C'était l'époque, indéniablement. Les
Anglais se mettaient alors à faire des films inspirés des grands
films noirs américains des années 50, dans lesquels des acteurs
comme Robert Mitchum ou Robert Ryan campaient des rôles très durs.
J'adore les films américains de cette époque, ceux de John Huston,
que j'ai bien connu, et ceux d'Humphrey Bogart, qui était mon
acteur préféré mais que je n'ai jamais rencontré. Et à partir de la
fin des années 60, le cinéma anglais a commencé à s'inspirer de ces
films américains, qui étaient beaucoup plus universels car ils
prenaient pour héros des personnages issus de la classe ouvrière ou
de la classe moyenne. Dans le cinéma anglais, à cette époque-là, ce
genre de héros n'existait pas, il s'agissait toujours de
personnages issus de la classe supérieure. Avec ce nouveau cinéma
anglais, on donnait enfin la parole à tout un pan de la population
qui n'avait pas vraiment de héros à qui s'identifier. Ainsi, Jack
Carter, le gangster vengeur de La Loi du
milieu, était un cockney, tout comme moi. C'était un
gars comme tout le monde, en qui tout le monde pouvait se
projeter.
Du coup, ça aurait été beaucoup plus difficile pour vous si vous aviez débuté dans les années 30...
Tout à fait. Ma carrière est
exclusivement basée sur la chance car elle coïncide exactement avec
l'émergence de ce mouvement, de ces scénaristes comme John Osborne
(Les Corps sauvages) qui ont changé la face du cinéma
anglais en y introduisant le langage de la rue et les
préoccupations de monsieur-tout-le-monde. Avant, on voyait surtout
des personnages très sophistiqués. Et puis une nouvelle génération
est arrivée et avec elle, des personnages comme Alfie ou Jack
Carter. C'est pour ça que, lorsque je suis arrivé dans le métier,
je ne le savais pas mais mon timing était parfait, j'étais au bon
endroit, au bon moment.
Et c'est donc pour ça que ces
films sont devenus des films culte...
Oui, parce que les jeunes gens anglais qui allaient voir L'Or se barre ou La Loi du milieu se retrouvaient dans ce qu'ils voyaient sur l'écran, alors qu'ils n'avaient jamais vu ça auparavant. Ils se disaient : "Ces mecs sont comme moi, ils parlent comme moi et se comportent comme moi !". Ils avaient l'impression que désormais, eux aussi allaient pouvoir avoir le beau rôle. C'était un vrai bouleversement.

La Loi du milieu (1971)
- Marseille contrat (1974) - Contre une poigné de
diamants (1974)
Mais la plupart de ces films ont su dépasser cette génération et ce contexte anglais. Beaucoup de jeunes spectateurs d'aujourd'hui les adorent encore ; ils ont fait l'objet de remakes hollywoodiens...
Peut-être, mais ces remakes ne fonctionnent quasiment jamais. Prenez le remake d'Alfie le dragueur : Jude Law est un excellent ami et un grand acteur, son interprétation d'Hamlet sur scène est d'ailleurs la meilleure interprétation du personnage que j'ai pu voir, mais le mettre dans le rôle d'Alfie était une énorme erreur de casting. Alfie, à la base, est un innocent, un primitif. A la fin du film, lorsque la situation lui échappe et que tout tourne mal, il regarde la caméra d'un air perdu et dit "Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ?". C'est ça, le personnage d'Alfie. Et lorsque vous regardez Jude dans Irrésistible Alfie, vous voyez très bien que ce bon vieux Jude n'a rien d'un innocent, qu'il a tout compris. C'était une belle erreur de casting.

Vos rôles étaient plutôt
ambigus à l'époque. Par exemple, dans La Vallée perdue, vous incarnez un personnage de
militaire dont on ne sait jamais ce qu'il pense
exactement...
J'aime beaucoup ce film. J'avais été fasciné par le scénario en le lisant. Et c'est vrai que ce personnage est difficile à percer. Beaucoup d'officiers sont comme ça dans la réalité, on a souvent du mal à comprendre ce qu'ils pensent vraiment. Montgomery était comme ça; votre De Gaulle était comme ça également.
Et c'est ça qui faisait la force de ce film. Mais le drame, avec ce film, c'est qu'il a été complètement oublié. Même la musique du grand John Barry, qui est l'une des plus belles musiques qu'il ait composé pour le cinéma, n'a jamais été reconnue comme telle. On parlait de timing bénéfique tout à l'heure et là c'est exactement l'inverse : La Vallée perdue est un film anglo-américain sur la guerre de 100 ans qui est sorti en plein milieu de la guerre du Vietnam. Les gens n'avaient pas envie de voir ça à ce moment-là.
Sur Le Limier, comment avez-vous fait pour donner la réplique à une légende comme Laurence Olivier ?
J'étais terrifié au départ. Mais je me
disais que Laurence Olivier était un acteur de théâtre, même s'il
avait déjà tourné des films, et que moi j'étais un acteur de
cinéma. Et que donc, il était sur mon terrain. Et dans cette
optique, je me disais qu'il fallait que je ne perde jamais de vue
mon personnage et que je talonne Laurence. Mankiewicz tentait de me
rassurer en me disant que j'étais très bien. J'ai fini par dire à
Laurence : "Ecoute Larry, il n'y a aucune chance que je sois
meilleur que toi, et ce sera même très difficile que j'arrive au
moins à jouer à égalité avec toi. Mais je ne reculerai jamais, je
serai après toi tout le temps.". Il m'a répondu : "Fais ça
Michael. C'est ce que tu dois faire.". Et à la fin de la scène
où il me tire dessus dans l'escalier, il est venu vers moi et m'a
offert le plus beau compliment que j'ai jamais eu en tant
qu'acteur. Il m'a dit : "Je pensais avoir un assistant. Je
vois que j'ai un partenaire.". Je n'en revenais pas, qu'un
acteur comme lui ait pu me dire ça.
L'Homme qui voulut être roi a quelque chose de magique. Avec Le Trésor de la Sierra Madre, Lawrence d'Arabie ou Les Aventuriers de l'Arche perdue, Il fait partie de ces films qui symbolisent "l'aventure avec un grand A" ! A quoi cela tient-il selon vous ?
Ces
films parlent de gens que vous admirez, de gens que vous rêvez
d'être mais que vous ne pouvez être. Vous vous rendez compte ? Des
personnages qui deviennent les rois du Kafiristan ! Rien qu'en le
disant, c'est déjà merveilleux. Ce sont des films qui, en
provoquant une identification à leurs personnages, transcendent le
spectateur. L'Homme qui voulut être roi, c'est le film dont je suis
le plus fie
r. C'était un magnifique scénario, avec
ces superbes dialogues de Kipling. Et tourner le film, c'était déjà
vivre une aventure. Surtout avec quelqu'un comme John Huston à la
barre. Sean Connery et moi l'adorions, c'est le plus grand
réalisateur que j'ai connu. On ne le dit pas assez mais c'est lui
qui a fait de Marilyn Monroe une actrice. Et il a même fait une
actrice de ma propre femme, le temps du tournage de L'Homme qui
voulut être roi. Elle n'avait pas beaucoup de dialogues,
certes, mais à l'écran, elle était aussi crédible que les autres
acteurs. John a fini par me faire sortir du plateau quand elle
jouait parce que j'étais constamment en train de lui dire ce
qu'elle devait faire. (rires) Huston a voulu adapter l'histoire de
Kipling tout au long de sa carrière. Il a voulu le faire avec Clark
Gable et Humphrey Bogart, puis avec Burt Lancaster et Kirk Douglas,
avant de finalement le faire avec Sean et moi. Vous imaginez l'état
dans lequel j'étais : je me retrouvais à jouer un rôle prévu pour
Bogart, mon acteur préféré, dans un film de mon réalisateur préféré
! C'est un film qui a marqué beaucoup de gens depuis sa sortie. On
m'en parle souvent. Une fois, j'étais à un dîner hollywoodien, et
j'avais à ma table l'un des boss du studio Paramount. A un moment,
il m'a dit : "Vous êtes la raison pour laquelle je suis ici.
J'ai vu L'Homme qui voulut être roi et je suis allé en Afghanistan,
à Kaboul, pour y chercher l'aventure. Je suis rentré un an plus
tard en ayant fait fortune là-bas et j'ai investi tout cet argent
dans le cinéma. Tout ça parce que j'avais vu votre film.".
C'est une des nombreuses histoires étonnantes liées à ce film, qui
montrent combien il a marqué les esprits.
Peut-on dire que votre rôle dans Pulsions était l'un des plus risqués de votre carrière ?
Complètement. A l'époque, le film a été très mal reçu
par une partie de la critique, j'ai moi-même été nominé au Razzie
Award du pire acteur de l'année ! Or, c'était un très grand
thriller qui a terrifié le public. A partir de là, que lui demander
de plus ? J'ai toujours aimé prendre des risques et varier les
personnages. J'étais un bon ami du réalisateur, Brian de Palma, et
quand il est venu me voir avec ce rôle de psychiatre travesti, j'ai
accepté tout de suite. Je ne pense pas que beaucoup d'acteurs
américains de l'époque auraient accepté un tel rôle, de peur de
passer pour des pédés. Et puis bon, c'était un film d'horreur en
plus, et cela n'était pas très bien vu. Mais pour moi, ça allait,
je n'avais pas de problème avec tout ça, avec le fait de jouer dans
un tel film habillé en femme.

Entre le début des années 80 et le début des années 90, vous avez tourné dans un certain nombre de films oubliables. Puis, vous avez sorti une autobiographie qui sonnait comme un bilan. Pensiez-vous alors que votre carrière touchait à sa fin ?
Oui.
Je pensais que c'était fini, que j'avais mon avenir derrière moi.
J'ai compris ça à un moment précis : je venais d'enchaîner
plusieurs mauvais films lorsque j'ai reçu un scénario. Je l'ai lu,
je trouvais le rôle principal, celui d'un homme amoureux, pas assez
développé et j'ai appelé le producteur pour le lui dire. Il m'a
répondu : "Ce n'est pas le rôle de l'amoureux que l'on vous
propose, mais celui du père !". Ce fut comme un coup de massue
pour moi car j'ai compris d'un seul coup qu'une partie de ma
vie venait de se terminer. Jusque là, j'avais été à
la fois un acteur de composition et un acteur de premier plan. Et
tout ça était désormais fini. J'étais à Miami et je prenais du bon
temps avec mon ami Jack Nicholson. Nous n'avions jamais travaillé
ensemble mais nous nous connaissions depuis des années. Et Jack m'a
proposé de jouer dans un petit film de son ami Bob Rafelson,
Blood and Wine. C'était un rôle de vieil
arnaqueur un peu usé et le tournage a été une vraie joie. J'ai
senti à nouveau vibrer mon âme de comédien et j'ai repris goût à
mon métier. J'ai réalisé alors que j'étais dans une situation
financière où je n'avais pas forcément besoin de travailler, où je
n'étais pas obligé d'accepter tout et n'importe quoi et où je
pouvais faire exactement ce que je voulais. C'est exactement ce que
j'ai fait ces vingt dernières années et je n'ai jamais été aussi
heureux.
Il est vrai qu'avant cette prise de conscience, vous vous êtes retrouvé dans des situations étranges. Comme ce jour où vous n'avez pu aller chercher votre Oscar pour Hannah et ses sœurs parce que vous étiez retenu sur le tournage du calamiteux Les Dents de la mer 4...
Hannah et ses sœurs a été écrit
et réalisé par Woody Allen, qui est quelqu'un d'extrêmement
critique vis-à-vis de l'Académie des Oscars et qui ne planifie pas
les sorties de ses films en fonctions de la date de cérémonie,
comme c'est la norme aujourd'hui pour les films qui ont des chances
d'être récompensés. Le film était sorti juste après la cérémonie de
l'année précédente, donc, au moment des Oscars 1987, il avait été
quasiment oublié. J'étais donc très loin d'imaginer que j'allais
être nominé.
J'avais par le passé régulièrement accepté des rôles
qui ne nécessitaient pas plus de dix jours de tournage et c'était à
nouveau le cas avec Les Dents de la mer
4. Comment donc aurais-je pu deviner que j'allais
être nominé aux Oscars et que la cérémonie tomberait en plein
milieu de mes dix jours de tournage sur Les Dents de la
mer 4 ? Et une fois de plus, il y avait une sorte de
paradoxe dans la perception du film : beaucoup de gens, à l'époque,
ont dit que Les Dents de la mer 4 était
nul à cause de moi. C'est aussi stupide que de prétendre que le
dernier Batman a été un succès
astronomique parce que j'y interprétais le petit rôle du majordome
du héros ! Les Dents de la mer 4 était un
mauvais film parce qu'il partait surtout d'un scénario ridicule. Je
l'ai accepté à l'époque parce qu'il me permettait de gagner de
l'argent. J'ai fait mon job sérieusement, j'ai empoché l'argent et
puis c'est tout. Mais c'est précisément ce genre de boulot
alimentaire qui a entraîné, quelques années plus tard, la prise de
conscience dont je parlais tout à l'heure.
A cette époque, vous avez néanmoins joué dans quelques comédies noires excellentes, comme Elémentaire mon cher... Lock Holmes ou Le Plus escroc des deux. Aimeriez-vous tourner à nouveau ce genre de films, dans lequel on ne vous voit plus depuis des années ?
J'adore la comédie, et la comédie noire en
particulier car c'est quelque chose de typiquement anglais. C'est
beaucoup plus facile d'écrire un bon drame qu'une bonne comédie et
c'est pour cela que la comédie est un genre plus rare, même s'il y
en a beaucoup qui se tournent. En gros, sur 50 scénarios qui
circulent, il y a une comédie. J'adorerais en refaire mais je ne
reçois plus un seul scénario de comédie depuis des années. En fait,
j'en ai reçu un récemment, qui était réellement brillant. Hélas, je
devais y jouer un prêtre catholique irlandais. Dans une comédie qui
tournait l'Eglise en dérision. Si j'avais été catholique et
irlandais, j'aurais accepté sans hésiter car c'est un des rôles les
plus drôles que j'ai lu depuis longtemps. Mais là, j'étais trop
effrayé : je suis un Anglais protestant et je ne me suis pas senti
légitime sur un film comme celui-là, qui allait certainement
offenser les catholiques irlandais. Du coup, la mort dans l'âme,
j'ai refusé. Mais sinon, je suis constamment à la recherche de bons
scénarios de comédie. Par exemple, j'adore Le Plus
escroc des deux, c'est même un de mes films préférés.
C'est brillamment rythmé, les personnages sont délicieusement
détestables et en plus, ça se passe dans le Sud de la France. C'est
d'ailleurs la raison principale pour laquelle j'ai accepté le film
: le tournage sur la Côte d'Azur ! (rires)
Vous avez produit à peine trois ou quatre de vos films dans votre carrière. Pourquoi n'avez-vous pas insisté ?
Parce que je n'avais pas le temps. Dans la plupart des cas, c'était une manière plus rapide de réunir l'argent du budget, et c'est tout. Je n'ai jamais voulu être producteur, je n'ai pas besoin d'avoir le contrôle sur les films dans lesquels je joue. Je veux juste rentrer tôt chez moi, comme tout bon acteur qui se respecte ! (rires)
Que pensez-vous du fait que le public adolescent actuel vous connaît quasi-uniquement pour votre rôle secondaire dans les deux derniers Batman, où vous campez Alfred, le fidèle majordome de Batman
Je trouve ça très bien. Ce n'est pas grave s'ils ne connaissent pas tous mes anciens films. Et moi, ça me rajeunit de les voir venir vers moi. Récemment, je me baladais à Picadilly Circus et je me suis fait accoster par une douzaine d'adolescentes japonaises. Elles devaient avoir dans les 14-15 ans. Elles étaient surexcitées et m'ont demandé quelques autographes en criant : "C'est Alfred ! C'est Alfred !". Je n'ai donc jamais arrêté de séduire les jeunes filles : au début de ma carrière avec Alfie, et à la fin avec Alfred ! Sauf qu'aujourd'hui, étant donné le vieux monsieur que je suis devenu, ça peut paraître équivoque... (rires)

Pourquoi Harry Brown est-il si important pour vous ?
Pour
de nombreuses raisons. Et en premier lieu pour des raisons
sociales. Parce que le film parle d'un problème que les élites
anglaises refusent de regarder en face : le pétrin dans lequel sont
les gens habitant dans ces quartiers pauvres de la périphérie des
grandes villes qui sont régentés par des band
es de jeunes gangsters. Spécialement les gens âgés,
qui ne peuvent rien faire car ils vivent constamment dans la
terreur. Je m'identifie très bien à ce type de problèmes car c'est
de là que je viens. Harry Brown est un ancien soldat cockney, tout
comme moi. Ce qui me plaît particulièrement dans ce personnage,
c'est qu'il s'agit d'un vigilante mais qu'il est décrit avant tout
comme une victime. La première fois où il tue un voyou qui le
menace avec un couteau, il est totalement terrifié par ce qu'il
vient de faire et s'enfuit en courant, paniqué. J'ai demandé au
réalisateur de rester en gros plan sur mon visage pour cette scène,
car je voulais qu'on voit sur mon visage la terreur abjecte qui
s'empare de Harry au moment où il tue ce jeune homme. C'était
important que les gens s'aperçoivent que je ne prends aucun plaisir
à ça et que cela me terrifie au dernier degré, que l'acte de tuer
me révulse bien plus qu'il n'effraie mon assaillant. Et c'était
important pour moi de montrer que cela arrive aujourd'hui, dans la
réalité, précisément dans le quartier qui m'a vu
grandir.
Le film a suscité un scandale lors de sa sortie en Angleterre, notamment parmi certains critiques...
Bon sang, oui, certains n'ont pas supporté le film et l'ont dit. Mais cela ne m'a pas surpris car on s'attendait à ce genre de réactions idéologiques. Une partie des gens pensait que notre film décrivait une réalité qui n'existait pas, tandis que l'autre partie se sentait responsable de la situation. On a fait la promotion du film un peu partout dans le pays et on a tenté d'expliquer ce qui se passait actuellement, notamment le fait que les pouvoirs publics ne prenaient pas au sérieux la culture de la drogue qui s'est installée en Angleterre, une culture qui est la pire de tous les pays d'Europe à l'heure actuelle.
Malgré votre carrière internationale, vous semblez donc toujours concerné par la situation sociale de votre pays natal...
Vous savez, je suis issu de la classe populaire, mon
père était vendeur de poissons sur les marchés. C'est de là que je
viens et je m'en suis extrait pour ne pas rester dans la pauvreté.
Mais j'ai toujours essayé de rester informé sur ce qui se passait
dans mon pays. Je ne suis inscrit dans aucun parti politique : j'ai
voté pour Thatcher dans les années 80, puis j'ai voté pour Tony
Blair. Je pense que l'alternance est un bon moyen de ne pas laisser
le parti élu s'endormir dans le confort du pouvoir, de faire en
sorte que les choses continuent de bouger. L'an dernier, j'ai
soutenu David Cameron car je pense que c'est la meilleure chance
que nous ayons, aujourd'hui, de régler la situation sociale de
notre pays, de ne pas la laisser se détériorer davantage et générer
des histoires tragiques comme celle de Harry Brown.
Ces bandes de jeunes désœuvrés qui se réfugient
dans la drogue et la violence, l'état ne s'en occupe plus. Ils
n'ont plus l'impression de faire partie d'un pays et logiquement,
ils haïssent tout ce qui représente ce pays : la police, les
anciens, les institutions... Avant, il y avait le service
militaire, mais maintenant il n'existe plus aucun rite de passage
social pour que les jeunes puissent intégrer la communauté adulte
de leur pays et s'y intégrer. La guerre est quelque chose
d'horrible mais au moins, l'armé inculquait très bien ces
valeurs-là aux jeunes, au-delà des différences de classes. Il faut
restaurer ce sentiment d'appartenance à une communauté nationale
pour que les problèmes sociaux liés à la délinquance et à la
criminalité arrêtent de progresser.
Y a-t-il encore un rôle dont vous rêvez ?
Non. Je suis ici et j'attends simplement une offre que je ne pourrai pas refuser. Cela n'a rien à voir avec l'argent, je n'ai plus besoin de travailler aujourd'hui. J'ai 77 ans et ma famille est à l'abri du besoin. J'attends simplement qu'un scénario comme celui de Harry Brown parvienne jusqu'à moi. Je peux rester deux ans sans travailler mais si un tel scénario m'est proposé, j'accepte volontiers de retourner travailler. Le métier d'acteur est un métier formidable, qu'on a pas envie d'arrêter, mais comme je le dis souvent, dans ce métier, ce n'est pas l'acteur qui prend sa retraite, c'est le milieu qui vous met à la retraite.
Si vous pouviez remonter le temps, quel conseil donneriez-vous au jeune comédien cockney que vous étiez à vos débuts ?
Mon conseil serait : "N'écoute jamais les vieux acteurs.". Quand je débutais dans le métier, j'avais toujours affaire à des comédiens plus expérimentés que moi et chacun d'entre eux, sans exception, m'a conseillé de laisser tomber. Il ne faut pas écouter les conseils. Un conseil est gratuit, autrement dit, ça ne vaut rien du tout. Il vaut mieux poursuivre sa route, quoi qu'il advienne. Churchill a dit une fois : "Si vous êtes en train de traverser l'enfer, continuez d'avancer !". (rires)

Propos recueillis et traduits par Arnaud
Bordas
(remerciements à Cédric
Landemaine et Jean-Christophe Buisson)
















